‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 2)Chapitre 4 sur 85 · SON PREMIER SÉJOUR A BRUGES ET A LOUVAIN · texte numérisé non relu

SON PREMIER SÉJOUR A BRUGES ET A LOUVAIN

contribué à la Renaissance; il osa attaquer les Bartole et les Accurse, « ces oies sucx^édant aux cygnes de la jurisprudence romaine » : aux Scœvola, aux Paul, aux Ulpien; au péril de sa vie, s'était prononcé contre Rome avec autant d'audace que de force. Vives, il est vrai, quoiqu'il fût le continuateur de l'illustre philosophe de Pavie, blâmait la fougue de son tempérsHoaent, la légèreté de quelques-unes de ses assertions et la versatilité de son caractère. Il pensait que les défauts de Valla avaient empêché ses doctrines de faire des prosélytes, bien qu'il s'y trouvât d'excellentes choses. Lui-mênae, du reste, maniait la plaisanterie avec autant de succès que Valla, et c'est l'arme qu'il employait habituellement contre ses adversaires (^).

U est probable que ce fut la lecture des écrits d'Érasme et un voyage qu'il fit dans la ville si littéraire de Bruges, en 1512, qui donnèrent à ses études et à ses idées une direction plus salutaire. Mais la belle antiquité grecque et latine ne lui fut dévoilée que lorsqu'en 1518 il se fixa à Louvain et vécut dans des rapports intimes avec le philosophe de Rotterdam, dont il avait peut-être fait la connaissance à Bruxelles en 1516 f).

Quoique alors Funiversité de Louvain suivît encore la vieille ornière de celle de Paris, cependant les lumières de la Renaissance y avaient pénétré, et il y éclata entre les défenseurs de l'ancien et du nouveau système des querelles tellement violentes que Vives crut devoir quitter un moment ce séjour pour faâre uae excui^ion à Paris (1519) : il eraignait de se compromettre par un amour trop vif de la littiirature classique et d'être, pour cela, accusé de luthéranisme: il était d'ailleurs d'une telle nwdération de caractère et d'une nature si pacifique que toute espèce d'éclat lui répugnait (^,

Ce n'est pas cependant sans regret que Vives s'éloigna de

(*) RiTTER, p. 438 et 439.

(^) FRLNtJKXS^ p. Il let 12.

<t^ lou, p. 13 £t 14

Louvain, car non seulement il y avait "étudié, mais encore il y avait enseigné avec succès. Ses explications de Virgile, de Cicéron, de Pline et de Pomponius Mêla (^) lui avaient attiré un nombreux auditoire et d'éminents élèves, parmi lesquels brillait Guillaume de Croy, successeur de Ximénès sur le siège épiscopal de Tolède f). Ce n*est pas que, dans le principe, il n'y eût rencontré de grands obstacles ; car, lorsqu'il voulut interpréter le Songe de Scipion par Cicéron, le recteur lui fit remarquer que l'Université n'avait point de faculté à laquelle appartînt l'art d'interpréter les songes f). Mais ses Déclamations (^) ou discours sur divers sujets de l'histoire sainte et profane lui avaient valu les applaudissements de Morus et d'Érasme. On doit leur préférer sa dissertation sur l'origine des sectes et les mérites de la philosophie f ), où il prouve que toutes les branches des connaissances humaines, astronomie, musique, géométrie, jurisprudence, morale, théologie, histoire, grammaire, dialectique, lui étaient également familières, quoique ce travail manque d'ordre et de netteté f).

{*) Soit aux halles, soit dans une maison particulière située rue de Diest. On y voit encore au-dessus de l'ancienne porte d'entrée une inscription qui atteste le fait et que voici :

« Hic gemini fontes grœciÂS fliiit atque latinus.SiceosappdlatLudo'o. Vives Yalent. in linguœ exercitoticyne ad Philippum Hispan, et Angliœ Regem. Anno i5S6» ♦»

Il y avait alors, dans cette maison, deux fontaines, l'une près de la porte, appelée T^àr \i\ès \sL fontaine grecque; l'autre, dans le jardin, nommée la fontaine latine. L'inscription a été renouvelée en 1767. La maison appartient actuellement à M. de Ryckman de Spoelberg. (Namèche, Mémoire sur la vie et les éciHts de Jean-Louis Vives, dans les Mémoires couronnés de T Académie de Belgique, t. XV, p. 22.)

(*) On fixe au mois de février 1519 le commencement de son enseignement public à Louvain. Il y a quelques doutes à cet égard, d'autant plus que Croy était un de ses élèves privés, dont la direction lui avait déjà été confiée en 1518. (Voy. Namèche, p. 18, 19, 21 et 103.)

(') Cette anecdote, vraie ou fausse, est rapportée par Paquot, 1. 1, p. 117.

(^) Elles étaient au nombre de sept, dont les cinq premières portent la date de Louvain 1520, les deux autres celle de Bruges 1521.

(5) Louvain, 1521, chez Thierry Martens.

(6) Voy. les ouvrages suivants de Vives :

l® Christi TtHumphus, Parisiis, 1514.

2** De Initiis, sectis et Laudibus Philosophiœ, Lovanii, 1518, opp. II, 3-14. 3** Meditaiiones in VII Psalmos Pce^iitentiœ, Lovanii, 1518, opp. II, 145, seqq.

ÉRASME l'engage A PUBLIER LA CITÉ DE DIEU DE SAINT AUGUSTIN. S3

Quant au style de Vives, Érasme et Morus en ont fait le plus grand éloge ; peu de savants leur paraissaient avoir pénétré si profondément dans l'esprit de l'antiquité (^).

Lorsque Érasme continua ses. éditions latines des ouvrages des Pères de l'Église, Vives, sur sa demande, se chargea, en 1521, de la Cité dé Dieu par saint Augustin. L'année d'après, il l'acheva et la dédia au roi Henri VIII d'Angleterre. ce Dans son discours sur les anciens interprètes de ce livre, il parle des Gesta Romanorum moralisata, Vépée de chevet des moines et des prédicateurs du temps, avec le Dormi sectire, le livre du disciple Vademecum, le Catholicon, le Floretum, etc., que leur rareté seule fait rechercher aujourd'hui. Heureusement, il y avait des hommes qui avaient conservé le goût de la véritable érudition, des génies assez élevés pour vaincre les difficultés et les préjugés, pour se mettre au-dessus de la crainte très fondée qu'inspiraient les pjersécutions des moines, car ces derniers ne manquaient jamais de s'élever contre ceux qui voulaient déchirer le bandeau. » Les commentaires que Vives avait joints à la Cité de Dieu renfermaient des passages trop hardis ou trop libres pour ne pas être censurés par les docteurs de Louvain. Selon leur louable habitude, les moines et surtout les Jacobins le décrièrent avec beaucoup d'amertume. « On avait bien affaire, disaient-ils, de ces nouveaux commentaires ! Leurs Pères, Thomas Valloes, Nicolas Trevech ou Trivet et Jacques Passavant, n'avaientils pas dit tout ce qu'on pouvait dire d'utile et de bon sur la Cité de Dieu? Il fallait être leur écho ou se taire. »

« Vives répondit à ces objections dans son discours sur les anciens interprètes de la Cité de Dieu et le fît d'une façon h imposer silence à ses ennemis. Alors ils eurent recours à la

40 Yirgim's, Dei parentis, Oratio; de tempore quo natus est Christus, etc., Lovanii, 1519, opp. II, 120, seqq.

5® Ledamationes, etc., opp. I, passim.

6° Prœlectîones in Yirgilium, Ciceronem, Isoa^atem, etc., opp. I, passim.

{*) Francken, p. 14-18. — Namèche, p. 94-96.

84 LQUIS YIVÈS.

ressource ordinaire, aux reproches d'impiété, d'athéisme et d'hérésie, qui ont toujours fait fortune auprès des masses ignorantes. Vives signalait en abrégé les défauts grossiers, les inepties et la sorte de stupidité qui régnent dans les commentaires de Valloes ou Vallois, de Trivet, de Passavant, et leur méthode impertinente dans la prétendue exposition du texte ; exposition dont toute la finesse consiste à répéter en gros latin, c'est-à-dire en latin monacal, ce que saint Augustin disait avec force, précision, élégance et politesse; et à déshonorer les vérités historiques par un mélange impur de mensonges et de contes de vieilles, puisés dans des entretiens de cloîtres ou dans les Gesta Romanorum moralisata et telles autres sources bourbeuses. » Tous les efforts de l'auteur ne purent empêcher ses commentaires d'être mis à l'index, avec la clause, toutefois : donec corrigantur^ jusqu'à ce qu'ils soient corrigés. La préface de cette œuvre est un modèle de bon sens et de fine raillerie. On y voit mise à nu l'ignorance prétentieuse de la scolastique monacale. Les franciscains et les dominicains y sont cruellement tournés en ridicule; on y bat avec leurs propres armes ces infatigables ergoteurs ; on les y confond avec des citations empruntées à leurs propres ouvrages (^).

Jamais Érasme n'avait porté de tels coups. Vives aimait et Viénérait comme un maître l'auteur de Y Éloge de la Folie; nul plus que lui ne contribua à répandre ses écrits en Espagne. Cette propagande ne dura guère cependant. Les moines détestaient Érasme, ils abhorraient Vives. Ce dernier était plus particulièrement l'objet de la haine des ordres mendiants, les dominicains et les franciscains, dont il avait démasqué la crasse ignorance et l'insatiable avidité. Vaincus un moment, les moines ressaisirent le sceptre de la scolastique et rentrèrent dans les chaires des universités. Quant aux jésuites, ils n'avaient pas attendu, pour mettre Érasme et Vives hors

(•) Dreux du Radier, Récréations historiques, La Haye, 1768, t. I, p. 321-323. — GuARDiA, p. 464. — Namèche, p. 27.

SON OPPOSITION A LA S€OLASTIQtE ET AUX MOINES. 55

de leurs bibliothèques, que le Saint-Office en eût interdit la lecture ; ils les rangeaient parmi les suspects Ç).

«Plus libéral et plus instruit que le clergé régulier, le clergé séculier en vint à s'indigner de ces rancunes monacales. On a conservé d'un chanoine de Salamanque un mot qui est passé en proverbe : Quien dice mal de Erasmo, o es fraile, o es asno. Ce qui n'empêcha pas les moines, insensibles à ces épigrammes, d'avoir raison des humanistes en proscrivant leurs écrits. Telle est la ténacité des préjugés que, lorsqu'à la fin du siècle dernier, la munificence d'un prélat ami des lettres permit enfin de donner uae édition des œuvres de Vives, les Commentaires sur la Cité de Dieu furent exclus de la collection, a Notre temps, disait Vives, ne manque pas de vils parasites et d'insignes flagorneurs, dont les douces adulations fomentent des énormités. » Ces courtisans sans vergogne,. instigateurs de tant de crimes et de tant de sottises, n'étaient autres que les moines ; ils avaient l'oreille des rois, qu'ils gouvernaient par la. confession; et diriger la conscience des princes, c'était exercer la puissance suprême f). »

En 1523,Hem'î VIII^ flatté de l'hommage que Vives lui avait fait de son livre, l'appela à sa cour et le combla de ftiveurs. Il ne resta cependant pas toujours à Londres; car il donna des leçons publiques à l'université d'Oxford, où il venait de prendre le bonnet de docteur en droit. Mais, ayant osé désapprouver le divorce dont Henri menaçait Catherine d'Aragon, il fut arrêté par ordre du prince, passa six semaines en prison et n'en sortit (1528) que pour quitter Londres et l'Angleterre.

Pendant son séjour en Angleterre, Vives avait fait d'assez longues excursions à Bruges et il y avait composé plusieurs ouvrages, parmi lesquels nous devons en signaler un bien remarquable, parce qu'il touche à une des plaies sociales les

(») Dreux du Radier, p. 323. — Guardia, p. 464 et 465. — Namèche, p. 27, 94-96. — Francken, p. 14-18. — Biographie universelle, article Vives, («) Guardia, p. 465.

plus profondément enracinées : c'est celui qu'il publia le 6 janvier 1526 dans cette ville {% où il s'était marié en 1524, et qui a pour titre : De subvcntiojie pauperum, sive de Immanis necessitatibus.

Dans ces bons vieux temps, chez nous, et particulièrement dans- la plus riche de nos provinces, la Flandre, la mendicité était une profession. Ceux qui s'y livraient avaient le gîte et le couvert assurés, et, pour mieux faire des dupes, ils recouraient à des moyens incroyables; ils savaient imiter les plaies et les accidents, contrefaire les démoniaques et les possédés; puis ils allaient consommer dans les tavernes ce qu'ils avaient extorqué à la crédulité ou à la bienfaisance du public. Souvent, leurs filles étaient des prostituées; souvent eux-mêmes des boule-feux dans les émeutes, et tout en prononçant les noms de Jésus et des saints, ils ne croyaient pas en Dieu. Chose étrange, les savants de l'époque leur venaient en aide : ils donnaient des recettes pour feindre -les maladies, les blessures et les ulcères. Les imaginations de Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, et la Cour des miracles du bibliophile Jacob, sont dépassées par la réalité. Ici, c'étaient des Bohémiens disant la bonne aventure, aussi habiles à exploiter la bourse d'un public crédule qu'à fermer la leur sur le bien d'autrui; là, des Grecs ruinés parla prise de Constantinople; ailleurs, des pèlei'ins se rendant, qui à la Terre- Sainte, qui à Saint-Jacques de Compostelle ou à Notre-Dame de Rochemadour et ne songeant qu'à se loger le soir, d'hospice en hospice ; bien mieux, à s'habiller comme des gentilshommes, à se parer d'épées, à se munir de grands couteaux, à se faufiler avec des libertins et à courir les mauvais lieux f).

On ne sera donc pas surpris de lire, dans le préambule d'une ordonnance du 22 décembre 1515, ce qui suit : « Pareil-

(*) Chez Hubert de Croock.

(*) Conférences de M. Auguste Orts à Tuniversité de Bruxelles, dans VObsermteici' belge du 22 février 1854. — Francken, Johannes Vives, p. 156.

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