‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 2)Chapitre 6 sur 85 · DE L ASSISTANCE DES PAUVRES · texte numérisé non relu

DE L ASSISTANCE DES PAUVRES

misère, et de lui proposer, dans Fintérêt de la ville, un plan d^organisation charitable. Cette initiative explique l'insistance que met Vives à proclamer si souvent que Texercice de la bienfaisance est un devoir des autorités communales, une sorte de fonction publique.

L'ouvrage même est divisé en deux livres, composés l'un de onze, Tautre de dix chapitres. Le premier li^TC, purement dogmatique, recherche les causes de la misère. Vives les trouve dans les imperfections de l'homme et de la société. Quelle est, se demande-t-il, la meilleure manière de corriger cet état de choses? D'abord, répond-il, la vertu; puis Finslmction ; enfin, Fargent. Il discute les causes qui écartent certaines personnes de la bienfaisance : l'ingratitude de ceux qui la reçoivent, par exemple; puis d'autres motifs, plus personnels aux riches : Foi^ueil, l'envie, le luxe, l'avarice. Il y a plus : on veut mourir comme on a vécu, on veut se perpétuer dans For, l'argent et le marbre. Au moyen de richesses amassées de toutes parts, on ordonne de chanter Dieu sait combien de psaumes et de dire Dieu sait combien de messes. Hélas! pourquoi ne fait-on pas attention que les biens qui nous viennent de Dieu ne sont pas notre propriété, que iiouis n'eai sommes que les rentiers. « J'appelle voleur, s'écrie»t-il, celui qui prodigue son argent au jeu; qui l'enfouit dans ses coffres, le dépense en fêtes, en festins et en vêtements trop précieux, en vaisselle dont il surcharge ses buffets; qui laisse pourrir le linge trop nombreux que sa maisoii renferme, qui emploie son argent à des choses inutiles ou superflues. J'appelle voleur, enfin, quiconque n'applique pas au soulagement des pauvres tout ce qui, parmi ses ressources, dépasse tm emploi utile. Il n'y a pas de christianisme là où rfexiste pas la charité mutuelle. On doit faire autant de bien que l'on peut et à qui Fon peut. Jésus n'a fait aucune différence entre le Juif et le Samaritain. »

Cette première partie, on IcToit, est une justification de la charité au point de Tue moral, de la charité considérée

comme obligation de conscience, de droit naturel, autant que comme bonne œuvre au point de vue religieux. Aussi Vives ne se fait pas faute d'invoquer pêle-mêle, à titre d'autorité, Platon et la Bible, Homère et saint Mathieu, Sénèque, Cicéron et Térence, à côté de saint Paul et des apôtres; c'est le même écrivain qui, commentant saint Augustin, n'a pas craint de placer dans le ciel Caton, Numa, Camille et qui, pour cela, encourut les colères de Y Index.

Parmi les thèses de Vives, on en remarque une qui frise le communisme, ce qui est assez surprenant de la part d'un homme qui, neuf ans après, écrivit un traité spécial consacré à défendre la propriété contre les idées communistes des paysans allemands insurgés.

Dès le premier chapitre du second livre. Vives s'attache à montrer combien il importe que le gouvernement de la cité prenne soin des pauvres : ceux-ci, oubliés par une autorité qui ne gouverne que pour les riches, murmurent et s'indignent lorsqu'ils voient ici le superflu de l'opulence nourrir des bouffons, des chiens, des courtisans, des mules, des chevaux, voire des éléphants; et là le nécessaire manquer aux malheureux pour nourrir les petits enfants qui ont faim. De là les séditions, les guerres civiles dont les riches ont été les premières victimes, depuis les Gracques et Catilina jusqu'à nos jours.

La misère des classes inférieures engendre les contagions et les maladies graves qui frappent, sans distinction de fortune, tous les habitants. Des magistrats sages, soucieux du bien public, ne peuvent tolérer qu'une grande partie de l'État demeure inutile et même nuisible à soi et aux autres.

La responsabilité des vices qu'engendre la misère ne doit pas retomber sur le pauvre, mais sur les magistrats qui le négligent. L'autorité comprend mal son devoir et sa mission lorsqu'elle croit avoir tout fait en jugeant les différends d'intérêt pécuniaire et en punissant les crimes. Il importe bien plus de rechercher les moyens de rendre les citoyens

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bons que ceux de contenir ou de réprimer les méchants. Les châtiments deviendront d'autant moins nécessaires que l'on aura plus complètement pris ce premier soin.

L'interdiction de la mendicité et l'intervention de l'autorité dans l'administration des secours à l'indigence sont aujourd'hui passées à l'état d'axiome. Aussi peut-on trouver maintenant fort simple la plupart des idées énoncées par Vives; mais, au moment où il les publia, elles étaient neuves, et pour les concevoir, il fallait un esprit d'une trempe vigoureuse; car la pensée de confier aux magistrats civils la distribution des secours, de leur attribuer la surveillance ou l'administration d'établissements charitables, voire d'interdire la mendicité, était attaquée au \\f siècle, comme une proposition hérétique, digne de la peine de mort.

Or, le plan d'administration des pauvres conçu par Vives repose sur les principes suivants : Le gouvernement doit veiller sur tous les hospices et maisons d'orphelins pour empêcher^ la dépense inutile des fonds qui y sont consacrés. Les mendiants sans domicile fixe ou connu seront, s'ils sont valides, obligés de faire connaître leur nom et la cause de leur mendicité, devant tout le conseil communal, mais dans un lieu ouvert, par exemple sur une place, afin d'éviter que cette lie, par sa malpropreté, ne souille la maison communale. Les malades seront inspectés par deux ou quatre magistrats escortés d'un médecin. On leur demandera de produire des témoins certifiant quelle est leur vie.

Comment, ensuite, pourra-t-il être pourvu à tous ces besoins? L'assistance, d'après Vives, doit être le prix du travail : aucun pauvre ne peut demeurer oisif. Il rappelle les paroles de saint Paul : Si quis non vult operari, non manducet.

Toutefois, on doit tenir compte de l'âge et de la santé, et, pour y parvenir, instituer une inspection médicale chargée de découvrir les infirmités feintes. La fraude reconnue est un délit punissable.

Les mendiants étrangers à la localité seront renvoyés dans leur domicile d'origine, munis, toutefois, de l'argent nécessaire pour le voyage. Car les chasser sans secours, c'est les contraindre à voler sur la route. L'humanité exige que l'on excepte de la mesure les étrangers» appartenant aux villes ruinées par la guerre. Ceux-là, sans distinction de culte ni de nationalité, doivent être mis sur la même ligne que les indigènes.

A ces derniers, on demandera, avant de les secourir, s'ils savent un métier quelconque. Ceux qui n'en connaissait aucun, s'ils ont l'âge convenable, seront instruits dans la besogne qu'ils diront la plus conforme à leurs aptitudes, ou, si la chose n'est pas possible, dans une besogne analogue. Celui qu'on ne peut employer à coudre des habits pourra coudre des haut-de-chausses. Les moins intelligents s'appliqueront à des travaux faciles et que tout le monde peut apprendre sans peine : à creuser la terre, à puiser de l'eau, à balayer, à traîner une brouette, à servir d'appariteur ou de messager aux magistrats, à porter des lettres, à conduire les chevaux.

Cependant, le jeu, le luxe, la débauche plongent dans la misfère les victimes de leurs propres fautes. Un secours leur est-il dû, comme à ceux que frappe un n^lheur immérité? L'accorder c'est encourager l'imprévoyance et J'inconduîte, Que faire? Vives répond à Tobjectioii d'une manière aussi sage que chrétienne : « Personne ne doit périr de faim : il faut nourrir ces pauvres avec les. autres ; pour qu'ils serrent d'exemple, on les emploiera aux travaux les plus pénibles et leur nourriture sera moins abondante. »

Si, malgré cet état de choses, la demande de bras était insuffisante, l'autorité pourrait obliger d'office certains industriels à recevoir et à occuper ceux qui, capables de travailler, ne trouvent point d'ouvrage, fii récompense, on donnerait à ces industriels la clientèle des travaux qui se font pour le compte de l'autorité et des hôpitaux. Les évêques, les abbés et les

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corporations religieuses devraient imiter cet exemple. Cenx qu'on ne parviendra pas à placer de cette manière seront nourris dans un lieu charitable où Ton donnera le dîner et le souper aux voyageurs valides, et le viatique nécessaire pour atteindre la ville la plus proche. « Je ne souffrirais pas même, continue Vives, d'aveugles oisifs, s'asseyant ou se promenant. Il y a plus d'un métier que Faveugle peut faire. Les uns sont lettrés : qu'ils étudient; nous avons constaté, chez plusieurs, des progrès d'érudition dont il y a lieu de se féliciter. D'autres connaissent la musique : qu'ils chantent ou qu'ils jouent de quelque instrument. Ceux qui ne savent rien peuvent tourner les roues et les manivelles ; qu'ils poussent le pressoir ou qu'ils agitent le soufflet des forges. Les aveugles savent confectionner des corbeilles, des paniers, des boîtes, des cages. Les femmes privées de la vue peuvent coudre et filer. » Abandonnant les aveugles. Vives aborde un sujet plus délicat : le soin des aliénés. « Rien, dit-il, n'est plus précieux dans le monde que l'homme, et dans l'homme, ce qu'il y a de plus précieux, c'est Fintelligence. Il faut donc s'occuper principalement des aliénés pour leur rendre et leur conserver la raison. Dès qu'un individu à l'esprit malade sera conduit à l'hospice, on commencera par rechercher si sa folie est naturelle ou accidentelle, s'il y a espoir de guérison ou s'il faut désespérer. On se gardera soigneusement ensuite de tout ce qui pourrait augmenter ou entretenir sa démence; ce qui arrive surtout par les railleries, les provocations, les insultes adressées aux furieux, et, chez les imbéciles, par l'approbation etl^ applaudissements donnés à leurs actes et à leurs paroles déraisonnables, pour les engager à déraisonner davantage. Les i^mèdes ne sont pas uniformes; ils doivent être propres à chaque spécialité. Parmi les aliénés, les uns ont besoin d'adoucissements, de bons traitements et d égards; il faut les apprivoiser à la longue comme des animaux sauvages. D'autres ont besoin d'éducation; il en est même qui exigent la coercition et les liens ; mais il ne faut employer ces moyens

extrêmes qu'en évitant de rendre le malade plus furieux encore. Tous rédament la tranquillité de rame, si propre à ramener le jugement et la santé de l'esprit : paroles remarquables, que la science moderne est obligée d'adopter comme le programme de ses progrès actuels (^). »

Après avoir paré aux nécessités de toutes les infirmités humaines. Vives prévoit le cas d'insuffisance des hospices et des hôpitaux existants. Que faire si les locaux manquent à ceux que l'on veut secourir? Il conviendra de bâtir une ou plusieurs maisons en proportion du nombre des mendiants invalides. Ces maisons auront un médecin, un apothicaire, des domestiques de l'un et de l'autre sexe. Aussitôt guéri, le malade sera renvoyé au travail, à moins qu'il ne veuille employer utilement son métier aux besoins de l'établissement.

(.(. Les pauvres demeurés chez eux recevront, de l'autorité, des secours à domicile ou un supplément de salaire. Partout les commissaires examineront avec douceur les besoins de l'indigent. Ils n'useront de rigueur qu'à l'égard des réfractaires et des détracteurs de l'autorité. »

Les philanthropes modernes s'accordent à ranger, parmi les questions les plus délicates, celle des enfants abandonnés. Vives ne craint pas de l'aborder de front : « Les enfants exposés auront un hôpital pour les recueillir. Les enfants dont la mère est connue seront nourris par elle, jusqu'à l'âge de six ans; ils entreront ensuite aux écoles publiques pour y recevoir la nourriture, y apprendre les lettres et la morale. La direction de ces écoles doit être confiée à des hommes instruits et bien pensants, propres à déverser leurs principes sur ceux qu'ils sont chargés de diriger. Le plus grand danger pour l'enfant du pauvre, c'est l'absence d'éducation. Que l'autorité n'épargne rien pour trouver des instituteurs ; car, à peu de frais, ils procureront un grand bien.

(1) De Decker, Études historiques et antiques sur les monts-de-piété, Bruxelles, 1844, p. IV.

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Les enfants apprendront à vivre sobrement, mais proprement. On leur enseignera non seulement à lire et à écrire, mais encore et en premier lieu, la piété chrétienne et la juste appréciation des choses. Aux filles, on apprendra à coudre, à filer le lin, à faire de la toile et de la tapisserie, la cuisine et le ménage. Les enfants doués d'une aptitude particulière pour les lettres seront conservés dans l'école afin qu'on en fasse peu à peu les instituteurs de ceux qui leur succéderont, ou bien ils formeront une pépinière d'ecclésiastiques. Les autres seront envoyés aux métiers d'après leurs dispositions naturelles.

« Très bien! s'écrie l'auteur, très bien! Mais d'où tirerezvous l'argent que tout cela exige?» Il répond en regrettant d'abord qu'à la suite des temps, le clergé, premier dispensateur des aumônes, les ait détournées de leur destination. « Dans l'origine du christianisme, les fidèles venaient déposer leurs trésors aux pieds des apôtres. Le zèle s'est refroidi peu à peu; l'Église a commencé à lutter avec le monde en richesse et en luxe. Déjà saint Jérôme se plaint que les gouverneurs des provinces dînaient mieux dans les couvents que dans leurs palais. Pour de telles dépenses, il fallait beaucoup d'argent. C'est ainsi que les évéques et les prêtres ont fait de ce qui était aux pauvres leur chose et leur bien. Que l'Esprit- Saint les touche, qu'ils se rappellent d'où vient leur opulence, qu'ils se souviennent qu'ils sont devenus puissants avec la subsistance des faibles! Eux, les abbés et les autres ecclésiastiques de haut rang, pourraient, s'ils le voulaient, soulager la plus grande partie des indigents. S'ils ne le veulent pas. Dieu vengera ses pauvres ! »

D'un autre côté. Vives recommande au peuple le calme et la patience; il l'invite à fuir les discordes civiles et l'émeute, maux plus grands que la détention injuste du bien de l'indigent.

Vives prêche la bonne comptabilité des hôpitaux, dont les revenus, bien administrés, doivent offrir un excédent dispô-

iiible pour les besoins du dehors. Les hospices riches secourront les moins bien dotés, et le surplus servira aux pauvres honteux. On implorera la générosité des mourants pour qu'ils ordonnent des distributions de pain ou d'argent à leurs obsèques. Il convient de laisser ces distributions libres aux exécuteurs de la volonté du défunt, le jour des funérailles et au premier anniversaire. Enfin, si tout cela ne suffît pas, on créera une caisse de charité alimentée par des troncs placés dans les églises. Qui ne préférera jeter dix sous au tronc plutôt que d'en donner un aux mendiants à la porte? Ces collectes ne se feront pas toutes les semaines, mais à mesure des besoins. Pas de placements en rentes : ils sont un prétexte pour les administrateurs d'hospices qui veulent retenir l'argent des pauvres. On prendra garde que les prêtres n'appliquent cet argent à leur profit, soos prétexte de piété ou de messes; on a suffisamment pourvu à leurs besoins i il ne leur faut pas autre chose.

Après avoir établi les pouvoirs et les devoirs de l'autorité civile dans cette importante matière, Fauteur demande que tous les établissements charitables soient visités par deux magistrats communaux, assistés d'un greffier.

11 est remarquable qu'un homme pénétré, comme Vives, de la plus profonde vénération pour l'Église, fut aussi vivement indigné de l'ignorance et de l'incurie du clergé pour ce qui concernait les intérêts des classes pauvres et fît appel à l'intervention de l'État comme à une nécessité. Pendant tout le moyen âge, et principalement au commencement du XVI® siècle, la misère et le nombre des indigents avaient été considérablement augmentés par la famine et par la guerre . Les Flandres mêmes, dont la prospérité était alors presque proverbiale, n'étaient pas exemptes de ce fléau. La splendeur de cette province semble même y avoir attiré beaucoup de malheureux, et le contraste choquant qu'y présentaient Topulence et la misère, la richesse d'un clergé doté de gros monastères et l'aliandon de milliers de personnes, paraît

LE RÈGLEMENT &'yPRES SLR LA CHARITÉ. 67

avoir vivement impressionné tous les hommes de cœur et d'intelligence. Parmi ceux-là, Vives fut au premier rang. La philosophie et le christianisme se réunissaient, chez lui, pour préparer l'amélioration intellectuelle, morale et religieuse des pauvres. Aucun respect humain ne l'arrêta pour accuser le clergé d'avarice et pour réclamer la réforme des institutions de bienfaisance.

II n'est pas étonnant qu'il ait fait une part trop large à l'intervention de l'État jusqu'à lui assurer une sorte de domaine éminent {\ d'autant plus qu'il voulait im État chrétien, plus chrétien même que l'Église pour tout ce qui touchait aux hospices et aux hôpitaux.

Les théories de Vives avaient déjà passé dans la pratique avant leur publication. Le 5 décembre 1525, le magistrat d'Ypres avait pris l'initiative des réformes par un règlement devenu célèbre sur l'institution d'une bourse commune aux pauvres. Ce règlement, qui fut la réalisation de ces théories, peut se résumer en quelques mots {^. Les ressources de la bienfaisance doivent être confiées à huit personnes laïques; on fera un recensement général des pauvres, une bourse conmiune de toutes les fondations ; la mendicité est interdite; des quêtes hebdomadaires auront lieu à l'église et à domicile; des comptes mensuels seront exigés. « Le règlement prescrivait de plus l'envoi des enfants à l'école et aux ateliers pour les former à l'étude des arts mécaniques ou libéraux, suivant les dispositions dont ils feront preuve. Enfin, le concours du clei^é était demandé. Et, il faut le dire à l'honneur du clergé de ce temps-là, il débuta par donner franchement son concours. Mais, soit par scrupule de conscience, soit pour d'autres motifs, les réclamations surgirent bientôt de la part

(») Il ne peut y avoir dans une ville, dit-il, rien d'assez libre pour échapper à la compétence de ceux qui gouvernent TEtat, et la liberté ne consiste pas à refuser aux magistrats communs la soumission et l'obéissance.

(*) Il se trouve dans les Documents de la Chambre des représentants, 1653-1854. t. II, annexe C, p. 6^ et suiv.

des quatre ordres mendiants, et l'œuvre à raccomplissement de laquelle on avait loyalement coopéré, que l'on avait même recommandée au prône, fut, quatre ou cinq ans après, signalée comme irréligieuse. Le magistrat d'Ypres insista pour connaître les raisons de cet étrange revirement; le clergé ne refusa pas de s'expliquer (^). »

Le 10 septembre 1530, une réunion eut lieu à cette fin au cloître de Saint-Martin, à Ypres, devant le prévôt ; elle était composée des supérieurs des quatre ordres mendiants, du garde des sceaux de l'officialité de Térouanne, de l'avoué d'Ypres, du pensionnaire et des députés du magistrat. Ces derniers, pour laisser plus de liberté au clergé, se retirèrent après avoir déposé l'ordonnance et le règlement avec diverses demandes d'explications relatives aux points contestés. Le 15 septembre suivant, les quatre ordres eurent une nouvelle réunion au couvent des Frères mineurs et ils voulurent bien répondre par écrit, « en vue de Dieu et pour le plus grand soulagement des pauvres ». Le magistrat répliqua à son tour f).

Les pièces originales de cette immense enquête existent encore aux archives d'Ypres f). En les parcourant, on peut se convaincre qu'il n'y a pas de reproche formulé aujourd'hui encore contre l'intervention de l'autorité dans l'œuvre de la charité qui ne se soit déjà produit à cette époque et dont le bon sens de nos pères n'ait fait justice.

Pour couper court à toutes les objections, le magistrat crut devoir soumettre la question à un tiers. Il aurait pu consulter l'université de Louvain; mais Y Aima Mater et ses docteurs avaient condamné le livre de Vives. Le magistrat en appela à la faculté de théologie de Paris. Sa lettre, dont Jacques Crocus, dominicain, et Jacques de Pape furent porteurs, est datée du 28 décembre 1530. Les membres du collège com-

{*) Conférences do M. Orts, Observateur belge du 25 février 1854.

(2) Conférences de M. Orts, l, c.

(') Elles ont été publiées dans les Documents que je viens de citer.

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munal y représentent que, pour subvenir plus aisément aux besoins des pauvres de leur ville, et pour remédier aux abus et aux fourberies qui se commettent tous les jours sous prétexte de mendicité, ils ont rendu une ordonnance qui défend de mendier publiquement, avec ordre à certains particuliers de recueillir les aumônes et de les distribuer selon les besoins ainsi que selon les prescriptions du règlement; que, depuis cinq à six ans que cette pratique s'observe, les vrais pauvres sont très soulagés et le peuple fort en repos. Et parce qu'ils souhaitent de continuer la même bonne œuvre, les honorables membres prient la Faculté de les aider de ses conseils, d'examiner tous les points du règlement qu'ils ont fait, parce qu'ils ne voudraient rien entreprendre qui pût soulever quelque scrupule ou charger leur conscience (^).

L'illustre sénat d'Ypres expose ensuite à la Sorbonne les raisons qui l'ont porté à prohiber la mendicité. 11 rappelle le devoir strict imposé aux princes, ecclésiastiques ou laïques, de prendre soin des pauvres, que la religion chrétienne ordonne à tous de secourir. 11 dénonce les vices des vagabonds, qui vivent sans loi, sans foi, sans patrie, sans liens réels avec l'Église qui les nourrit. 11 rapporte enfin l'ordonnance impériale qui proscrivait les mendiants valides. Puis, il raconte qu'il a établi une sorte de service ou ministère des pauvres {ministerium pauperum)^ composé de quatre notables, choisis par les magistrats. Ils devront s'adjoindre un certain nombre de coopérateurs. Chaque paroisse de la ville leur en donnera quatre. Ils s'assembleront chaque semaine afin de recevoir les plaintes des indigents et de faire, autant que possible, « qu'aucun d'eux ne les quitte avec tristesse et sans avoir vu son vœu satisfait». Ils auront pour mission de nourrir, de vêtir, de loger les pauvres et de fournir du travail aux mendiants valides. Un chapitre spécial est consacré aux

(*) D'Argentré, Coll.jud.y t. L, dans l'appendice, f. 6, et t. II, f. 76. — Fleurt, Histoire ecclésiastique , Paris, 1691 (continuation), p. 272 et 273. — Documents cités, p. 31.

pauvres honteux. Les curés de la ville sont particulièrement chargés de les rechercher et de les consoler, « afin, disent les échevins, dans leur admirable langage, qu'on aille frapper aux portes de ceux qui n'osent frapper aux nôtres, que la nourriture prévienne la faim et que l'aumône soit plutôt accordée que demandée f) ».

Mais les pauvres étrangers à la ville, qu'en fera-t-on? « Ces malheureux, dans lesquels reluit comme en nous l'image de Dieu, doivent être secourus. » C'est ainsi que s'exprime le magistrat, et il ouvre aux étrangers une maison de refuge, dans laquelle ils seront reçus pour deux ou trois jours, quelquefois plus, selon le besoin; après quoi ils devront chercher un autre gîte, afin de ne pas épuiser les ressources de la cité. D'ailleurs, disent-ils, « il ne faut pas que les autres villes manquent d'occasion pour exercer la miséricorde, tandis que, chez nous, elle dépasserait nos forces (^ ». Rien n'est oublié dans ce règlement de bienfaisance municipale, et pourtant, tout y est large, aisé, exempt de cette sécheresse et de cet esprit tracassier dont les administrations de nos jours savent si rarement se garantir. Dans les dispositions de cette police, on sent la sympathie pour la misère, et c'est là surtout ce qui lui donne un grand caractère de supériorité. Aussi, quelle intelligence des rapports à établir entre celui qui donne et celui qui reçoit ! quelle prévoyance et quelle sagesse dans ce soin de fournir du travail à ceux qui sont en état de s'y livrer! quelle délicatesse dans les prescriptions qui concernent les pauvres honteux! Enfin, comment assez faire l'éloge de la charge donnée par la ville aux ministres des indigents de fournir à l'enfant du pauvre les moyens d'éclairer son intelligence et de s'élever par elle dans l'estime de la société f) !

Le 16 janvier 1551, la faculté de théologie de Paris

(*) Segretain, dans la Revue des Revues, 1. 1, p. 273, 276 et 277. — Documents cités, p. 31-35.

(«) Segretain, p. 277. — Documents cités, p. 36.

(3) Segretain, p. 276, 277 et 278. — Documents cités, p. 36 et 37.

LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE DE PARIS l' APPROUVE. 71

répondit aux magistrats qu'elle avait reçu leur lettre et écouté les personnes qui leur avaient été apportées de leur part; que leur règlement avait été examiné pendant plusieurs jours et qu'ils recevraient la conclusion de la Sorbonne par les porteurs de leur lettre. Cette conclusion disait que leur entreprise était difficile, mais pieuse, salutaire, utile et conforme à l'Évangile, à la doctrine des apôtres et à l'exemple des ancêtres, pourvu que l'on observât les conditions suivantes : si la bourse commune ne suffit pas pour tous les pauvres, on ne les empêchera point de mendier; les riches ne cesseront pas d'assister ceux qui seront dans une extrême nécessité; on ne défendra à personne de leur faire l'aumône, soit en public, soit en particulier ; les laïcs ne prendront pas, sous prétexte de piété ou de soulagement des pauvres, les biens du clergé ; on n'interdira point aux religieux mendiants de demander l'aumône, non plus qu'aux pauvres de la campagne (^).

La faculté reconnaissait que le règlement étai t propre à remédier à beaucoup de maux; seulement, elle fit observer qu'on ne devait pas le regarder comme une loi immobile de sa nature, dont on ne pourrait jamais s'écarter, mais comme une œuvre essentiellement sujette à des interprétations et à des modifications, suivant les lieux, les temps et les circonstances (^.

A cette approbation vinrent se joindre celles du légat du pape et de l'évêque du diocèse. Charles-Quint lui-même demanda une copie authentique du règlement et ne tarda pas d'en appliquer les principes à tout le pays par son ordonnance du 7 octobre 1551, qui portait : « La mendicité est défendue; les hôpitaux ne peuvent être ouverts qu'aux pèlerins ; les pauvres ne peuvent se rendre d'un lieu à l'autre; personne ne peut laisser mendier ses enfants; une caisse commune devra, dans chaque localité, pourvoir aux besoins de ceux qui ne

(*) D'Argentré, t. II, f. 79. — Fleury, p. 273. — Documents cités, p. 38 et 39.

(*) D'Argentré, ibid. — Fleury, p. 273 et 274, et pour plus de détails, H. de Kerchove, Législatio7i et culte de la bienfaisance en Belgique, p. 1 13-1 18. — Docu* ments cités, p. 39.

sont pas capables d'y pourvoir eux-mêmes; des quêtes seront faites à cette fin dans les églises ; le produit de ces divers quêtes sera administré par des personnes capables, choisies dans chaque localité. Il sera tenu un registre des besoins de chaque ménage pauvre; les malades et les infirmes seront visités et secourus à domicile; les enfants pauvres seront obligés d'aller à l'école et d'apprendre un métier. Ceux qui seront autorisés à mendier devront être munis d'un signe distinctif pour qu'on puisse les connaître; enfin, les personnes déléguées pour administrer la caisse des pauvres pourront elles-mêmes faire le règlement et la distribution des aumônes (^).

L'ordonnance du 7 octobre abandonnant aux administrations locales le soin de régler la nouvelle organisation dont l'empereur décrétait le principe, le magistrat de Bruxelles institua sa Suprême Charité par un règlement du l®'' mars 1534, approuvé par le conseil de Brabant. La même année, le magistrat de Gand créa la Chambre des pauvres f). Cette ordonnance, célébrée dans la prose ampoulée de Cellarius f) reproduisait à peu près en entier l'organisation d'Ypres; mais par rapport à la fréquentation des tavernes, elle admit une modification naïve et tout à fait conforme aux habitudes nationales. « Nous consentons néanmoins, disait-elle, à ce que les pauvres qui sont soutenus par la bienfaisance puissent de temps en temps boire un pot de bière avec leurs femmes, mais sans s'enivrer (^). »

L'exemple donné par Ypres et Gand fut suivi en 1562 par la ville de Bruges; mais là comme à Ypres, le nouveau règlement fut l'objet d'une vive opposition f).

Q) Documents cités, p. 39-43. — De Kerchove, p. 99. — Conférences citées. — Van der Meersch, p. 19-22.

('^) Documents cités. — Conférences. — Messager des sciences historiques de Belgique, 1868, p. 41 et suiv.

{^)Oratiocontramendicitatem,perChristianum CellariumFwmeiisem, Antv., 1531.

(*) Carton, Bulletin de la Commission centrale de statistique, t. IV, p. 46.

(^) Van der Meersch, p. 22 et 23.

l'exemple d'yPRES suivi en BELGIQUE ET EN FRANCE. 73

L'œuvre du magistrat d'Ypres franchit même la frontière, et diverses villes de France se l'approprièrent : Lyon en 1531 , Metz en 1572, Paris en 1578 f).

Après cette vigoureuse réforme, à laquelle le clergé séculier prêta son concours, tandis que les moines la repoussaient, les adversaires, malgré les meilleurs résultats obtenus, furent loin de se tenir pour battus, et les décrets du concile de Trente, qui tendaient à rendre aux évêques l'administration de la bienfaisance publique, vinrent singulièrement ranimer leur zèle. Mais la publication de ces décrets fut énergiquement combattue par toutes les autorités civiles du pays qui professaient les principes de la charité laïque f). Hâtons-nous d'ajouter que ce n'est pas à Vives que remonte l'idée première des aumôneries séculières; que l'inventeur en est un riche marchand d'Anvers nommé Pierre Pot. Ce vertueux citoyen organisa en 1433, sous le nom d'Aiimônerie^ la Chambre des pauvres de cette ville et en rédigea les premiers règlements. En 1458, le magistrat d'Anvers fit un nouveau règlement pour la direction de l'établissement de Pot, et, sans aucun doute, ce fut ce règlement qui servit de modèle à ceux qui furent adoptés postérieurement par les autres villes de la Belgique et même par celles de la France, où ces institutions étaient encore inconnues jusqu'alors. Il est probable qu'il servit de modèle à Vives. La suraumônerie ou charité suprême de Bruxelles, composée de deux patriciens, de deux notables bourgeois, d'un greffier et d'un huissier, avait même le droit de se faire rendre compte de leur gestion par les administrations des fondations particulières, et l'antiquité de ce droit est constatée par une bulle de Nicolas V, de 1448 f).

Faisons remarquer enfin que Vives a érigé en principe l'inviolabilité de la loi des fondateurs, et qu'après seulement

(•) Conférences citées et Van der Meersch, /. c.

(*) Orts, Conférences citées.

(') H. DE Kerchove, Reçue des Reçues, t. II, p. 180 et 181.

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il a donné le conseil de confier aux soins des magistrats les hospices, les hôpitaux, les refuges ouverts aux orphelins, aux aliénés, aux aveugles f).

Dans le xv® et le xvi® siècle, l'Europe avait de terribles combats à soutenir contre les Turcs. Des milliers de chrétiens devenus prisonniers de guerre étaient réduits au plus dur esclavage. Le cœur philanthropique de Vives s'en émut : il excita les chrétiens à racheter leurs frères, et il le fit avec autant d'énergie qu'en mettent aujourd'hui les amis de l'humanité à prêcher l'émancipation des nègres. Il consacra (Anvers, 1529) un ouvrage spécial à cette question, alors toute palpitante d'intérêt. Cet opuscule de Vives renferme d'éloquentes paroles sur le sort de cette noble terre des Hellènes, dont les Turcs avaient fait Yergastulum de la plus abjecte servitude f).

Déjà vers la fin du xv® siècle, on avait eu à déplorer plus d'un soulèvement des pauvres contre les riches. Lorsque la grande jacquerie communiste de Thomas Munzer et de Jean de Leyde eut commencé à avoir des partisans dans nos provinces, Vives public son livre De la communauté des biens (Bruges, 1535) (^. Il y signale trois sortes de communistes : ceux qui par égoïsme séduisent les masses et que l'on doit terrasser comme des émeu tiers vulgaires; ceux qui, parleur paressé ou par leurs fautes, sont tombés dans là misère, qui veulent s'en tirer par tous les moyens possibles et qui ressemblent beaucoup à des voleurs; ceux enfin qui, dupes de leur ignorance, croient réellement que le communisme est conforme aux doctrines du christianisme, et qui n'ont besoin que d'être mieux instruits (^).

L'auteur s'attache à prouver que, du temps des apôtres, la communauté des biens était tout autre chose que ce qu'on

(') Vives, De subventione pauperum, lib. II, 2, 3, 8, et le commentaire de H. de Kerchove, l. c, p. 181-183.

(^) De conditione vitœ christianorum siib Turca. Opp., t. II, fol. 882-889. (5) De communïone reriim, opp., t. II, f. 923-931 (Basil, 1555;. (4) De Bosch-Kemper, p. 16.

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