‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 2)Chapitre 66 sur 85 · HAINE DES THÉOLOGIENS FOUR ÉRASME · texte numérisé non relu

HAINE DES THÉOLOGIENS FOUR ÉRASME

pape d'accorder te calice aux laïques et le mariage aux pr^tresf); qui critiquait le jeûne, les indulgences, les jours de fêtes; le culte des images, les voeux monastiques et la confession auriculairef); qui se prononçait pour la dissolubilité du mariage f); qui se moquait de l'immaculée conception de laATierge (^); qui, plaidant la cause de l'ariantsme, avait émis des doutes sur la divinité du Christ et sur la très sainte Trinité f) et qui avait nié Féternité des peines f) ?

Érasme s'était surtout attiré le reproche de luthéranisme pour avoir attaqué les abus de la confession auriculaire. Il se défendit en soutenant qu'il y avait de grands théologiens qui ne faisaient pas difficulté d'affirmer que Luther n'avait rien enseigné qu'on ne pût soutenir par l'autorité des docteurs éprouvés f). *

« Dans mon petit livre de la manière de se confesser, ditil, je ne détruis pas l'usage de la confession, mais je tâche de la rendre nlile. Je ne pouvais exécuter ce dessein qu'en rapportant des inconvénients que je n'attribue pas à la confession même, mais aux défauts des confesseurs. Cependant, quoique le monde soit plein aujourd'hui des infamies commises à l'ombre du confessionnal, on s'irrite contre moi, parce que j'en ai touché quelques-unes avec beaucoup de modération, et l'on ne considère point que, pour ne pas blesser la prudence chrétienne, j'ai supprimé un grand nombre d'exemples dont le seul récit pourrait souiller l'esprit des lecteurs. Mais ce n'est point par amour pour la piété que les moines insistent si fort sur la nécessité de la confession; c'est parce que, sous ce prétexte, ils moissonnent les richesses et régnent dans les familles, après en avoir

(«) De BuRiGNY, 1. 1, p. 401, 484 et 485.

(*) Id., t. I, p, 468, 482-488, 503; t. II, 514, 515,518 et 519.

(3) ID., t. II, p. 521.

(<) Walch, Luther*$ sammtliche Werke, t. XVIII, p. 2522.

(5) De Burigny, t. I, p. 460-461 et 503. — Waloh, ibtd,, p. 2189.

(^) Erasmi Enchiridion militischristiani, can. 20. — Cf. De Burigny, t. II, 539.

(^) II écrivit ceci, en 1520. Voy. liv. XV, lettre 18.

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découvert les secrets, et qu*îls se trouvent auprès des mourants et leur arrachent des testaments lucratifs f). »

Un des controversistes les plus célèbres du xvi* siècle, Josse Clichthove de Nieuport f), publia, en 1519, un écrit intitulé Propugnaculum fideiyoix il reprochait à Érasme de rejeter la loi canonique qui imposait au clergé la continence. Érasme lui fit une courte et prompte réponse, où il soutint que TÉglise pouvait permettre le mariage à ceux des ecclésiastiques auxquels il n'était pas possible de vivre dans lé

célibat 0-

Josse Clichthove reprochait aussi à Pierre Lombard, Tun des pères de la scolas tique, d'avoir altéré les sources de la philosophie divine en y faisant couler « les ruisseaux bourbeux » de ses Questions, et il commenta la plupart des écrits philosophiques du fameux Jacques Lefèvre d'Estaples f), qui eut le privilège de préparer la Réforme par ses travaux sur l'Écriture sainte.

Clichthove partageait l'opinion dé Lefèvre sur la grave question de la foi et des œuvres, si violemment soulevée jpar Luther. Lefèvre cherchait partout à réunir Paul et Jacques et . à montrer qu'il n'y a aucune contradiction entre eux :

« Il y avait autrefois deux partis, dit-il, dont l'un se fiait aux œuvres, l'autre à la foi sans les œuvres; l'apôtre Jacques réfute celui-ci, Paul celui-là. Ef toi, si tu as la sagesse de

(') BEkvsoBRE, Htstoi7'e de la Réformation, t. II, p. 142'144.

(^) Né vers 1466, il commença très jeune à professer la philosophie à Paris. Après y avoir réussi dans le collège du cardinal Le Moine et dans celui de Navarre, Clichthove se fît recevoir docteur en théologie (1506) et devint plus tard curé de l'église Saint-Jacques à Tournai et chanoine de Chartres, où il mourut vers 1543. Il publia de nombreux ouvrages sur la théologie, la philosophie et certaines branches de mathématiques.

{') Voy. Erasmi Opéra, t. IX, f. 811 et /ètrf., 105. — BAYiiE, t. II, f. 377. ,

(^) Petit port de mer dans le département du Pas-de-Calais. Cet écrivain |i[it célébré à lenvi par les humanistes comme le restaurateur de la philosophie, le promoteur de la renaissance des lettres et des sciences au sein de l'université de Paris. — Herminjard, Correspondance des réformateurs dans les pays de la langue française, Genève, 1866-72, t. I, p. 3, 4 et 20. — Grap, Essai sur la vie et les émis de Jacques Lefèvre d*Étaples,^. 10 et sniv. Strasbourg, 1842.

JOSSE CLICIITHOVE. 277

l'esprit, n'aie confiance ni dans la foi, ni dans les œuvres, mais en Dieu; cherche d'abord à obtenir le salut de Dieu par la foi, d'après Paul, et ajoute les œuvres à la foi, d'après Jacques, car elles sont le signe d'une foi vivante et féconde f). »

Et cependant Clichthove fut un des premiers qui combattirent Luther. Si la critique et la science des langues ne lui avaient manqué, il aurait été mis ati rang de§ meilleurs controversistes. On peut lire encore ses ouvrages avec fruit. Érasme, qu'il avait attaqué, les appelle une source abondante de bonnes choses f).

Comme lui, Clichthove signalait sans ménagement, dans ses sermons, les vices les plus honteux des moines, et les flagellait avec une sévérité extrême. En 1515, il écrivit à Jean Gozthon de Zelesthe, évêque et comte de Pannonie : « Votre Paternité, enflammée de l'amour de la maison de Dieu, a dès longtemps déploré que la plus profonde ignorance se 5oit introduite dans l'Église de Dieu, et que ceux qui sont employés à servir l'autel et à chanter les louanges divines soient tombés dans une telle ineptie, qu'il ne s'en trouve qu'un bien petit nombre qui comprennent exactement et complètement ce qu'ils lisent et ce qu'ils chantent f). »

L'affaire capitale de la Réforme, la question des indulgenceç, occupa aussi Érasme.

Les indulgences n'étaient, au commencement, qu'une simple modération de la pénitence imposée par l'Église à ceux qui l'avaient scandalisée de leurs crimes. Ces grâces s'accordaient à la recommandation des saints pour lesquels on avait une vénération particulière. Mais l'usage en fut bientôt corrompu, et la discipline ecclésiastique entièrement altérée.

Au XVI® siècle, on colportait les indulgences papales de province en province, comme une denrée; on les endossait

(«) Apud Graf, p. 66 et 67.

(*) Biographie universelle, article Clichthove.

(') A2>wcî Hermlnjard, p. 21.

au peuple par artifices et par impostures. Il est vrai qu'où parlait encore de repentir, de pénitence ; mais, dans le fond^ et même pour le pardon des plus grands crimes, on n'exigeait que de Tarçent, ou tout au plus quelques pratiques extérieures, dont même il était permis de se racheter, Érasme, dans sa préface sur la première Épître aux Corinthiens, nous apprend que la rémission des péchés du purgatoire se Tendait publiquement et qu'on forçait de l'acheter ceux-là mêmes qui n'en voulaient pas {^). Est-il étonnant^ après cela, que les théologiens de Louvain l'aient traité de porte-étendard de la faction luthérienne, de libre-penseur qui faisait le même cas de l'habit d'un moine que du manteau d'un coquin f); qui aurait donné toute la scola&tique pour un seul livre de Cicéron f) et qui eut de la peine à ne pas dire : « Saint Socrate, priez pour moi {^)? » Est-il étotmaiït que ces théologiens l'aient poursuivi jusque dans la tombe?

Quand Luther poussa son premier cri de guerre (1517), les écrits d'Érasme avaient déjà gagné aux idées de la Réforme tous les hommes instruits et tous les prêtres éclairés de l'Europe. Aussi, tandis qu'on lui vouait une haine à mort, il pouvait compter sur l'appui de ce qu'il y av^it de plus éminent dans le monde littéraire : c'était Guillaume Budé,qui, par son commentaire de la langue grecque, fraya les voies à Henri Estienne; qui, par sa revision des Pandectes, éclaircît la législation des anciens; qui, par son savant traité de l'As, porta, le premier, le flambeau de la critique dans les ténèbres de l'archéologie f); c'étaitThomas Morus,leplus parfait modèle (le la haute magistrature, un des esprits les plus distingués de la Renaissance, un des créateurs de l'éloquence politique. C'était Gabriel Mudée, le grand jurisconsulte dont j'ai déjà

(*) Beausobre, p. 11 et 12. - (-2) De Burigny, t. I, p. 518.

(«) Id., t. II, p. 539.

(4) Id., t. II, p. 540.

(5) Cf. NlSARD, p. 63.

AMIS d'ÉRASME. 279

parléplos haut; c'était Martin Van Dorpe, qui unissait avec tant (le succès l'étude de l'antiquité classique à celle de l'Écriture sainte; qui, à la manière d'Érasme, décocha plus d'une flèche aux abbés et anx moines; qui, dans ses discours académiques, invoquait Jupiter ^t tous les autres dieux, à la manière du cardinal Pierre Bembo, favori de Lucrèce Borgia, secrétaire intime de Léon X, amant de la belle Morosina, historiographe de Venise, restaurateur de la belle latinité; c'était Jean Louis Vives, tête encyclopédique, formée à l'école de Cicéron et de Sénèque f); c'était Wilibald Pirkheimer, homme de guerre et philologue, patricien et jurisconsulte, qui, par son activité, son intelligence et ses livres, exerça sur toute l'Europe une influence pratique aussi considérable que l'influence littéraire d'Érasme f); c'était un des hommes les plus étonnants et les plus étranges du xvi® siècle, le fameux Paracelse, sophiste, charlatan, théosophe. Il avait voyagé en Bohême et à Constantinople pour s'initier aux mystères de l'Orient et observer les, merveilles de la nature. Il se vantait d'avoir parcouru l'Espagne, le Portugal, la Prusse, la Pologne et la Transylvanie et de s'y être mis en rapport avec les médecins, les vieilles femmes^ les bateleurs et les n[iagiciens. Il assurait n'avoir pas ouvert un livre dans l'espace de dix an§. Il passait les nuits dans les cabarets, portait toujours un habit et une culotte ,écarlates, des, bas Touges et un chapeau rouge. Il prétendait qu'il voulait créer de petits bommes, qu'il était sur le pied le plus familier avec les esprits invisibles des éléments ; que les cordons de ses souliers en savaient plus qu'Avicenne et Galien, et que toutes les universités, tous les écrivains, du monde étaient moins instruits que les poils de sa barbe f); c'était la sœur de François P', Marguerite d'Angoulême, esprit rêveur et pratique h la fois; mêlée à toutes les grandes

(i) NiSARD, Éloge de la folie, p. 65.

(«) Hagen, t. I, p. 476.

(') Voir le bel article Paracelse dans la Biographie uniToerselle de Michaud.

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affaires de son temps et cultivant la poésie ; savante et légère ; mélancolique qt rieuse ; platonique et rabelaisienne ; caractère multiple, résumant tous les contrastes de son époque, mais applaudissant aux réformateurs et disant de Dieu ('):

... Par eux, veult que la loi confirmée Soit, et aussi TÉglise réformée.

Enfin, c*étaient tous les partisans des idées nouvelles en Allemagne : le doux et modeste Mélanchthon, le fougueux Karlstadt, Tenthousiaste et profond Reuchlin, OEcolampade, d*une éloquence à séduire les élus mêmes (^, le chevalier de Hutten, un des principaux rédacteurs des fameuses Lettres des hommes noirs, qui portèrent son jiom aux extrémités de FEurope et eurent un immense retentissement en Belgique (1516 et 1517).

De tous ces écrivains, belges et bataves, célèbres dans la Renaissance et dans la Réforme, aucun n'a égalé Érasme, aucun n'a rendu à la civilisation d'aussi éclatants services^

Beaucoup de circonstances concoururent à éloigaer Erasme de la réformation, après qu'elle fut entrée dans une voie plus ardente. Attaché aux principes qu'il avait puisés à Deventer, il n'approuva jamais les opinions dogmatiques de Luther^ 11 avait surtout été offensé de ses théories sur le serf-arbitre de l'homme, sur la peccabilité absolue de sa nature, sur la réhabilitation par la grâce seule. Il ne renia Jamais les convictions qu'il avait manifestées dès le principe; il y resta fidèle, au contraire, jusque sous les glaces de l'âge. Mais cette position de neutralité qu'il avait voulu toujours garder entre les deux opinions extrêmes finit par lui aliéner l'une comme l'autre f). Son livre sur le libre arbitre, qui parut dans l'été de 1524, le brouilla tout à fait avec Luther, bien que>

(*) Taxile Delord, Revue nationale et étrangère ^i. II, p. 541 et 542. (*) Expression d'Erasme, ('j Hagkn, t. II, p. 65-67.

ÉRASME TROP INDÉPENDArfT POUR SUIVRE LUTHER. 28!

clans cet ouvrage^ il se fût placé sur un terrain plus large, et qu'il eût suivi une marche beaucoup plus libérale que les sectaires de la Réforme. Les petites Églises luthériennes qui venaient de se constituer et qui étaient fort intolérantes en matière de foi, mais bien humbles sous le joug des princes, augmentèrent de jour en jour les antipathies d'Érasme pour Luther et ses partisans. Il était trop indépendant et trop habile pour voir dans leurs doctrines le salut du présent et de l'avenir; il avait rêvé une tout autre réforme : le développement pacifique du christianisme par un progrès correspondant des sciences et des lettres. Qu'importait à lui, libre-penseur, que les anciens dogmes fussent remplacés par d'autres? Ne pouvant entrer dans aucune des Églises nouvelles, il préféra rester dans l'ancienne, malgré la réaction à laquelle elle se laissait entraîner.

a Je ne suis jamais, disait-il, entré dans leurs églises (des évangéliques), mais je les ai souvent vus revenir de leurs sermons : il semblait que le démon se fût emparé d'eux; la colère et la fureur étaient peintes sur leurs visages. Ils ont aboli les jeûnes; mais ils donnent dans la crapule... Us ont rejeté les cérémonies sans que la religion y ait gagné. Les chefs de ce parti, qui sont encore bien loin d'avoir les richesses et la considération des évéques, ont tant d'orgueil que, si on ne me laissait d'autre choix, j'aimerais encore mieux dépendre des évéques que d'eux. Le gouvernement de l'empereur est plus doux que celui de quelques-uns de ces magistrats évangéliques...

a Si les vices chrétiens vous scandalisent, faites-nous voir que votre Église est sans tache et sans ride, et nous y entrerons (^). »

Il parle aussi ouvertement des orthodoxes : « Il était permis autrefois d'agiter diverses questions sur le pouvoir du pape et sur les indulgences ; présentement, il y a du

(«) De Burigny, t. II, p. 311-314. '

(langer à hésiter sur des choses qui ne sont ni vraies ni pieuses. Autrefois, on ne chagrinait pas beaucoup ceux qui mangeaient de la viande les jours maigres, pourvu que ce fût en particulier; maintenant, quiconque mange un œuf dans le carême, même par raison de santé, est mis en prison comme hérétique, et court risque de la vîe% On pouvait autrefois se moquer impunément des moines et des théologiens ; on les a présentement rendus si puissants qu'il est dangereux de dire la moindre chose contre eux f). »

Que l'on se garde cependant de croire qu'Érasme eût renié ses idées d'autrefois. Il est vrai qu'il vécut et mourut dans le catholicisme; mais cela ne l'empêcha pas de penser et d'écrire tout ce qu'il voulait, et toujours dans le mênae esprit. Voilà pourquoi il fut attaqué avec une égale fureur par les moines et par les réformateurs; des deux cotés, on lui reprochait de mépriser toute espèce de religion, et particulièrement le christianisme f).

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en fait de doctrines philosophiques, Érasme avait de beaucoup dépassé la réformation. Toutefois, s'il se montrait sévère à l'égard <ies évangéliques, il ne ménageait pas les reproches à leurs adversaires. 11 craignait que Luther une fois anéanti^ le monde ne fût envahi par un nouveau pharisaïsme. Le trionaphe exclusif de l'un ou l'autre système religi^x lui paraissait un danger pour le véritable christianisme. Il aurait désii^é qu'un prince supérieur, dominant les deux partis, eût pu les ramener à l'unité. Mais pour atteindre un but pareil, il aurait dû nécessairement se charger du rôle que Luther avait joué dans l'origine, faire un énergique appel à tous les jn-incipes de liberté, s'appuyer sur les masses^ exiger de haute lutte la des-

(«) De Burigny, t. Il, p. 314 et 315.

(«) De Wette, Luther s Briefe, etc., t. III, p. 427 et 461. — Walch. t. XVIII, p. 2509, 2515 et 2516. — Corpus reformatorum, 1. 1, p. 1083. — Sur les derniers moments d'Erasme, voy. Annuaire de V Université de Louvain, 1852, p. 251-256 ; 1853, p. 245-261.

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