ÉRASME, SOLLICITÉ DE DÉFENDRE ROME, S*ABSTIENT
truction des abus et le rétablissement de l'Église universelle sur les bases les plus larges de l'Évangile illuminé des splendeurs de la Renaissance. Sa nature s'opposait à ce qu'il prit une position si décisive; ses idées étaient bien avancées, ûiais, pour en assurer le succès, il n'aurait voulu blesser personne, et moins que tout autre les puissances de la terre* Aussi, il ne se donna jamais cette mission et se tint dans une œuvre de juste milieu, qui répondait mieux à son caractère et à ses idées d'équilibre C).
Il y avait longtemps que le parti catholique sollicitait le philosophe de se prononcer. Tous ceux qui avaient écrit contre Luther l'avaient fait avec peu de succès. On ne voyait plus qu'Érasme qui pût sauver l'Église romaine. Adrien VI, son ami et son compatriote, l'avait interpellé directement par deux lettres consécutives 0*
Il avait toujours fait très peu de cas de Luther et de sa science; lorsqu'il était encore cardinal, il les avait traités avec un dédain suprême dans une lettre adressée aux théologiens de Louvain; il pensait que l'abolition des abus de TÉglise suffirait pour faire rentrer Luther dans le néant (^* Maintenant, il en appelait à Érasme* Son silence dans une querelle qui intéressait l'Église le rendait suspect d'hérésie, disait-il, et il le conjurait de dissiper ce soupçon. Il ajoutait mille louanges pour le gagner, l'appelant l'unique et la dernière espérance de l'Église, qui n'attendait plus que de lui son salut. Il l'invitait à venir à Rome, d'où il lancerait avec plus d'autorité ses apologies catholiques, du pied de la chaire de Saint-Pierre. Le cardinal Campèze se joignit au pape. De toutes parts, on écrivait à Érasme qu'il devait se hâter de courir au secours de la nacelle du Christ, presque submergée sous les flots de l'hérésie (^).
(«) Hagen, t. ni, p. 247-258. — G. Jortix, t. I, p. 274-277. (*; La première lettre est du mois de décembre 1522; la seconde, du 23 janvier 1523. p) BuRmannus, Analecta, p. 447. — Gerdesius, Historia eoangélii rejiovatt, 1. 1, p. 170.
(*) Beausobre, t. III, p, 129. — NiSARD, Élogie de la folie.
284 ÉRASaiB £T LUTUER» ^
A toutes les sollicitations, Érasme répondait par des défaites, s'excusant sur son âge et sur la prévention des savants aussi bien que du peuple en faveur de Luther. Il craignait de déchaîner sur sa tète un adversaire <s. qui n'était ni sans dents ni sans poignets, et qui avait du foin dans sa corne ». Le vrai est qu'il connaissait parfaitement les abus et qu'il ne pouvait se résoudre à les autoriser ni à les défendrie,. en écrivant contre un homme qui travaillait à les corjriger. Il déclina donc comme inutile et dangereuse la mission dont Adrien VI voulait le charger, en protestant contre toute espèce de solidarité avec Luther, mais aussi en blâmant Isl' marche suivie contre le réformateur par ses antagonistes, en condamnant les moyens employés contre les protestants : la prison, la torture, les confiscations, l'exil, la mort (^),
Cette abstention qu'Érasme voulait garder lui causa uh; vrai supplice. Attaqué des deux côtés, il y perdait le repos et la gloire : on parlait de son impuissance et de sa peur, et la position devenait insupportable. Excité par le roi d'Angleterre, irrité par la hauteur méprisante de Luther f), il résolut d'en sortir en attaquant le point faible de la théologie luthérienne, et il publia, non sans crainte f), un traité sur le libre arbitre contre l'augustinisme de Luther, critiqué^ du reste, par beaucoup de protestants de l'époque {^) comme destructif de toute raison, de tout droit et de tout mérite.
Luther, qui eût été bien aise de n'avoir rien à démêler avec un savant de cette réputation, essaya de le détourner d'une entreprise qui les allait commettre l'un avec l'autre. Il lui écrivit pour le prier de garderie silence, mais il le fit en homme qui, ayant beaucoup d'estime pour son adversaire, ne se défiait ni de ses forces, ni de sa cause. Il lui reprochait,
(*) BuRMANNus, p. 493 et suiv. — Danz, Analecta ctHtica de Hadriano VI, Jena, 1813, p. 9. — Beausobre, p. 130.
(*) Erasmi Opéra, t. III, 1, f. 771 et 1056. —De Wette, t. II, p. 4^8.— Nisakd, p. 102.
(5) Ibid,, t. III, 1, f. 773, 816 et 819.
{*) Ibzd.,t\X,îA2l5etsmY.
DISSERTATION d'ÉRASME SLR LE LIBRE ARBITRE. 285
en termes assez polis, d'avoir tâché de regagner raffection des moines en glissant dans ses livres et dans ses lettres des choses injurieuses pour sa personne et pour ses doctrines. Il ajoutait qu'il n'avait pas voulu les relever, de peur d'en venir à une guerre ouverte avec lui, et il le priait de demeurer neutre. Puisque Dieu ne lui avait pas donné assez de courage pour s'opposer aux superstitions, il ne dévak pas, au moins, prendre en mains leur défense. Lui, qui parlait toujours de modération, n'en avait guère montré dans son apologie contre Hlitten; ce qu'il nommait prudence et modestie pourrait bien être dissimulation ou timidité. S'il l'avait épargné jusqu'alors, c'était parce qu'il ne voulait combattre que des adversaires opiniâtres et mal intentionnés ; cependant, si le philosophe se joignait à tant d'autres adversaires de la Réforme, la bonne cause n'en serait pas plus menacée f).
Cette lettre était quelque peu mortifiante pour un homme que tous les savahts de l'Europe regardaient comine leur maître. Érasme y répondit f). Après s'être justifié des reproches de dissimulation et de timidité, il se vantait d'avoir plus contribué au progrès de l'Évangile que ceux qui se glorifiaient d'en avoir été lés apôtres. Il insinuait le dessein qu'il avait d'écrire contre Luther et avançait qu'en écrivant contre lui, il rendrait peut-être un plus grand service à sa cause que tant de mauvais auteurs qui avaient écrit i^otir sa défense, et dont les ouvrages faisaient tant souffrir les esprits équitables qu'ils ne pouvaient rester simples spectateurs de la tragédie f).
La dissertation d'Érasme parut. Il ne la dédia à personne;, pour ôter, disait-il, aux luthériens le prétexte de dire qu'il avait été gagné pour la publier. Cet écrit porte les caractères d'un esprit flottant, qbi marche entre deux écueils, ménage également les aniis et les ennemis, et semble craindre de
(') Beausobre, p. 130 et 131.
(*) La réponse d'Érasme est datée de Bâle, 5 mai 1524. On la trouve dans les archives de Saxe, dans la bibliothèque d'Iéna et ailleurs. (') Beausobre, p. 131 et 132.
trahir autant la vérité en combattant l'un des partis qu'en défendant l'autre. Érasme lui-même ne se sentait pas à Taise dans la diatribe {^). Il adressa à Mélaiïchthon une longue lettre f), où il vantait la modération qu'il avait gardée dans son ouvrage et insistait sur la nécessité dans laquelle il s'était trouvé d'écrire contre Luther ou de passer pour hérétique et de s'attirer les colères de la cour de Rome f).
Dans sa dissertation (^), Érasme traitait une question qui, depuis la dispute de Leipzig, avait été souvent agitée entre les catholiques et les protestants. Il reconnaissait que l'intel^^ ligence de l'homme est impuissante à établir exacteatent les rapports de la grâce et de la liberté; il pensait que le meilleur parti à prendre, c'était de partir de cette vérité pratique que nous avons à nous imputer à nous seuls le mal et qu'à Dieu revient le bien. Il passe en revue trois manières de voir en ce qui concerne le libre arbitre et il se prononce pour celle qui attribue le plus au libre arbitre en le laissant subsister comme une faculté capable de suivre la grâce ou d'y résister. De ce point de vue, ^juî fut adopté en 1348 par Mélanchthon et son école, Érasme fut conduit à attaquer les paradoxes de Wiclef, renouvelés par Luther, sur la nécessité pure et simple de tout ce qui arrive. Le philosophe les signala comme contraires à l'Écriture sainte et comme dangereux pour le peuple. Érasme avait dit qu'il avait une telle répugnance pour tout ce qui était dispute et agression, qu'il n'aimait pas même la vérité présentée sous cette forme; et cependant voilà qu'il se lançait contre Luther dans la plus orageuse des discussions. Luther avait fait de l'homme l'esclave de Dieu. Érasme lui répond : « Si Dieu a fait le mal,
(') « Se dum diatriben scriberet in sua arena non esse versa tum. ^ Epist, ad Joan. Roffens, episc, lib. XVIII.
(*) Fpist, ad Melancht, t. XIX, édition de Bàle.
(5) Beausobrk, p. 132 et 133.
(4) De libero arbttHo Aixrpitvj, sive Collatio Besiderii Erasmi, Roterod, Primum ler/ito, deinde judicato, Basileœ^ apud Joannem Firobenium, Anno MDXXIIII, Mense septembri, et dans ses œuvres, t. IX, f. 1215 et suiv., éd, de Leyde.
- .Sc^Ijl