LE SERF- ARBITRE DE LUTHER
Dieu est méchant. » Au lieu de répondre directement, Luther bondit, tonne et s'abîme dans son fatalisme au point d'admettre que Judas devait de toute nécessité trahir le Christ (^). C'est ce qu'il osa soutenir dans le livre du serfarbitre, publié au mois de décembre 1525, en réponse à celui d'Erasme sur le libre arbitre. Puis, se laissant aller à toute sa fougue, il s'évertuait à prouver que « l'homme est le serf de sa passion; qu'en tout temps, sous tous les drapeaux et pour toutes les causes, il aime la liberté pour lui et la hait dans les autres ; que la liberté victorieuse devient bientôt le despotisme; que si lui, Luther^ ne rallumait pas le bûcher de Jean Hus pour y brûler Érasme, c'était qu'il n'avait pas sous ses ordres l'armée de bourreaux de Henri VIII, le grand admirateur du traité du libre arbitre ». *
Quant au fond même de la question^ il entassait de la contreérudition théologique en réponse à l'érudition d'Érasme; il tourmentait les textes et détournait les autorités, avec grand accompagnement d'invectives f).
La conception du serf-arbitre amena Luther à soutenir que les païens, avec leur destin, possédaient une idée plus vraie et plus juste que les théologiens chrétiens avec leur prétendu libre arbitre. Le diable ne pouvait pas manquer d'intervenir ici : « La volonté de l'homme, dit Luther, est un coursier qui chevauche le démon, jusqu'à ce que Dieu, étant le plus fort, désarçonne ce chevalier. » Quoique le démon soit considéré par lui comme l'instrument avec lequel Dieu pousse la volonté de l'homme au mal, il ne prétendait cependant pas que Dieu inspire à l'homme des desseins particulièrement dirigés vers le mal.
Il croyait que Dieu, ayant besoin, dans l'économie générale de l'univers, du mal comme du bien, du péché comme de la vertu, se sert, lorsqu'il veut le péché ou le mal, soit du
(*) Revue britcmnique, 1836, t. I, p. 132 et 133, Érasme et son époque» J*ai mis à profit ailleurs encore cette belle étude. («) NisARD, p. 98 et 99.
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démon, soit d'un homme. Cet homme, qui déjà de sa nature ne peut rien que pécher, est alors poussé par Dieu ou par l'intermédiaire du diable à accomplir telle ou telle action déterminée. Mais que cette action soit justement un mal ou un péché, cela dépend de l'homme, qui, n'étant poiât touché de la grâce, ne peut que pécher; car ce qui importe, ce n'est pas la nature de l'œuvre, c'est la nature de la volonté.
Dans le feu de la discussion, Luther avait été jusqu'à affirmer sans réserve l'impuissance de la volonté pour le bien : l'homme ne peut faire que le mal. Donne- t-il à manger à qui a faim, il fait le mal; — à boire à qui a soif, le mal; — un vêtement à qui souffre du froid, toujours le mal. Mais alors, disait Ërasme, à qui la faute? A Dieu, sans doute. Cela est vrai, répond Luther; la faute n'est pas à la volonté manifeste de Dieu, mais à sa volonté secrète, qu'il faut bien se garder de scruter. Et alors, il jette à son adversaire le passage de Moïse (1, 9) où Dieu endurcit le cœur de Pharaon. Érasme réplique que toute parole du Livre saint ne doit pas être prise à la lettre ; autrement, l'apôtre ne serait qu'une pierre, et le Christ qu'une vigne. — Poison, riposte Luther, poison que tout sens figuré. — Mais, ajoute Érasme, saint Paul ne nous recommande-t-il pas de nous amender? — Oui, sans doute, saint Paul dit qu'il faut dépouiller le vieil homme; mais c'est un précepte désespéré qu'il énonce. L'apôtre, en le formulant, pensait : Faites-le, si vous le pouvez; mais vous ne le pourrez pas f).
Depuis Kant, cette question n'est plus pour nous cet abîme sans fond qu'elle était pour les générations antérieures. Depuis que l'incomparable philosophe de Kœnigsberg l'a présentée sous un aspect tout à fait nouveau, en donnant aux vérités morales le fondement solide de la raison pratique, cette discussion abstraite n'a plus de raison d'être. L'homme sent qu'il est libre (^.
(*) DôLLiNGER, La Réforme, t. III, traduct. d'Unger.
(*) Berthelot, Revue des Deux Mondes, t. XVIII, 1863, p. 448.