HUTTEN ET SA « TRIADE ROMAINE
Cette publication produisit une immense sensation en Allemagne et aux Pays-Bas ; mais elle brouilla son auteur avec l'archevêque de Mayence, qui jusqu'alors s'était montré son protecteur. Hutten se rapprocha de Luther, qu'il avait d'abord dédaigné; puis, comptant toujours sur Charles-Quint, il partit pour Bruxelles, où se tenait l'archiduc Ferdinand, dans l'attente de l'empereur (1520). 11 lui paraissait impossible que Charles; élu malgré le pape, et qui semblait vouloir porter fièrement toutes les couronnes réunies sur sa tête, ne saisît pas cette occasion, unique dans l'histoire, de terminer à son profit la guerre séculaire du sacerdoce et de l'Empire. La faveur dontSickingen jouissait à la cour impériale augmentait encore ses espérances, car personne n'ignorait les engagements pris envers les novateurs par le bouillant chevalier du Palatinat. Mais où Hutten voyait un encouragement donné au fervent sectateur des idées de réforme, il n'y avait qu'un calcul politique.
Charles- Quint avait voulu s'attacher un homme qui représentait l'ancienne chevalerie avec éclat, et que la noblesse saluait en Allemagne comme son modèle. Quant au pape, si Charles-Quint n'avait été qu'empereur d'Allemagne, il l'aurait peut-être franchement accepté comme ennemi f), sauf à préserver l'institution même de la papauté ; car, sur ce point, son catholicisme et sa politique, qui avaient pour base les pays les plus catholiques de la terre, l'Italie, l'Espagne et son monde colonial, l'auraient empêché de prêter l'oreille à des projets destructifs. En ce moment, d'ailleurs, il avait besoin de ménager le pape, parce qu'il lui était utile dans ses desseins sur l'Italie.
Hutten ne put rester longtemps à Bruxelles. Dès son arrivée, oii l'avait averti que les légats de Léon X en voulaient à sa vie. Il résista longtemps ; mais enfin il fut obligé de partir en toute hâte. Il rencontra, dit-on, Hoogstraeten
(*) Chauffour-Kestner, t. I, p. 120-122.
sur le grand chemin ; Finquisiteur, effrayé, tomba à genoux et recommanda son âme à Dieu et aux saints. « Non, dit le chevalier, je ne souille pas mon glaive de ton sang. » Il lui donna quelques coups du plat de son épée et le laissa aller en paix (^).
Quant au grand débat soulevé auparavant par Reuchlin, il s'était terminé, lé 25 juin 1520, par une décision pontificale en faveur de Hoogstraeten, dont Reuchlin appela axi pape, mieux informé. Mais les théologiens de Cologne se contentèrent de remporter la victoire sans en tirer parti, et cette issue du procès ne nuisit pas plus à la gloire du condamné qu'à la cause dont il était le représentant. Reuchlin mourut (50 juin 1522) comme il avait vécu, en catholique, et même, sur la jBn de ses jours, il s'était fait recevoir dans l'ordre des Âugustins f). Comme tant d'autres, en travaillant à la Renaissance, il avait préparé la Réforme.
Le nouveau mouvement imprimé à la littérature et à la religion depuis tant de siècles avait, dès le commencement du xvi®, pris une telle extension qu'il dominait l'opinion publique. Le principe fondamental de ce mouvement était la liberté, un effort immense pour l'affranchir du joug où la tenaient enchaînée l'Église et l'école. Ce que Ton voulait, c'était de remplacer la vieille et creuse idole de la scolastique par une science vivace, fondée sur l'étude des lettres grecques et latines; c'était de substituer aux superstitions du moyen-âge l'Écriture sainte comme source unique de la doctrine chrétienne; c'était une réforme de l'Église et du clergé; c'était la diminution du pouvoir exorbitant du sacerdoce sur les laïques et le triomphe des gouvernements nationaux sur le despotisme de Rome. Aussi l'ancien système fut-il attaqué tout à la fois par une triple opposition littéraire, religieuse et populaire.
(*) Meiners, Beschreibungen, etc., t. III, p. 198-200. -— Merle d'Aubigné, p. 168. — Chauppour-Kestner, p. 120-123.
(«) Geiger, p. 149, 150, 452 et 453.