‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 2)Chapitre 9 sur 85 · SON INTRODUCTION A LA SAGESSE · texte numérisé non relu

SON INTRODUCTION A LA SAGESSE

avec elles ce culte idéal qui divinisait la beauté, la renaissance des lettres, au xvf siècle, associa également la femme a son œuvre de rénovation intellectuelle. Vives, par un de ses écrits les plus célèbres (% contribua pour sa part à ce résultat. Cette époque féconde nous a laissé le souvenir d'une multitude de femmes qui occupèrent, à côté des hommes mênies, une place considérable dans la république des lettres, et qui surent unir aux grâces de leur sexe, à l'éclat d'un haut rang, des connaissances brillantes ou approfondies en diverses branches du savoir humain. La notion et l'usage des langues grecque, latine et étrangères étaient alors généralement familiers aux princesses et, par imitation, à beaucoup de jeunes femmes appartenant à des classes moins élevées f). »

En 1551, Vives acheva et fit imprimer à Bruxelles un écrit qui est une source inappréciable pour la connaissance de l'état des études au moyen âge : c'est une espèce d'encyclopédie, dont la première partie est consacrée à l'examen des causes de la décadence des lettres ; dont la seconde indique conmient elles doivent être apprises et utilement appliquées ; dont la troisième est une série de distinctions philosophiques sur divers sujets. Cet ouvrage ou plutôt cette série d'ouvrages f) a paru supérieure (^) à toutes les productions d'Érasme et a été mise en parallèle, pour l'érudition, le bon sens, la justesse, la méthode et la rectitude de la pensée, avec YOrganum de l'immortel Bacon f).

Le siècle qui vit l'origine et la formation des universités était, pour les sciences, l'ère la plus glorieuse du moyen âge. Dans aucun des six siècles qui précédèrent et des trois qui

(') De ùistitutione christianœ feminœ, Basil, 1538.

(*y Vallet de Viriville, Histoire de Vi^istrxiction publique eii Europe, p. 212.

(5) L De corruptis artibus, lib, YII, opp., t. I, f. 321-435. — II. De ti^adendis disciplinïSy seu de institutione christianay lib. V, t. I, fol. 436-527. — ; III. De prima philosophia, lib. III, 1. 1, fol. 528-582.

('•) Au moins le premier des trois.

f ) Francken, p. 55 et 56. — Namèche, p. 51 et 52.

suivirent, il n'y eut autant de savants théologiens, de grands jurisconsultes, d'excellents écrivains qu'au xvi^ siècle. Jamais les maîtres et les docteurs des écoles n'avaient été plus exempts de préjugés et de superstitions; jamais ils ne lurent avec plus d'utilité les ouvrages des anciens (^).

Mais la décadence fut prompte; elle se manifeste d'une façon déplorable au xiii^ siècle, où les belles -lettres sont sacrifiées à l'étude de la médecine et de la jurisprudence : la langue vivante des écoles, la langue latine, ne fut bientôt plus qu'un amas affreux de barbarismes... Pendant le xiv^ et le XV® siècle, la grammaire n'était pas seulement négligée, mais encore méprisée ; un style barbare était regardé comme un signe d'orthodoxie et d'érudition profonde, à ce point que le plus célèbre jurisconsulte du xiv® siècle — Barthole — exprimait son sentiment à cet égard par ces mots : De verbibus^ non curât jurisconsultus (^.

« Ce qui causa la plus grande confusion, dit Yivès f), ce fut l'ignorance des deux langues dans lesquelles les lois romaines étaient écrites. Quand on rencontrait des mots grecs ou des passages d'auteurs grecs, on se contentait de dire : Non potest legi, quia grœcum. Le latin n'était pas étudié davantage, principalement pour les choses nécessaires à l'explication des lois romaines, tels que vêtements, ustensiles, instruments aratoires, coutumes judiciaires, institutions du peuple romain. En outre, on avait entièrement mis en oubli l'histoire et la chronologie, ces ressources indispensables de la jurisprudence. Au milieu de ces ténèbres, les jurisconsultes tâtonnaient au hasard et débitaient mille erreurs. Aussi les docteurs des siècles derniers, contrairement aux défenses expresses de Justinien, surchargeaient-ils les codes de gloses et de commentaires, et leurs élèves et leurs admi-

(*) Meiners, Historische Yergleichung der Sitten und Verfasswigen, etc., des MtUelaUerSy etc., t. II, p. 423.

(*) CoMNENi, Historia gymnasii patamni, Venetiis, 1726, t. I, fol. 200. — Meiners, t. II, p. 468 et 469.

(3) De causis corruptarum artium, lib. VI, t. I, f. 431 et suiv.

SON ENCYCLOPÉDIE CLASSIQUE. 8l

rateurs, trop paresseux pour lire le Corpus jiiris, ne Tétaient plus lorsqu'il s'agissait d'étudier les lourds commentaires des Barthole, des Balde, des Albéric et de tant d'autres. »

a L'ignorance et l'oubli des langues savantes, continue Vives, ruinèrent aussi la médecine. On perdit tout ce qui était nécessaire pour comprendre les observations des anciens sur les causes, les temps, les pays et les remèdes. On traduisait, aussi mal qu'on l'avait fait pour Aristote, les écrits d'Hippocrate, de Galien et de Dioscoride; de là tant d'erreurs d'Avicenne, de Rhasès et d'autres Arabes. Beaucoup d'ouvrages d'Hippocrate, de Galien et de Paul Égénèle n'étaient même traduits ni en arabe, ni en latin ; ils ne viennent d'être tirés de l'oubli et communiqués au monde savant que tout récemment... Or, comme les médecins étaient privés des œuvres et des connaissances des anciens, il fallait bien qu'ils inventassent de quoi s'occuper, et au lieu de traiter des maladies, l'école traitait de intensione et remissione formarum^ de rarilate et densitate^de partibus proportionalibus^deinstantibus et d'autres choses qui ne furent et qui ne seront jamais. On pouvait se livrer à toutes ces disputations sans posséder aucune véritable science, et obtenir ainsi les plus hautes dignités dans la médecine. On admettait au doctorat des jeunes gens qui ne savaient absolument rien de la force des plantes, de la nature des animaux et des effets des remèdes, et alors même qu'ils n'avaient aucune espèce d'expérience, de prudence et d'intelligence. On faisait plus, on les envoyait, des universités, dans les villes voisines pour y exercer leur métier de bourreaux et pour l'apprendre par la pratique. »

Les services rendus à la dialectique par ce philosophe consistent essentiellement en ce qu'il s'est appliqué à en élaguer ce qui s'y était mêlé d'une manière fort hybride. Il voulait remplacer la scolastique par une philosophie plus simple. Il accuse Aristote et Platon d'y avoir déjà ajouté des choses contraires à son essence. D'après lui, la dialectique ne. doit être que l'instrument de la pensée pour distinguer le

vrai du faux. Sous ce rapport, il est, sans contredit, un des précurseurs de la philosophie moderne, car il veut que la dialectique soit réduite à la recherche et à l'examen des formes de la pensée. Mais Aristote, en suivant Platon, a voulu faire de cette science l'arbitre suprême de toutes les sciences, comme si, avant de juger, il ne fallait pas pénétrer dans les sciences, et comme si, à cet égard, la dialectique pouvait être plus qu'un instrument (^). Autre abus : on enseigne la dialectique immédiatement après la grammaire, mais on ne peut pas apprendre sitôt les sciences difficiles qui s'occupent de l'essence même des choses. On ne fait que troubler la sphère des sciences, si l'on veut assigner à la^dialectique un autre but que la rectitude du raisonnement f). »

Vives était tout à fait hostile aux réalistes, dont il qualifiait les doctrines d'abjectes, mais il n'était pas nominaliste jusqu'à réduire l'universalité des connaissances humaines au seul usage des noms : le nom, suivant lui, est en connexité avec la chose. En même temps, il attaque l'emploi arbitraire des noms : il veut que, dans toutes les langues, on s'exprime avec la plus grande exactitude; la grammaire doit être la base de la dialectique, il faut que les lois de la grammaire et de la dialectique soient formulées suivant le langage et la pensée, et non pas que le contraire ait lieu f). La dialectique ne pouvait être, à ses yeux, qu'un instrument mis à la disposition des sciences, qui seules peuvent conduire à la connaissance des choses; il demandait, en conséquence, que l'enseignement de la dialectique fût abrégé de beaucoup, qu'on en vînt au fond des choses et qu'on perdît moins de temps aux préparatifs (^).

Il faisait un grief aux aristotéliciens de s'être jetés sur les écrits les plus difficiles du maître, tels que la métaphysique,

(') Be causis con'upt. art» y c. s. — Ritter, Gesch, der Philos., IX, 440. (*; Vives, ibid, — Ritter, ihid., IX, 440.

(') Vives, ihid, et in Pseudodialectica, f. 41-47. — Ritter, p. 442. (<) Vives, De causa corrupt, art,, 3-5. — Ritter, p. 442 et 443.

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