‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 3)Chapitre 39 sur 70 · HARDIESSE DES PIÈCES REPRÉSENTÉES. 1S · texte numérisé non relu

HARDIESSE DES PIÈCES REPRÉSENTÉES. 1S

penseurs qui n*attendaient qu'un moment favorable pour se grouper autour d'un drapeau f ), et cela non seulement dans les provinces flamandes, mais encore dans le pays wallon (^.

En 1460, un pénitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, imagina de frapper un coup de terreur sur les chambres de rhétorique de cette ville, qui menaçaient de discuter des matières religieuses. Il brûla comme sorcier un des rhétO' riciens et, avec lui, des bourgeois riches, des chevaliers mêmes. La noblesse s'irrita, la voix publique s'éleva avec violence et l'Inquisition fut conspuée et maudite f).

Un des referyn les plus curieux de ce temps-là racontait l'histoire de deux pères, l'un jeune, l'autre vieux, chargés tous les deux de réformer un couvent de jeunes religieuses. Suivant les ordres qu'ils ont reçus de leurs supérieurs, ils se rendent au monastère et exhortent les sœurs à éloigner les hommes, à renoncer résolument au monde et à ne placer leur amour que dans Jésus-Christ. Ils reçoivent pour toute réponse : « Ah çà ! pères, si vous n'avez pas autre chose à nous dire, délogez de céans le plus tôt possible, car nous ne voulons avoir rien de commun avec vous. » Le plus vieux des deux insiste en s'écriant : « Il faut vous réformer, renoncer au monde, dompter la chair, ne plus danser ni faire l'amour, ne plus faire de dons ni en accepter, mais porter tous les jours un chapelet en bois, baisser les yeux quand on vous regarde; point d'autre luxe qu'une pelisse de mouton, des chaussons et des souliers sans façon. » Il ne reçoit encore que la même réponse : « Tirez vos guêtres. » Le plus jeune, au contraire, prend la défense des religieuses, qui, par reconnaissance, finissent par déclarer

(*) Kop, ScJiets eener geschiedenis der Rederijhen, dans : Werken der maatschappij der Nederlandsche leUerkunde, te Leyden^ t. II, p. 215.

(•) A nna/« dw Sainairf, par Vinchant. Mons, 1648, années 1431 et 1559; et DiBGKRiCR, sur les chambres de rhétoriqne dTpres et de Neuve-Eglise. Annales de la Sœiécé d'émulation pour Tétude de l'Histoire et des antiquités de la Flandre, t. X, 2, p. 253-256. Conf. Ibid, sur celle de Nieuport, Lecluyze, t. III, 2, p. 220.

P) MiCHELET, La Renaissance^ p. cxin.

qu'elles renverront son collègue et qu'elles le garderont, lui, au monastère, où il verra quelle belle vie c'est la leur : Bien boire, bien manger et bien s'amuser Ç).

Dans une autre pièce du même genre, on disait : « Dieu ! quelle vie mènent ces prêtres! Et comme ils se moquent de nous ! Le vin, la bonne chère et les beaux habits, voilà toute leur pensée et toute leur occupation f) ! »

Bien loin de se soucier du précepte si bien exprimé plus tard par Boileau :

De la foi du chrétien les mystères terribles D ornements égayés ne sont point susceptibles,

les poètes flamands transportaient le catéchisme tout entier sur la scène. On en vit un exemple en 1496, quand les Violieren d'Anvers, voulant ouvrir un concours général de rhétorique, proposèrent pour un drame sérieux le sujet suivant : « Quelle est l'œuvre la plus merveilleuse que Dieu ail accomplie pour le salut de l'humanité? » Vingt-huit sociétés rivales répondirent par autant de mystères différents qu'elles vinrent jouer tour à tour. Six représentèrent la Passion^ cinq rincarnation, trois le Verbe^ deux le Sacf^ement de l'aniel, deux ta Charité^ d'autres les Trois Vertus théologales^ la Pénitence^ la Prédestination^ l'Ordre établi par la Providence^ la Grâce d'une bonne mort^ la Réconciliation de l'homme avec Dieu le Père par l'intervention du Christ et Notre formation à l'image de Dieu. Les chroniques du temps nous apprennent que le premier prix fut adjugé à la société de Lierre ; mais elles nous laissent ignorer si c'était le choix du sujet, la valeur des arguments f), le mérite du style ou le talent des acteurs qui avaient déterminé le don de la palme. Ce qui est certain,

(^) Eoi Refei*ijn van twee Paieren, etc. {Manuscrits de la BibUathèqiie de Bourgogne, n° 10946.) — WiLLEMS, Belgisch Muséum, t. IX.

(«) MoNE, Vebersicht der Niederlûndischen Yolhsliteratur, Tûbingen, 1838, p. 299 et 300.

(*) La sociétiS avait répondu : La mort de Notre Seigneur,

l'homme mourant* 161

c'est que le catholicisme souffrait beaucoup d'être ainsi transporté sur la scène; car les farces qui succédaient aux pièces sérieuses roulaient d'ordinaire sur quelque aventure ignoble où le mauvais rôle était souvent donné à des moines (^).

Plus tard, lorsque les doctrines de la Réforme eurent pénétré dans les diverses contrées de l'Europe, les rhétoriciens contribuèrent puissamment à les répandre parmi nous. Dans un immense concours qui eut lieu en 4559 f), à Gand, ils représentèrent l'homme mourant en proie aux mauvaises passions et que l'on -excitait à mettre sa confiance dans la miséricorde de Dieu, dans la mort du Sauveur, sans ajouter aucune foi aux doctrines humaines, aux indulgences, aux pèlerinages et aux œuvres de la religion catholique f ).

La question proposée était celle-ci : Qu'est-ce qui donne le plus de consolation à V homme au moment de la moi^t ? La Fontaine de Tirlemont concourut avec une satire mordante contre les ordres religieux, et conçue dans les opinions luthériennes (^. Huit personnages, la plupart allégoriques, y figuraient, à savoir : Cour propice. Intelligence aimable, Bienveillance honnête. Homme mourant, Hypocrisie, Vain Propos, Sens scriptural et Démonstration figurée. Dans un long prologue. Cour propice. Intelligence aimable et Bienveillance honnête^ après avoir exposé à l'auditoire les motifs qui ont engagé la Fontaine de Tirlemont à répondre à l'appel des rhétoriciens de Gand, forment des vœux pour la prospérité des magistrats de cette ville, qui ont montré tant d'empressement pour assister à cette fête. Les trois interlocuteurs finissent par exprimer l'espoir de consei*ver la bienveillance de leur auditoire. Après ce prologue, qui a toutes les allures du poème lyrique et qui,

(«) Reçue 7iaiionale de Belgique, t. VIII, p. 231 et 233.

(*) Kop, /. c, p. 242-245. — La société de Messines 8*y distingua particulièrement. (Voy. Kop, /. L, 245-247.) — Conf. Vanderhàbohex, Bibliographie gantoise, Gand, 1858, 1. 1, p. 62 et 63.

p) Snellaert, Verhandeling, p. 161. — Blommaert, p. 52. — Cornelissen, Overdeiioorsprong derrederykkamers. Gent, 1813, p. 28.

{*) Bets, Histoire de la ville de Tirlemont. Louvain, 1816, t. II, p. 42 et 43.

162 LÀ SATIRE P0P13LAIK£.

sans doute, a été goûté, YHomme mouratU arrive sur la scène. Les premiers personnages, gais et bruyants, ne s'étaient guère exprimés qu*en petits vers. VHomme mourant se sert du traînant hexamètre pour se plaindre du malheureux sort des enfants d'Adam, condamnés à mourir en expiation de la faute de leur premier père. Cependant, comme tous doivent faire le saut périlleux, il finit par se résigner et par chercher des consolations dans les enseignements du christianisme» Son long monologue est interrompu par Tarrlvée d'Hypocrisie et de Vain Propos j qui, habillés en moines, viennent consoler le moribond. Ils lui disent que, pour décéder sans crainte, il n'a qu'à revêtir leur costume; pour cela seul, il ira droit au ciel. Mais, comme ils portent des habits de deux ordres différents, chacun de ces acteurs s'évertue à défendre la supériorité du sien et à discréditer la règle de l'autre. Il en résulte un grand embarras pour le mourant, qui finit par les chasser tous les deux (^).

Après un nouveau monologue, dans lequel le mourant paraphrase le Credo^ on voit venir Sens scriptural et Démonstration figurée^ deux personnages représentant des prédicants luthériens. Leur présence effraye d'abord le moribond. Ils se hâtent de le rassurer, en lui faisant comprendre qu'ils ne se sont rendus auprès de lui qu'en vrais amis, pour lui apporter des consolations. S'autorisant de citations de la Bible, ils l'engagent à se jeter dans les bras de cette miséricorde divine qui a pardonné à David, aux habitants de Ninive, au prince des apôtres et aux autres pécheurs semblables. Le mourant finit par obéir à leur conseil et récite des vers dans lesquels, plein d'espérance dans le Dieu de toute miséricorde, il remet, calme et paisible, son esprit entre ses mains«

La prière se termine par un court épilogue, où Sens scriptural et Démonstration figurée engagent le public à

(*) Analyse de la pièce, par M. Bets, /. c, p. 43 et 44.

SUPPRESSION J>£S fJIAMBRKS DE EUÉTORIQUE. 163

faire, à la dernière heure, comme le héros du drame Q, Une foule inmiense avait assisté à cette représentation, donnée en plein air, relevée par im grand luxe de costumes et égayée par des intermèdes burlesques. Toute cette fête avait duré du 23 juin au 12 juillet. Presque aussitôt après éclata cette mémorable insurrection gantoise qui força Charles-Quint à accourir d'Espagne pour la dompter f).

Les tendances réformistes des rhétoriciens leur portèrent malheur : successivement persécutés par Charles-Quint, par Philippe II (^ et par le duc d'Albe, ils furent enfin supprimés par Alexandre Farnèse, duc de Pai^me (^. Ils n'avaient cependant jamais attaqué la base fondamentale de la religion chré* tienne, car ils plaçaient constamment le Christ au-dessus de tout 0.

Une collection de leurs principaux jeux de moralité [spelen van sinne) avait été imprimée à Gand en 1539, et répandue dans la Flandre. Mais bientôt on découvrit qu'elle était imprégnée d'hérésies, ce qui la fit dénoncer au pouvoir par les inquisiteurs; un édit impérial, publié en septembre 1540, en défendait la lecture et la vente, ainsi que celles de quelques autres ouvrages réprouvés. C'est la première série de Y Index belge y qui grossit considérablement dans la suite (^.

(<) Bbts, p. 45.

(*) Van dbrMebrsch, Mémoire Justificatif du magistrat d'Audenarde, Gand, 1842, p. Tni.

(') Ordiiiail'ement, on se bornait à saisir leurs piàces. Voir Archives du royaume pièces du xvi* siècle, vol. I, f. 116.

{^) Dans les lettres de pardon que le duc de Parme accorda, au mois de mai 1584, à la ville de Dunkerque, on lit : « Attendu qu'il s^est reconnu, par expérience, que les chambres de rhétorique estans en plusieui*s villes de pai' deçà, non seulement estre inutiles, mais aussi occasion d*oisiveté à plusieurs esprits légiers, adonnez à nouvelles et pernicieuses opinions, dont sont procédez plusieurs scandales, mauvaises édifications et erronées docti'ines, celles qui existeroient À Dimkerque sont abolies, et leurs biens appliqués au fisc. — Gachabo, Rapport sur les Archives de Lille, p. 25.

C^) Blommabrt, p. 29 et 30. — Ckxnf, une étude sur les chambres de rhétorique, par Onésyme Leroj, dans les Archives historiques et littéraires du nord ds la France et du midi de la Belgique^ t. lY» nouvelle série, p. 101 et suiv.

(^) Yan bkb Merrsch, Mémoire justificatif du ma^strat d*Audenarde, p. vu.

Il est vrai que parfois il y avait dans ces jeux des inor* ceaux d'une violence inouïe « contre la prostituée de Babel, ivre du sang des martyrs; contre le siège babylonien de la pestilence ; contre le grand antechrist, Fauteur de tous les péchés (^) ». Il est vrai aussi que dans quelques-uns, comme ceux de Corneille Éveraert (^, il y avait des traces visibles des doctrines théologiques de Luther f). Mais ce fut en vain que l'autorité proscrivit les spelen van sinne^ que, sous des peines sévères, elle réitéra à tout facteur^ orateur ou poète en titre des chambres de rhétorique la défense de parler en public sans le consentement des échevins et sans examen préalable de leurs œuvres ; ce fut en vain qu'on livra au bourreau le poète Pierre Schuddematte pour avoir composé une ballade ce contre quelques cas commis par les cordeliers », nul frein ne pouvait plus désormais arrêter l'intelligence humaine (*).

Mais plus les temps devinrent perplexes, plus le gouvernement se montra rigoureux pour les rhétoriciens. En 1560, la chambre de Gand fut obligée de retirer son programme du concours; en février 1565, le Landjuweel d'Anvers ne put avoir lieu qu'après de longues négociations avec le pouvoir. En 1562, la Fleur de blé de Bruxelles, ayant proposé la question de savoir ce qui pouvait tenir le pays dans la tranquillité, une des chambres de Lierre remporta le prix; mais les sentiments libéraux dont elle avait fait preuve dans sa réponse lui suscitèrent à la fois le mécontentement du magistrat et des autres chambres de cette ville f).

Le prince d'Orange, Guillaume le Taciturne, avait accepté le titre de prince des Violieren d'Anvers, et quoique cette

(*) WiLLBMS, Belffisch Muséum, t. X, p. 325.

(*) ÉtabH à Bruges de 1509 à 1533.

P) Van Dale» Bydragen tôt de oudheidkunde en geschiedenis van Zeeuussch Vlamderen, t. V, p. 311-329, et ibid.. Van Vloten, t. VI, p. 226-237, 328-337.

{*) Hbnne, t. IX, p. 63.

(*) Van Dutsb, Yerhandeling over den drieooudigen invlœd der redevykkofners, p. 128 et 129 du t. XI coll. in-8« des Mém, cour, de FAcad. de Bruxelles,

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