‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 3)Chapitre 40 sur 70 · SUPPRESSION DES CHAMBRES DE RHÉTORIQUE · texte numérisé non relu

SUPPRESSION DES CHAMBRES DE RHÉTORIQUE

chambre fût très catholique, elle ne manqua pas d'exciter des soupçons de toute espèce. La présidence du prince lui valut de nombreuses adhésions de gentilshommes et d'hommes politiques et jeta sur elle un grand éclat. Ce fut pour ce motif qu'à la fin de septembre 1565, elle fut forcée de renouveler son serment de fidélité au roi. Ses membres, du reste, faisaient une active propagande de la Bible et en représentaient les principales scènes sur les planches de leurs théâtres. Aussi encoururent-ils plus tard la disgrâce du duc d'Albe, et le nom de leur principal protecteur fut pour beaucoup dans la cruauté du proconsul contre Yan Straelen, bourgmestre de la ville, violences qui déterminèrent un grand nombre de rhétoriciens à émigrer et à grossir les rangs de leurs compatriotes réfugiés à Franckenthal, Cologne, Wessel, Emden, Londres et Norwich (^).

Lorsque, plus tard, le duc d'Albe restitua à Malines les privilèges dont il l'avait dépouillée en 1572, il en excepta formellement la chambre de rhétorique (*).

Les chambres de Hollande rivalisaient avec celles de Belgique dans leur ardeur à faire connaître au peuple les abus de l'Église et l'iniquité des persécutions religieuses (^. Ce fut la chambre de Flessingue qui se distingua le plus par son esprit de libre examen; les autres chambres des provinces septentrionales l'imitèrent. Leurs membres ne cessaient de mettre en scène le clergé, non sans s'exposer à la colère des magistrats (^).

Les Fontahiistes de Gand avaient embrassé avec chaleur les principes de la révolution du xvi* siècle; à l'époque de la Pacification (1576), quand les patriotes faisaient le siège de la citadelle de Gand, les bannières de ces rhétoriciens s'unirent souvent aux drapeaux des métiers et des confréries.

(') Van Duyse, p. 131. — Snellakrt, Histoire, etc., p. 91.

{«) Van Dutse, p. 131 et 132.

(») Wagenaar, Yaderîandsehe Historié, Amst. 1752-59, t. VI, p. 70.

(*) Van Dutsk, p. 45.

166 LA SATIRE MHlLAmE.

Lorsqn'en 1577, le prince d*Oraiige, salué rHwaert ou pi\>tecteur de la patrie, fit son entrée solennelle à Ga»l, les mêmes rbétoriciens allèrent au-devant de lui pour réciter ee son honneur des drames joyeux et des jeux de moralité; des jeones filles, figurant les Grâces et les Muses, chantaient les exploits du prince, et une d'entre elles, qui représentait la pucelle de Gand, lui offrit un cœur d'or (^).

Si les riiétoriciens exerçaient une influence prépondérante sur Fétat politique et religieux du pays, l^ir acticm fut égaiement puissante sous le rapport littéraire ; ma»s, malheureuse* ment, elle fut aussi, sous ce rapport,, extrêmement prqudiciable. La maison de Bourgogne ne comptait que des prisées français ; à ta cour, on ne parlait ^ue français, et comme cette langue avait fini par prédomina' dans tes proyinc» wallonnes et par devenir populaire dansie sud--est de la Flandre, les hantes classes se modelèrent peu à peu sur les usages de la cour, et si elles consanraient encore la langue flamande, ce n'était pas sans mi énorme mélange de mots français, surtout en Flandre et en Brabant, où résidait la cour* Les rbétoriciens, et particulièrement ceux qu'on disait libres, c*est-à-dire ceux de la cour, mettaient de fa vanité à se signaler par des manières de parler précieuses et recherchées, de sorte que la langue ftaimsxÊde atteignit insensiblement un degré de corruption jusqu^alors inconnu f).

Au moyen âge, les chants rel^ieux étaient relégués d^is les couvents et les églises; mais lorsqu'on eut commencé à lire la Bible dans les langues modernes, ces chants pénétrèrent tous les jours davantage dans l'intérieur des ^milles. Les femmes elles-mêmes substituèrent les évangiles à rhîstoire de Saladin et dé la belle Marie de Nimègue, qui avait

(') CoRNKLissEN, p. 26 et 27. — Van der Mbersch» Kronyh der rederykhamers van Audenarde. GenU 1844. — Cette cluumbce datait du commenoameot du xt« sâdde*

(») Van Kampen, t. I, p. 318 et 319, d'après Kops, /. c — D« Cueroq» p. T7-98. — Ypby, Behnopts gesdiMems der Nederkmachs taie, Utrecht, 1812, t. I, D. 362-367.— Van Wyn, Historische Avmdstondeti. Amst., 1800, t. I, p. 347-3S9.

LBS SOOTERLIE&CKEMS*. 167

fréquenté le diable p^adant sept ans. Chaque maison avait ses chœurs de chant où Ton. priait Dieu de délivrer le monde de la tyrannie pontificale; et pour initier plus facilement le peuple à ce nouveau mode de propagande, on les régla sur des airs connus de chansons mondaines. Quelques-uns de ces chants n'étaient que des traductions rimées des psaumes.

Un gentilhomme patriote, Guillaume Van Zuylen Yan Nye-» ^eh, en avait édité une collection à Anvers en 4540 (^). Ces mélodies, si gaies, appelées souterliedekensj qui retentissaient dans les banquets solennels et dans les bruyantes réunions nocturnes, excitèrent plus d'une fois les colères et les récriminations du pouvoir, sans doute parce qu'on y mêlait les psaumes traduits par Marot et par Théodore de Bèze, le fougueux disciple de Calvin f).

Les muterliedekens, dont Van Zuylen se fit l'éditeur , avaient été composés depuis que le psautier allemand avait été imprimé à Anvers, c'est-à-dire depuis 1526. Les rhétoriciens avaient eu une large part dans leur rédaction d'après le texte hébraïque de l'Écriture et les explications de saint Augustin, de saint Hilaire et d'autres Pères. Dans les provinces wallonnes, on chantait les psaumes de Marot et de Th. de Bèze,sur des airs populaires. Il y en eut une édition à Anvers, en 4555. Au commencement, ils étaient chantés par les catholiques aussi bien que par les protestants; mais ils devinrent suspects lorsqu'on y introduisit les formulaires de Calvin f). Plus tard, en 4565, Lucas d'Heere, peintre, poète et, pendant la révolution, favori du Taciturne, publia à Gand les psaumes de David traduits et chantés d'après Marot, qui, ainsi que les s&uterliedekens, forent défendus par le synode de Malines en 1570 0.

(*) Van Ipbrbn, Kerkdyke Historié van het psalmgexang, Amst., 1777, t, I, p. 101.

(«) MuTVCH, NiiderUtndisches Museian, Carisruhe, 1837, t. I, 4« cahier, p. 3-5. — SNBtLAERT, p. 189-193. — Sacher-Masoch, Der Aufstand in Gent wiier K. Cari. V. Schaffhausen, 1857. p. 31.

(3) Van Iperen, p. 107-109.

(*) ID., p. 137.

168 Ul sàtike populaire.

Mais la vraie sphère d*activité des chambres de rhétorique était toujours le théâtre. Ce fut, en effet, par ce moyen qu'elles exercèrent une heureuse influence sur l'esprit national; quoiqu'elles eussent leurs pièces bouffonnes, les productions les plus graves conservèrent toujours le premier rang, grâce sans doute à l'intelligence de ceux qui savaient les représenter. La scène, qui devint de plus en plus populaire, ne cessa point d'offrir des tableaux virils, où la foule s'inspirait de grandes pensées et que l'histoire devra compter parmi les éléments de notre antique civilisation. Aussi n'est-ce pas sans motif que leurs représentations théâtrales paraissent avoir été chères à nos aïeux. Il est peu fait mention dans nos annales de leurs rimes et de leurs refrains; mais leurs concours dramatiques y sont enregistrés comme des événements mémorables. On ne saurait croire combien ces solennités littéraires avaient de retentissement.

Les communes du second et du troisième ordre imitaient le spectacle qu'avaient donné les grandes villes, et les scènes jouées d'abord à l'ombre du beffroi s'y représentaient au pied de chaque modeste clocher (Je village. C'est un fait généralement reconnu aujourd'hui que nulle part, pendant le moyen âge, le drame n'obtint plus de splendeur et ne jouit d'une faveur plus soutenue ; le goût particulier des Belges pour tout ce qui parle aux yeux les rendait plus sensibles à ces tableaux animés, et ils se plaisaient à les entourer d'une magnificence proportionnée à leur enthousiasme et à la richesse du pays (^).

Les représentations des rhétoriciens étaient sérieuses ou comiques; les premières portaient le nom de jeux de sens [spelen van sinne), les autres celui d'ébattemeuts. Dans un de ces jeux, qui avait pour but de montrer ce qui excite le plus l'homme aux arts, les personnages étaient allégoriques et représentaient le cœur qui désire, l'esprit de sagesse,

'- nationale de Belgique, t. VIII, p. 228.

J.-B, nOtWAEUT ET P. DE DIEST. 169

rincHnation naturelle, l'homme, le travail, Tespoir de parvenir, la crainte de la honte et l'honneur. A l'ouverture du premier acte, on voyait le Cœur qui désire, sous la forme d'un homme comme il faut, assis sur un siège et récitant un long monologue dans lequel il se plaignait de son abandon. Là-dessus apparaît l'Esprit de sagesse, sous la figure d'un ange avec des ailes et le caducée de Mercure à la main. Dans un autre acte, l'Homme est endormi dans la chaire de l'ignorance. Deux femmes, l'Inclination naturelle et le Désir de la science, se disputent entre elles jusqu'à ce qu'il se réveille et leur demande ce qu'il leur faut. Dans le dernier acte, l'Esprit de sagesse et le Cœur qui désire tranchent tout en disant : « N'est-ce pas la louange, l'honneur et la récompense qui excitent le plus aux arts? (^) »

Sur la même scène, où figurait Caron, le batelier de l'enfer, Mars et Vénus, Jupiter et lo faisaieilt l'amour, et l'on regardait, en versant des larmes, Énée et Didon. On admirait encore le couple malheureux de Pyrame et Thisbé, le Faust et la Marguerite de ce temps-là f).

Parmi les poètes auteurs de jeux de sens, il faut citer encore Jean-Baptiste Houwaert, de Bruxelles, qui joua un certain rôle dans la révolution et termina ses jours à Sainl- Josse-ten-Noode, où se trouvent sa tombe et celle de sa femme, derrière le chœur de l'église f).

Mais le premier de tous les poètes dans ce genre fut Pierre de Diest, qui paraît avoir vécu au commencement du xvi^ siècle et dont une pièce, Homuhis, remporta le prix dans un concours à Anvers. Son héros est un don Juan qui fait pénitence au lit de mort, sans pouvoir s'abstenir d'injurier encore ces papalins qui « l'ont trompé si longtemps ». « Ce que j'ai, continue-t-il, est pourtant à moi. Pourquoi donc serais-je obligé d'en rendre compte à Dieu? »

(*) SiNBLLABRT, Verhandéling ^ p. 163-168.

(*) Id., ihid,, p. 169. — Sachbr, p. 32. — Conf. Joncrblobt» /. c, p. 440 et suiv.

(•'») Hennb et Wautbrs, Histoire de Bruxelles, t. III, p. 601 et 602.

170 Lk SATIRE POKLAflUr.

Toute cette pièce était bien conduite et rédigée dans on «tyle plein de vigueur (*).

Les jeux de sens de Tannée 1559 pronyent aussi que les rhétoriciens professaient déjà les principes fondamentsmx de la réforme, et notamment le libre examen du texte de la Bible. Les refrains de cette année furent très acerbes contre les hypocrites «r qui juraient d'être purs et pourchassaient les femmes ; qui faisaient semblant d*étre humbles et rech^v chaient les honneurs, les beaux chevaux, les somptuaorx festins, s'habillaient comme des princes et priaient Dieu avec des momerîes (^ »• Ces jeux furent mis à l'index et condamnés au feu ; mais ils furent réimprimés en Allemagne et de là répandus partout. En Flandre, néanmoins, on continua de déployer les mêmes rigueurs, et de plus grandes encore : à Gand, un patricien, Jean Utenhove, fut banni, et ses biens furent confisqtcés^pourune pièce hérétique de sa compositî<m, r^résentée sur le territoire de Sottegem (juin 1545). Réfugié dans Emden^ il j fît une traduction des psaumes, qui parut en 1557 et en 1561, et d'une manière complète, en 1566, à Londres f).

Dans une réponse de la chambre de Leyde à une question mise au concours par celle de Rotterdam^ non seulement les pèlerinages, mais encore les canonisations par le pape étaient attaqués (^.

En 1559, défense de répandre, chanter ou jouer chansons et ébattements sans autorisation préalable. Dès ce moment, on rechercha inquisitorial^ment les opinions religieuses des rhétoriciens, et même, l'année d'après, un d'entre eux, Guil* laume Touwaert Cassererie fut, malgré son âge de 80 ans, secrètement décapité dans Anvers, parce qu'il possédait quelques livres défendus f).

(•) Snbllabrt, p. 174.

(*) Voy., pour plus de détails, Jongkblobt, /. c, p. 450 et suiv. (») Van Dutse, p. 147-151. — Snellaert, Histoire, p. 91 et 92. '*) Id., p. 163.

Van DtTER, p. 167.

eOBUEKLfi EYERAERT» 171

Les drames destines aux concours étant des réponses aux questions doninses, leur nombre s'accmt considérablement, et chaque chambi-e eut son répertoire^ Ces divers répertoires sont généralement restés inédits, et même la plupart des auteurs des pièces publiées ne sont connus que par leur devise» Parmi ceux qui ont écrit des pièces allégoriques au XVI* siècle, on cite Ryssaert van Spîere, d'Audenarde, et Guillaume Van Haecht, d'Anvers (^

On peut indiquer encore comme tombés dans le même oubli les auteurs des esbaitemenU^ les satiriques par excel* lence, les continuateurs de la farce du moyen âge, parfois plu? spirituelle, plus mordante, mais tout aussi peu pudique. La domination bourguignonne n'introduisit aucun changement sous ce rapport. Les pièces de Corneille Everaert, qui écrivit entre les années 1S09 et 1531 pour le théâtre des Drie Sanetinnen, de Bruges, sont des fabliaux mis en action : il y règne parfois une licence étonnante.

Nos aïeux avaient d'autres idées que nous sur le théâtre : ils y représentaient le scandale, le vice, dans toute leur nudité, en les montrant à travers le prisme de la satire et du burlesque ; mais à la fin de la pièce arrivait l'application morale. Les modernes, au contraire, veulent qu'on les amuse sans leur faire Tapplication du sujet f).

Les pièces d'Everaerty restées inédites, sont au nombre de traite, presque tous ébattements, entremêlés de quelques spelen van skane et de jeux de table {tafdspelen)^ petites pièces que ron représentait dans les festins, compositions de diverse nature, empreintes souvent des opinions politiques et religieuses prédominantes f).

Longtemps l'opinion a prévalu que les chambres de rhétorique étaient uniquement composées de savants qui s'occupaient de littérature et faisaient déclamer ou déclamaient

(*) S?fELLAERT, Histoire, p. 79.

(*) In.yibid., p. 79 et 80.

(») Id., p. 80 et 81.

172 LA &iTmE POPtXAIttE.

eux-mêmes leurs œuvres sur un théâtre, en même temps qu*on y exécutait les ébattements. Ces compagnies étaient le plus souvent formées de gens de métier : c'étaient les bouchers, les drapiers, les sayeteurs qui se chargeaient des représentations théâtrales des rhétoriciens (^).

Au surplus, Tengouement pour ces représentations était extraordinaire; ainsi, en 1558, à Dunkerque, quelques semaines seulement après la rentrée des habitants dans leur ville abandonnée et à demi ruinée, les jeux de rhétorique se faisaient au milieu d'une foule qu'on n'avait pas vue auparavant. Le pouvoir ombrageux de Philippe II les défendit l'année suivante ; mais les habitants n'en tinrent pas compte, et les représentations dramatiques furent continuées jusqu'en 1583 f), où la politique cauteleuse d'Alexandre Famèse, beaucoup plus perfide et plus désastreuse que celle du duc d'Albe, les supprima complètement par un de ces décrets avec lesquels sa main de velours tuait la liberté.

Si, du théâtre, on porte ses regards sur cette autre forme poétique tant cultivée par les rhétoriciens, le refrain, on voit cette même tendance a s'assimiler l'esprit du temps. Le refrain, manifestation plus individuelle, n'avait pas besoin du concours de plusieurs personnes pour se faire comprendre. Les pièces de théâtre étaient pour la plupart favorables à la réforme, tandis que le refrain, sans être exclusivement à l'avantage de Rome, eut de rudes jouteurs au service de la cause pontificale; et si, en général, le refrain catholique ne l'emporta pas sur le refrain réformiste, au moins il lutta avec succès, et Anna Byns f) est reconnue comme s'étant dignement placée à la tête des poètes de la première moitié du XVI* siècle, par la vigueur de la diction, la pureté du style et l'harmonie des vers. Anna Byns, femme d'une dévotion

(*) Dr Vignk, Mœurs et usages des eorporations des métiers, Gand, 1857, p. ni. («) Carnbl, Annales du Comité flamand en France (1855), p. 76, (3) Voir CoLLAES, dans De Dietsche Warande, t. VIÏ. p. 40-70. — J0NCK.BLOET, Geschicdenis der nederlandsche letterkunde, t. I, p. 486 et siiiv.

ANNA BYNS. 173

ardente, après une vie orageuse f ), était devenue institutrice à Anvers, sa ville natale, où elle mourut vers le milieu du siècle, dans un âge avancé. Elle était Toracle des catholiques, qui lui donnèrent le nom de Sapho brabançonne, bien qu'à leur point de vue elle méritât celui de Madeleine repentante. Us traduisirent ses vers en langue latine et réimprimèrent ses œuvres pendant un siècle et demi.

Toutefois, malgré sa violence contre les hérétiques, Anna Byns appartenait à la vieille école des mystiques de Toppositîon. En se prononçant contre « la secte maudite de Luther », elle n'en reconnaît pas moins, comme les seules ancres de salut. Dieu et les mérites et la grâce du Christ. Dans ses refrains, elle ne ménage pas non plus les vices du clergé de son temps : « Maintenant, dit-elle, l'Église est pleine de confusion et de trouble ; mais il n'en fut pas ainsi lorsque les abbés demeuraient dans des antres, comme des souris dans des trous. Aujourd'hui, ils se prélassent dans des palais, vivent dans l'abondance, roulent à cheval dans le monde, se livrent à ses distractions et à ses plaisirs, sans réfléchir que quand les bergers s'égarent, les loups enlèvent les brebis. »

Mais, quand il s'agit de Luther, Aune est impitoyable : « Les partisans du moine renégat n'adorent que Mammon ; ils veulent anéantir la croix, plient les genoux devant Bacchus et Vénus, se vautrent dans l'ordure, croient entrer dans le royaume des cieux en chantant et en dansant, et ont l'impudence de se dire les seuls vrais chrétiens. Comme leur esprit et leur cœur ne connaissent que Jésus-Christ, ils verraient avec plaisir la destruction des saintes images et des statues. Tous ceux qui refusent de danser aux sons du fifre de leur maître ne sont que des vauriens... L'impiété triomphe, la vertu succombe, la vérité est persécutée et la foi chancelle f). » Anna Byns avait une amie qui partageait tous ses

(I) Voir les preuves dans Joncrbloet, /. c, p. 481-486. («) Apud WiLLBMS, Yerhandeling, p. 228-233.

m LÀ SATIRE POPUtAlRE.

sentiments, Rosine Goleners, de Termonde. Cette fenune ne savait ni lire ni écrire, mais la nature Tavait faite poète, et elle dictait ses vers, qui coulaient de la même source que ceux d*Ânna f).

Quels que fussent d'ailleurs le talent et le mérite d'Anna Byns, elle est loin de cette autre Sapho, d'origine anversoise f), la brillante Anne-Marie Schuurman, qui, à trois ans, savait déjà lire, à sept ans, commençait à parler latin; qui apprit successivement le hollandais, l'allemand, le français, l'anglais, l'italien, le grec, l'hébreu, le chaldéen, le syriaque, l'arabe, en attendant qu'elle pût y joindre le samaritain, l'éthiopien et le persan.

Cette femme remarquable parvint à s*approprier tous les secrets de l'éloquence et de la philosophie. Elle excella éga* lement dans la poésie, et les épigrammes latines qu'elle écrivit ont ce cachet de causticité qui rappelle la noialignité de Catulle et de Martial.

Mais le but principal de ses études fut une connaissance approfondie de l'Écriture sainte et de la théologie, suivant les doctrines du protestantisme, sans toutefois renoncer aux subtilités scolastiques du moyen âge. Aussi fut-elle l'admiration des plus grands savants de son siècle, des Yossius, des Saumaise, des Spanheim, des Gassendi et de bien d'autres. La reine de Pologne, Louise-Marie de Gonzague, l'honora de sa visite et fut émerveillée de sa conversation. Celle de Bohême et la princesse Louise, sa fille, qui se faisaient gloire d'être savantes, entretenaient avec elle une active correspondance. Mystique comme Anna Byns, Anne-Marie Schuurman finit par se dégoûter de la scolastique, prendre en pitié les sciences, dédaigner sa religion et, à la manière du Français

(*) Van Duyze, Belgisch Muséum, t. II, p. 93-101.

C) Son grand-père était noble et natif d* Anvers, d'où il «rait ^\é forcé d'émigrer pour cause dThérésie. Ânne-Marie naquît à Cologne en 1607 et alla &*établir aTec£oa père à Utrecht.

LE CHAET&EUX JEAM MOAOGOURT. 175

Labadie, fameux visioiinaire de son temps, « elle se contenta de la lumière interne f) »*

Ce que cette femme ingénieuse a produit dans les arts n'est pas moins estimable : elle jouait du luth, dessinait au crayon et à la plume, gravait sur cuivre, au burin, à l'eauforte, et sur verre avec le diamant ; elle travaillait fort nette* ment en bois; jetait des figures en fonte et en cire. Après avoir fait le portrait de ses parents en miniature, elle fit de même le sien à Taide d'un miroir, puis le grava et Tenvoya à quelques dames de ses amies^ en y ajoutant des vers de sa composition. Elle mourut à Utrecht en 1678*

Un poète tournaisien, le chartreux Jean Morocourt [Maroairtius), traita aussi Luther avec une grande acrimonie^ A rimitation de Lucain, il se passe d'invocation dans son poème latin, dirigé contre lui sous le nom de Threnodia» Après une apostrophe au Dieu tout-puissant, au roi immortel, il nous montre les éléments suivant le cours naturel que Dieu leur a indiqué. « D'où vient donc que l'homme, créé à l'image de Dieu, est sorti de sa voie? Il a oublié les enseignements anciens. Les juifs recevaient en aveugles les erreurs et le culte infâme des gentils, les luthériens admettent sans contrôle les doctrines erronées des faux prophètes. Avec leurs belles paroles, ils ébranlent la foi dans ses bases, ils sapent l'antorité du pontife romain et les institutions monastiques» Incapables par leurs doctrines de mener à la certitude, ils se sont cuc^uillés de tous les crimes. Ils se plongent dans les plai* sirs. Ils nient le mérite provenant de bonnes œuvres, rejettent la tradition, tournent la loi chrétienne en ridicule. Ils ne veulent relever que d'eux-i&êmes, et en cela, ils ne font cpie suivre les anciens hérétiques. Les luthériens vantent leur chef comme le meilleur interprète des Écritures. Leur fureur ne connaît pas de bornes; on les connaît à leurs traits. Tout leur encens est pour Vénus, et ils sont esclaves de

{<) BuLLART, Académie des sciences et des arts. Paria, 1682, t. II. f. 229et230.— Van Kampsn, Beknopte Geschiedenis, 1. 1, p. 298-301.

Satan. Ce sont des hommes sans foi ni loi, des hommes perdus f). » C'est pourquoi le poète invoque Dieu pour qu'il mette une digue à ce débordement, qui menace de tout engloutir.

A côté des vaudevilles satiriques des rhétoriciens, on continuait à jouer les mystères. D'Outreman f) nous donne de curieux détails sur une représentation du mystère de la passion qui, en 1547, eut lieu avec grand appareil à Valenciennes f). Un manuscrit plus précieux est la Passion en vingt journées, jouée en 1402 à Paris, manuscrit refait en 1486 et dont Fauteur a pu être un Wallon de Tancienne Flandre (^).

On y voit le ton de Fépoque et les mœurs même les plus frivoles du temps mêlées à des sujets pieux.

Les représentations de mystères en désacord avec l'esprit nouveau furent le signal d'un mouvement de réaction qui ne manqua pas de trouver dans le peuple des poètes; le même esprit qui composait les vers ou la prose des pièces de rhétorique, qui sculptait sur les stalles des églises le renard en chaire vêtu de l'habit d'un moine et mettant des poules dans son capuchon, ce même esprit de moquerie et d'hostilité qui s'établit entre la chape et le froc, se répandit au dehors et composa les noëls bourguignons et franc-comtois, chansons grossières, stupidesen général, mais empreintes d'une critique railleuse à l'égard du genre dramatique introduit dans le culte par le spectacle des mystères ; et, il faut le dire, sous ce rapport, le bon sens populaire avait apprécié le moyen âge religieux beaucoup plus justement que tous nos romantiques contemporains.

En Belgique, les représentations des mystères remontent au XII* siècle, et ce furent alors les prêtres qui, les premiers, se donnèrent en spectacle, dans leurs églises, pour l'inter-

(<) Lbcouvbt, Mémoires de la Société des sciences, des atis, d<fs letti^es du Hainaui, t. VI, p. 344-348.

(*) Histoire de Valeficiennes. Douai, 1636, f. 396.

{*) 0. Le Roy, Éludes sur les mystères, p. 128 et suiv.

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