‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 3)Chapitre 45 sur 70 · PIERRE A TIIYMO. JACQUES DU CLERCQ · texte numérisé non relu

PIERRE A TIIYMO. JACQUES DU CLERCQ

Ce qui justifie cet éloge, c'est que chez lui les événements publics sont développés dans le plus grand détail et avec le plus grand soin, tandis qu'il se contente, pour ainsi dire, d'effleurer les faits particuliers et moins importants.

Tantôt il copie les lois en entier en les incorporant dans son livre, tantôt il se borne à en rapporter les articles les plus remarquables. De cette manière, si la plupart des lois anciennes des rois francs, si les constitutions tant ecclésiastiques que civiles des empereurs germaniques étaient perdues ailleurs, on en retrouverait dans ce recueil le texte ou du moins de quoi y répandre quelque lumière. Ainsi ce livre peut servir à développer non seulement notre histoire, mais encore celle de la France et de l'Allemagne.

Ce livre resta longtemps enfoui. L'auteur avait ordonné que son ouvrage, fruit de cinquante années de recherches, fût déposé, après sa mort, dans la bibliothèque de la ville de Bruxelles et que, pour en assurer la conservation, il y fût attaché avec des chaînes de fer, suivant l'usage de ce temps. Il est probable que ces précautions parurent insuffisantes, puisque l'ouvrage fut tiré de là pour être enfermé dans un lieu plus secret encore, de sorte que ce fut seulement vers 1774 qu'on le découvrit et le reconnut dans le grenier de l'hôtel de ville, sous un tas de papiers (*)•

Une chronique très agréable à lire est, sans contredit, celle de Jacques Du Clercq, seigneur de Beauvais, qui fut contemporain des événements qu'il décrit. Issu d'une noble famille de l'Artois (*), il vécut à la cour de Philippe le Bonj avec la qualité de gentilhomme et de conseiller du prince. Ses ancêtres, attachés aux comtes de Flandre, les avaient constamment servis, soit dans leurs conseils, soit dans leurs armées f).

(M De Nblis, p. 45-51. — Voy., pour plus de détails, de Reiffenbero, Bulletin ■ de la Commissio9i d'histoire, t. I, p. 184 et suiv. (•) n naquit en 1424.

('; De Reiffenbero, JftfmotVe^de J. Du Clercq. Bnix., 1823, 1. 1, p. 9-14.

Les mémoires de Du Clercq parcourent un espace d'environ dix-neuf années, de 1448 à 1467. Leur mérite consiste dans la simplicité de la narration, dans un ton de bonne foi et dans un certain air de franchise qui captivent la confiance du lecteur; mais le style en est incorrect, diffus et barbare. En revanche, ils font connaître une foule de détails curieux que rejette l'histoire proprement dite {^). Les événements racontés par Du Clercq ont été retracés par Monstrelet (^, Commines f) et Olivier de la Marche (*) ; mais Du Clercq y ajoute des particularités qu'ils ont omises.

« Depuis la brillante, mais trompeuse domination des ducs de Bourgogne, qui mutilèrent nos vieilles libertés et affaiblirent notre vieille énergie, sans avoir ni le génie ni le temps de nous donner en compensation Tunité nationale, tout ce que la Flandre avait accompli de gloire et de grandeur paraissait oublié pour jamais, et tout faisait présager que les Flamands en viendraient un jour à ce point d'égarement d'oublier les Artevelde pour ne plus se rappeler que Charles* Quint. Un homme se rencontra qui osa protester contre cet étrange abaissement de tout un peuple, et qui, au milieu de la plus glaciale indifférence, se prit à célébrer avec amour les grandes choses de la Flandre au moyen âge. C'était un pauvre curé de Blankenberghe, et la postérité s*est montrée si ingrate à son égard que son nom a franchi à peine le cercle étroit des hommes de science f). »

Jacques De Meyere (Meyer ou Meyere) naquit, le 27 janvier 1491, à Vleteren, pauvre village à deux heures de Bailleul f), qui ressortissait alors à l'antique châtellenie de Cassel. Né d'un père qui avait quelques relations avec les humsh nistes du temps, le futur annaliste se prit, dès sa jeunesse,

(') De Rkifpenbkrg, Mémoires de J. Du Clercq, p. 14-19.

(*) 11 commence en 1400 et finit en 1444 et il a été continué par d'autres.

(') Il commence en 1464 et finit en 1498.

(*) Il commence en 1435 et finit en 1492.

(«) Flandre lihà^ale, t. I, p. 58 et 59.

(^) Ce qui rengagea à se nommer quelquefois BaXiotanus,

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de respect et d'enthousiasme pour Tantiquité et puisa dans les écoles de la Flandre ce goût pour la belle latinité qui s'est reflété dans ses écrits f).

Un riche ecclésiastique, devinant son mérite, offrit aux parents de Jacques de se charger de l'éducation de Tenfant, en leur promettant de le conduire à Paris, pour qu'il pût y achever ce qu'il avait si bien commencé en Flandre. De Meyere y conquit ses grades de docteur en philosophie et de docteur en théologie. Son bienfaiteur voulut ensuite le conduire en Italie et lui assurer dans ce pays une position honorable; De Meyere refusa : il aimait trop la Flandre. Il retourna dans sa patrie, pauvre de fortune, mais riche de connaissances; il avait résolu de consacrer ses veilles à l'histoire de Flandre. Mais avant de réaliser ce désir, il entra dans les ordres et s'établit à Ypres, qui brillait alors par son commerce, le nombre et l'activité de ses habitants et une propension particulière vers l'étude de l'antiquité. Il ouvrit une école, et de nombreux élèves y affluèrent pour entendre l'éloquence cicéronienne du jeune gradué de l'université de Paris f). Lié particulièrement d'amitié avec Despautère, dont il avait fait la connaissance à Ypres, il parvint à conquérir Tamitié d'Érasme, qui, comme plus tard Voltaire, dispensait la gloire. Dès lors, il se trouve partout des amis pour le philosophe et le grammairien qui allait restaurer les bonnes études en Flandre. Bruges devint jalouse d'Ypres et lui disputa l'honneur de posséder ce fameux latiniste, en le nommant titulaire d'une chapelle à l'église collégiale de Saint- Donat. A Bruges, le concours de ses auditeurs fut plus grand encore qu'à Ypres. Et cependant, les vœux de Meyere tendaient plus haut qu'à susciter dans l'esprit de ses compatriotes l'amour de l'antiquité classique; il se croyait appelé à mieux les servir en leur rappelant les glorieux souvenirs

(*) Flandre libérale, p. 59 et 60.

(*) Flandre libérale, p. 59-63. — Recueil de documents concernant l'histoire et les antiquités de la Flandre, 2* série, p. viii et ix.

de leurs ancêtres. Ce besoin d'interroger les temps qui ne sont plus, si généralement répandu aujourd'hui, Meyere alors était seul à l'éprouver. Au fond des vieux monastères, quelques moines continuaient les chroniques, époussetaient les cartulaires, enluminaient des missels. Les chapelains de quelques seigneurs dressaient des arbres généalogiques; çà et là un secrétaire de commune mettait en ordre les comptes de sa ville ; mais c'était tout. Aucun de ces hommes ne se souciait de la véritable histoire. Il fallut du courage à Meyere pour entreprendre cette tâche, et ce dut être émouvant de le voir prendre le bâton de voyage pour aller de cloître en cloître, de château en château, de ville en ville, réclamer comme une faveur le droit de compulser des manuscrits auxquels peut-être personne ne songeait plus. Les épreuves ne lui furent pas épargnées. La plupart des villes se défiaient de cet homme comme d'un émissaire du pouvoir, qui venait surprendre leurs secrets et trouver contre elles quelque nouveau moyen d'exaction. Les châteaux ne s'ouvraient pas plus facilement^ et les craintes puériles des moines lui rendaient très souvent inaccessibles les documents des monastères. A force (le patience et même de sacrifices pécuniaires (il avait vendu son modeste patrimoine), Meyere réussit mieux qu'il ne lavait espéré d'abord, et, en 1551, parut à Anvers un in-4* de 60 pages, intitulé : Jacobi Meyeri Baliolani, fhtidricarum rcritm, tomi X. Ces dix tomes ne faisaient réellement qu'autant de chapitres ou sections, précédés d'une préface dans laquelle l'auteur donnait cette publication comme un prélude C).

Contre toute espérance, ce mince opuscule fut accueilli favorablement par ceux auxquels il était destiné, si bien que, dans le courant de la même année, une seconde édition parut a Bruges f).

Quelque bruit que ce livre eût fait tout d'abord, le pouvoir

(') Flandre libéi^ale, p. 67-70. — Recueil cité, p. x et xi. («) Ibid., p. 70 et 71. — Recueil cité, p. xr.

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sembla ne pas s'en inquiéter. Cela s'explique. 11 ne remuait que des cendres. S'il disait avec orgueil comment le comte de Flandre n'avait jamais été soumis d'une manière absolue à la couronne de France; comment, au contraire, nos princes s'intitulaient, à la face de tous, comtes et marquis par la grâce de Dieu; si l'historien patriote parlait avec amour de ce plantureux pays flamand, riche de tant de productions diverses; s'il célébrait l'origine de ce peuple pieux, intrépide, sobre et prévoyant, il ne réveillait pas encore la redoutable mémoire de ses tribuns. Pourquoi craindre ces fouilles, qu'escortaient un innocent avant-propos et une hymne au saint nom de Jésus? Il n'y avait guère que la latinité d'Érasme qui, alors, eut été mise en suspicion Q.

Cet ouvrage forme une sorte d'introduction aux Annales» Évidemment, De Meyere avait l'intention de le compléter. Ce qui est certain, c'est qu'un ouvrage de lui, qui doit avoir paru avant 1558, est complètement perdu. On attribue la cause de sa perte au gouvernement de Charles-Quint, qui ne permit pas de rappeler au peuple ses privilèges f).

Après cette publication, Meyere se remit à l'œuvre avec une nouvelle ardeur; mais les veilles et les voyages compromirent sa santé et épuisèrent ses ressources. Il rouvrit son école à Bruges et, après quatre années d'enseignement, il reprit ses voyages historiques en Flandre.

Pendant ces quatre années, il avait fait paraître à Anvers, en 1534, un long fragment d'un poème bien connu aujourd'hui, mais parfaitement oublié alors.

C'étaient quelques centaines de vers de la Philippide de Guillaume le Breton. Meyere les avait découverts à Bruges et en avait corrigé le latin barbare. Dans ces fragments, un étranger, un écrivain à la solde de la France, en célébrant les guerres de Philippe-Auguste, exaltait la richesse et la prospérité de la Flandre. Quelle bonne fortune pour Meyere,

(*) La Flandre libérale, p. 70 et 71.

(*) Recueil cité, p. xi-xiv.

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dont toutes les pensées tendaient à la réhabilitation de son paysC)!

Ce fut en 1558 que parut son Abrégé des chroniques de Flandre. 11 avait été imprimé à Nuremberg; mais comme Nuremberg relevait de TEmpire et que la chronique ne pouvait être imprimée sans un priidlège impérial, il n^y eut sorte de mutilations qu'on n*eût fait subir au manuscrit de Meyere. On ne recula pas même devant Tabsurdité de le mettre en contradiction avec lui-même. Le texte significatif du pri- ' vilège ne permettait l'impression du livre que si l'auteur se conformait aux corrections et aux changements qui y avaient été faits par le conseil de Flandre, et supprimait le texte des privilèges de certaines villes et comjnunautés particulières dont le volume faisait mention f).

Ces mutilations s'expliquent si Ton réfléchit que Charles- Quint, jaloux d'étouffer les libertés flamandes, comme il avait étouffé celles de l'Espagne, voulait faire plier sous sa monarchie universelle nos vieilles mœurs et s'efforçait de comprimer l'esprit de nos coutumes et d'effacer jusqu'au souvenir de tout ce qui aurait pu les rappeler. Cette première édition, écourtée encore par suite d'une maladie grave de l'auteur, s'arrêtait à l'an 1278. Si Meyere avait eu à retracer nos luttes intérieures contre Louis de Maie, contre Louis de Crécy, contre Philippe le Bon, contre Maximilien d'Autriche, il est probable que la censure de Charles-Quint aurait rendu la publication des Chroniques de Flandre impossible (^.

Les deux cent soixante-six pages de l'édition de Nuremberg présentaient un aperçu net et substantiel de ce que les annales de la Flandre offrent de plus remarquable et de plus attrayant. Le récit prenait date des grandes migrations germaniques et se poursuivait sans se briser jusqu'à l'année 1278, alors que la comtesse Marguerite cédait le trône à son

{*) La Flandre libérale, p. 71-73.

(•) /cf., p. 73 et 74.

(') Voisin, dans le Recueil cité, p. xvi et xvii.

JA€âU£S DE M£Y£RE* d9S

fils Gui de Dampîerre. On n'y faisait encore que pressentir vaguement les révolutions démocratiques du xiv* siècle; et, dans tout ce long espace de 445 à 1248, le peuple flamand n'avait usé qu'une seule fois de sa terrible souveraineté : c'était sous Guillaume Cliton.

Que n'eût pas fait la censure si, dès lors, Meyere, comme il le fit plus tard, avait poussé son histoire jusqu'aux temps de la puissance des communes ?

De 1537 à 1540, où il devint chapelain de l'église de Saint- Donatien à Bruges, De Meyere dut interrompre la rédaction de ses chroniques parce qu'il avait été chargé de l'éducation des enfants de Louis de Flandre, seigneur de Praet. En 1543, il devint curé de Blankenberghe, où ilnemitjamaislepied, s'étant fait remplacer par un vice-curé, de scandaleuse mémoire. Enfin, le 5 février 1551, une fièvre maligne emporta le célèbre historien. Il avait continué ses chroniques jusqu'au temps de Charles le Téméraire, mais le bonheur de les voir entièrement imprimées lui fut refusé Q. . Son neveu, Antoine Meyere (^, avait reçu ses dernières confidences et il avait accepté la mission de publier son manuscrit. Mais les circonstances étaient devenues de plus en plus difficiles : la grande émeute de Gand avait éclaté et Charles- Quint construisait aux portes de cette ville une citadelle formidable pour mater la commune. On comprend que le neveu dut d'abord n'essuyer que des refus quand il demanda un privilège d'impression pour les écrits de son oncle. Cependant, en 1561, les Commentaires ou Annales des événements de Flandre paraissaient, à Anvers, avec le privilège de rigueur. Mais à quelle condition? A condition que l'éditeur fît disparaître « toutes les digressions qui paraissaient avoir peu

{*) Recueil cité, p. xxi-xxiv. — Ld Flandre libérale^ p. 78.

(^) Né en 1527, il se distingua comme professeur de grec à Louvain, puis ouvrit une école latine à Tirlemont (1550) et devint successivement recteur de l'école latine de Cambrai et de celle d'Anvers. Il mourut en 1597. Van dbr Aa., lettre M, p. 744-745.

de rapport avec cette histoire ». Ces digressions étaient, sans doute, des aperçus généraux, des réflexions lumineuses sur le caractère des hommes ou des événements, que Jacques De Meyere avait le talent de jeter dans ses narrations, et qui aujourd'hui pourraient nous donner Tintelligence de bien des choses. Antoine De Meyere fut aidé dans cette charge pénible de censeur des œuvres de son oncle par deux savants : Jean Houtsanens et Pierre Libbus, dont il vante la grande dextérité dans ce genre de travail.

Ce n'est pas tout : Antoine, pour se soustraire aux persécutions que lui suscita cette publication, fut forcé de s'abriter sous la protection de Maximilien de Berghes, archevêque de Cambrai. Son oncle n'avait-il pas osé parler d'Artevelde et des Chaperons blancs, qui, en 1539, avaient reparu sous le nom de Creesers (^)?

Non contente d'avoir fait subir des mutilations à l'œuvre de Jacques De Meyere, la censure s'y permit encoi^ des falsifications. De Meyere, en effet, n'était pas un annotateur de faits et d'anecdotes, mais un historien, un historien tellement considérable qu'il a justement mérité le titre glorieux de père de l'histoire de Flandre.

Malgré tous ses soins, il craint de n'avoir pu donner à ses Annales un caractère de vérité. « Il a existé, dit-il, parmi nos ancêtres, et même à des époques reculées, beaucoup d'hommes courageux et d'un grand caractère, mais nous n'avons pour eux ni larmes ni souvenirs, leur mémoire est ensevelie dans une nuit profonde, et leurs noms même ne sont pas arrivés à la postérité. Pourquoi? Parce qu'il leur a manqué, comme dit le prince des poètes lyriques, un historien. Et nous, Flamands, pourquoi ne pas nous réveiller enfin de notre léthargie? Pourquoi préférer les ténèbres à la lumière? Pourquoi ne pas dissiper la nuit profonde cpii enveloppe encore les fastes de nos glorieux ancêtres f)? »

(») La Flandre libéixile, p. 78 et 79. — Voisin, p. xvm. '«) Voisin, p. 245 et 246.

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