VÉSALE A BRUXELLES ET EN ESPAGNE. Î
acte de désespoir, que Vésale devait déplorer amèrement dans la suite f )•
Ce fut en qualité d'archiâtre de Charles-Quint qu'il séjourna à Bruxelles pendant les dernières années de la vie de ce prince. Puis il passa en cette qualité au service de Philippe II.
Devenu homme de cour, à peu près étranger à Tanatomie, il sortit momentanément d'un long repos pour répondre sur des points de détail à Fallopia, un de ses élèves les plus distingués, dont l'anatomie, publiée en 15ol, renfermait beaucoup de découvertes et indiquait avec respect quelques corrections à faire à celle du maître.
« Cependant, riche, puissant et considéré à cette cour de Madrid, où affluaient les trésors du Nouveau-Monde, Vésale jouissait de sa gloireet favorisait de tout son créditl étude de l'anatomie, lorsqu'une accusation étrange vint, dit-on, le précipiter dans l'abîme du malheur. On prétendit qu'ouvrant le cadavre d'un gentilhomme en vue d'y découvrir la cause de sa mort, le cœur avait palpité sous le scalpel, crime invraisemblable, mais que la mort devait expier. L'Inquisition demanda la tête du coupable, et les prières de Philippe II n'obtinrent que difficilement, ajoute-t-on, que la peine fût commuée en un pèlerinage à la Terre-Sainte (^). »
Qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire ? Il semble plus vraisemblable qu'à une époque où il y avait une vive animosité entre les Belges et les Espagnols, Vésale, qui appréciait les hommes et les choses dont il était entouré et se lassait de vivre dans une cour où les moines surtout ne lui pardonnaient point ses plaisanteries sur leur ignorance, leur costume et leurs mœurs, voulut quitter ce pays, et que, ne pouvant donner Ses vrais motifs, il prit le prétexte d'un pèlerinage à Jérusalem, le moyen le plus propre à favoriser sa retraite sans déplaire au roi f).
(^) J. De Mersseman» Album hiographigne des Belges célèbres y t. II, p. 52-54. (*) iliCHERAND, dans la Biographie unir>ersellc citée, p. 535.
(») RiCHEILVXD. — GOETHALS, p. 124-128.
LArfATOHIE ET LA B0TA5IQUE.
Vésale s'achemina donc vers Jérusalem avec Jacques Malatesta, général des Vénitiens. Ballotté par des fortunes diverses durant ce périlleux voyage, il fut, à son retour, jeté par la tempête sur les côtes de l'île de Zanthe, dans la mer Ionienne, vis-à-vis du golfe de Lépante, où il mourut de faim le 15 octobre 1564, à l'âge de cinquante ans. Peut-être ses restes mortels seraient-ils devenus la pâture des oiseaux de proie, si un orfèvre, qui l'avait connu par hasard et qui aborda dans l'île à cette époque, ne lui avait donné la sépulture.
En ce moment, la république de Venise l'appelait à l'université de Padoue, qui venait de perdre Gabriel Fallopia, de sorte que, s'il était revenu de son pèlerinage, Vésale aurait succédé à son élève dans la chaire d'une université que ces deux grands hommes avaient illustrée f).
« Que les astronomes, dit Portai f), me vantent Copernic ; les physiciens, Galilée, Torricelli, etc.; les mathématiciens Pascal ; les géographes, Christophe Colomb, je mettrai toujours Vésale au-dessus de leurs héros. La première étude pour l'homme, c'est l'homme : Vésale a eu ce noble objet et l'a rempli dignement. En acquérant de nouvelles connaissances sur sa structure, l'homme agrandit, pour ainsi dire, son existence, au lieu que les découvertes de géographie et d'astronomie ne le touchent que d'une manière indirecte. »
Après les travaux d'anatomie de Vésale, il restait encore à faire la plus grande découverte de toutes, celle qui devait influer le plus sur l'état de la science, celle de la circulation du sang. Ceux qui prétendent qu'Harvey n'en est pas seul l'inventeur assurent que Vésale en avait parlé avant lui d une manière précise, et, d'après les plus grands historiens de la médecine, ils n'ont pas tort f).
(*) RrcHKRAND, p. 535. — GoETHALS, p. 128 et 129.
(') Histoire de Vanatomieet de la chirurgie, Paris, 1770-73, t. I, p. 394 et suiv. Cj KuRT Sprengel, Histoire de la médecine. Paris, 1815, t. IV, p. 1 et suiv. (trad. (le Jourdan). — Goetuals, p. 130-132.
VAN BAERSDORP. 237
L'illustre chirurgien français Ambroise Paré se plaît à reconnaître la gloire de notre compatriote, qu'il appelle ce grand et célèbre », et il ajoute : « Je dis grand et célèbre, duquel les livres préparent aujourd'hui les études des hommes doctes ».
Comme premier médecin de Charles-Quint, Vésale avait pour collègue Corneille Van Baersdorp, né à Bruges vers li88 et descendant de l'illustre famille de Borsselen, investie de la seigneurie de Baersdorp, dans l'île de Zuid-Beveland 0.
Après avoir étudié la médecine en France et en Italie, Van Baersdorp revint dans sa ville natale, où il publia, en 1538, un grand ouvrage sur cette science f). Soit que cette production eût fait pai'venir sa renommée jusqu'au trône impérial, soit que sa haute naissance lui eût valu le privilège d'être distingué par l'empereur. Van Baersdorp fut appelé en 1550 à la dignité de chambellan et de médecin de Charles-Quint, et il lui resta attaché jusqu'à sa mort.
Le service médical de la maison de Charles-Quint était singulièrement composé : à côté de Vésale et de Van Baersdorp, se trouvaient une foule de médicastres et de charlatans. Pour peu que, parmi les fonctionnaires de la cour, une maladie offrît quelque résistance au traitement d'un des praticiens, tout le monde était consulté; il en résultait un conflit d'opinions qui ne pouvait guère tourner à l'avantage du malade et qui n'était pas fait non plus pour rassurer le praticien sérieux (^.
A quoi un médecin ne devait-il pas s'attendre de la gart des courtisans, alors que Granvelle écrivait, le 20 octobre 1558, à Viglius : « M. de Lalaing se porte mieux, et je ne crains pas beaucoup les jugements de Vésale sur ses malades, parce qu'il les déclare toujours d'emblée en péril de mort, afin que,
(<) De Meyer, Analectes médicaux ^ t. II, p. 17-19.
(*) Meihodus universœ artis medt'ci formulis expressa ex Galeiii traditio7îibus^ etc.
(») Db Mersskman, cité par De Meyer, l. c, p. 22, 23 et 24.
238 h ANATOMIE ET L.V BOTANIQUE.
s'ils meurent, ce dire l'excuse et que, s'ils vivent, il passe pour avoir fait un miracle (^). »
Quant à Baersdorp, lés plus grandes contrariétés lui venaient de l'empereur lui-même, qui s'obstinait, malgré ses conseils, dans le régime le plus funeste à sa santé, tout en reconnaissant, dans ses moments de crise, les mauvais effets de ce régime f).
La position de Yan Baersdorp était d'autant plus pénible qu'il ne rencontrait que de la malveillance et de la basse jalousie chez les courtisans, qui s'indignaient, se récriaient et tempêtaient contre la prétendue obséquiosité du médecin.
Que l'on se figure combien ces hommes de mérite devaient souffrir d'un tel état de choses, et l'on ne s'étonnera pas que Vésale ait eu deux maladies de langueur dans cette cour si monotone, si triste à la fin de la carrière politique du maître, qui, d'ailleurs, ne récompensait ses serviteurs qu'avec une parcimonie voisine de l'avarice.
D'après Yésale, il était impossible de s'y livrer à des études sérieuses ; il n'est donc pas étonnant que Van Baersdorp rfait plus écrit d'œuvre importante depuis qu'il était au service de Charles-Quint. Le seul livre qu'il composa fut un travail sur la goutte f ), maladie princière dont ce monarque était particulièrement affligé (*)•
Van Baersdorp fut sollicité par Sylvius de se coaliser avec ce fougueux adversaire de Vésale pour perdre le grand anatomiste dans l'esprit de Charles-Quint. L'astucieux et passionné Sylvius avait épuisé tous les moyens pour renverser son glorieux antagoniste. Les épigrammes, les calomnies, les injures qu'il lançait contre lui, loin de ternir sa réputation, n'avaient servi qu'à faire ressortir l'implacable animosité du
(•} W^Kiss, Papiers à^ÉUA du cardinal de Granveile, t. V, p. 281 •
(*) Voir, pour les détails. Lettres de Molinœus sur la vie intérieure de Charles- Quint, publiées par de Reiffenberg.
(>) Sous le' titre de Consilium de Arlhritide, publié dans le Recueil de Hsxri Garet : De AHhritidis prœservatione, etc. Francfort. 1592.
(*) Mbrssemân, p. 27.
CUJIRLES-QUINT ET SES MÊDECDiS. 239
vieillard jaloux des succès de son ancien élève ; Vésale avait grandi dans Topinion publique à mesure que Sylvius avait perdu de son crédit par ses ridicules persécutions. Celui-ci, ne sachant plus à qui se vouer, imposa silence à sa sordide avarice et se décida à envoyer à Van Baersdorp un squelette d*enfant, cadeau précieux et rare dans ce temps, à condition que le médecin de Fempereur employât toute son influence pour faire tomber Yésale, en le signalant comme un homme dangereux. Pour l'honneur de Van Baersdorp, l'histoire ne dit pas qu'il se soit rendu complice de la haine aveugle de Sylvius C).
Il parait qu'à la fin de sa vie, Charles-Quint rendit justice au mérite de son médecin. M. Ferd. Vanderhaeghen, le savant bibliophile gantois, possède une des plus belles chartes qu'il soit possible de voir f). Dans ce docum^t; f enï^wereur se plaît à reconnaître que c'est aux soins de Corneille Van Baersdorp qu'il est redevable de la vie ; en reconnaissance de ses services, après avoir confii*mé ses titres de noblesse et reconnu ses armoiries, il le nomme conseiller de Tempîre et comte palatin avec le pouvoir de créer et d'établir, dans ce même empire et dans quelque lieu que ce soit, des notaires publics, des tabellions et des juges ordinaires; de légitimer et d'émanciper des bâtards naturels ou autres; de relever ceux qui étaient tombés dans l'infamie; d'affranchir les serfs et d'autoriser leur affranchissement ; d'élever chaque année trois personnes au grade de docteur ou de licencié, tant en médecine qu'en l'un ou l'autre droit, et autant de poètes lauréats, de bacheliers et d'oflîciers qu'il plairait à Van Baersdorp, pourvu cependant que, dans cette nomination au grade de docteur ou de licencié, il consultât au moins trois docteurs de la même faculté, d'après le jugement desquels les
(*) De Merssbman, p. 27 et 28.
(^ M. Vanderba^faen Ta mise à ma disposition avec tous les antres docimients et liTm de sa bibLiotbàqne. Qu'il veuille recevoir ici rexpresaion de mes publics remardementa.
240 l'anatomie et la botanique.
susdits candidats devraient être jugés dignes de leur grade après un rigoureux examen. Ce document est daté de Bruxelles, le 2 mai 1556, et porte la signature d*Antoine Perrenot de Granvelle.
Après la mort de l'empereur, Yan Baersdorp se hâta de rentrer dans sa patrie ; il fut nommé échevin de sa ville natale en 1561, et bourgmestre en 1562 et 1565. Il mourut deux ans après (25 novembre 1565).
L'histoire de la médecine belge avant Vésale est peu connue; mais si l'on croyait que la Belgique n'a possédé aucun médecin remarquable avant le créateur de l'anatomie, on serait dans une grande erreur. La Flandre, qui, au xiv* siècle, marchait à la tète de la civilisation, qui possédait la franchise des communes dès le xu* siècle, a produit beaucoup de médecins di^h 'les ouvrages mériteraient l'attention des savants. Plus tard, Tuniversité de Louvain jeta assez d'éclat pour prouver que les sciences médicales étaient cultivées aussi bien en Belgique qu'à l'étranger. Mais celui qui domine la médecine belge avant Vésale est Jean Yperman, chirurgien du XIV® siècle, dont on vient d'arracher les écrits à un oubli immérité f).
Le XV* siècle vit Jacques Desparts (en latin De Partibus), de Tournai, commencer ses études en médecine à l'université de Montpellier et recevoir le bonnet de docteur a Paris (1409). Ses talents, ses vertus et ses brillants succès relevèrent aux emplois les plus honorables. Il devint successivement chanoine et trésorier de l'église de Tournai, chanoine de celle de Paris, premier médecin de Charles Vlly roi de France, et de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Desparts voulut que les richesses qu'il avait amassées servissent à faciliter l'étude de la médecine : il donna trois cents écus d'or, deux marcs d'argent, une partie de ses meubles et de ses manuscrits à la
(*) Broeckx, Annales de t Académie d* archéologie de Belgique, Anvers, 1863, t. XX, p. 128 et 129. — M. Littré a parlé avec éloge de Jean de Saint- Amand, médecin belge du xiii® siècle. (Histoire littéraire d^s France, t. XX, p. 254-266.)
BUSEN, DE BRIVERE, VAN LOM. , 241
Faculté de Paris qui put ainsi faire élever, dans la rue de la Bûcherie, les écoles de médecine qui existaient encore au moment de la révolution f ).
Parmi les contemporains de Vésale qui se distinguèrent comme médecins ou anatomistes, je citerai les suivants : Antoine Busennius (Busen), natif de Breda, qui enseigna pendant quelque temps Tart de guérir à Louvain et fut appelé, en 15o0, à Anvers, où les magistrats lui avaient accordé la place de médecin pensionnaire. On ignore à quelle époque il mourut. Versé dans la littérature antique, il s'efforça de ramener les esprits à la médecine hippocratique et de les détourner des théories arabes. Tel fut le but de son livre, intitulé : Commeiitarius in Galenunty de inœquali temperie (Anvers, 15S3). — Jérémie De Drivere,dont on a latinisé le nom en celui de Driverius et quelquefois Triverius. Né en 1504, au village de Broeckel, dans la Flandre orientale, il fut docteur et professeur à l'université de Louvain. Doué d'un esprit vaste et pénétrant, pendant qu'il enseignait la philosophie, il étudiait l'art de guérir, et, devenu docteur, il ouvrit des cours publics de médecine, dans lesquels il fit preuve de beaucoup de savoir et d'élocution. Il n'était pas encore professeur, mais, deux chaires de médecine étant devenues vacantes, elles furent réunies en une seule, qu'on lui confia. Il justifia ce choix par toutes les qualités qui distinguent les hommes d'un ordre supérieur. Mais, sa passion pour l'étude grandissant incessamment, il mourut de consomption en décembre 1554. Malgré le temps qu'il consacrait à l'enseignement, De Drivere a beaucoup écrit; chaque année voyait éclore une de ses productions (^. — Josse Van Lom ou Lommius, né à Buren, province de Gueldre, vers 1500. Il exerça sa profession principalement à Tournai et à Bruxelles et mourut vers l'an 1502, On prétend qu'aucun médecin de son siècle n'a fait mieux
(*) Il mourut dans un âge avancé, le 3 janvier 1457, et a laissé plusieurs ouvrcgos. » Biographie un iverselle . )
(*) MoLANrs, t. I, p. 566. — Biographie universelle, article Drivi^irk,
2i2 l'axatomie et la botanique.
connailre les maladies ni pratiqué son art plus judicieusement et plus sûrement. Ses observations sont sages et solides. Tous ses ouvrages ont été imprimés à Amsterdam en 1745 et 1761 0. — Lemmens (Liévin), plus connu sous le nom de Lemnius (*), après s'être appliqué, dans l'université de Louvain, à Tétude de la médecine et de la théologie, retourna à Zierickzée (1527) et y pratiqua Fart de guérir avec tant de succès que sa réputation ne tarda pas à se répandre en Europe. Cependant, il ne suivit pas cette carrière jusqu'à la fin de ses jours, car, après le décès de sa femme, il se fit prêtre et fut pourvu d'un canonicat. La mort l'enleva le 1^' juillet 1568. Son fils, Guillaume, étudia, comme lui, la médecine et s'y distingua tellement que le roi de Suède, Eric XIV, l'appela à sa cour, lui donna sa confiance et le combla de bontés. Cette faveur devint fatale à Lemmens, qui fut jeté en prison et étranglé (1568) lorsque son protecteur lui-même fut renversé du trône par Jean III. Nous n'avons de lui qu'un opuscule tendant à prouver que l'éducation a plus d'influence que le climat sur le développement des facultés intellectuelles. Les ouvrages de son père, remarquables par un style qui ne manque ni de force, ni d'élégance, ont joui d'une grande vogue.
Henri Smet, d'Alost f), embrassa la carrière de la médecine, après avoir étudié à Louvain et pris le grade de docteur à Bologne (1561). A son retour en Belgique, il s'établit à Anvers; mais la religion calviniste, qu'il professait, le mit dans la nécessité de se réfugier en Allemagne, où il fut successivement attaché au service du comte de Lippe et à celui de l'électeur palatin. Il se rendit ensuite à Neustadt, où il tint, pendant sept ans, une chaire de médecine, enfin à Heidelberg, où il fut professeur de médecine pratique jusqu'à sa mort (15 août 1614). Smet fut un des ennemis les
(*) Biographie universelle, article Lom.
(2) Né le 20 mai 1505 à Zierickzée.
(3) Né le 29 juin 1537.
SMET, COITER. 243
plus déclarés de Paracelse, dont il dévoila le charlatanisme et les mensonges Q.
Comme anatomiste, nous avons à mentionner Volcart Coiter ou Goyterf). Jaloux de se perfectionner dans la science qu*il cultivait, il parcourut les universités les plus célèbres de la France et de l'Italie. A Montpellier, il se lia d'une étroite amitié avec le célèbre Bondelet. Les magistrats de Nuremberg lui offrirent, en 1569, la place de médecin pensionné de cette ville, qu'il accepta; mais un peu après, il abandonna ces fonctions pour aller remplir celles de médecin de l'armée française. Il mourut en 1576. Il fut un observateur judicieux. Personne, avant lui, ne s'était occupé de l'ostéologie du fœtus et de l'ostéogénie, dont il étudia les principaux phénomènes avec soin. Il reconnut toute l'importance de l'anatomie pathologique, dont il proclama l'utilité pour le médecin. On remarque qu'il se plaint déjà de ce qu'on néglige presque toujours d'examiner la moelle épinière des cadavres. L'anatomie comparée lui doit aussi quelques progrès. Enfin, l'anatomie proprement dite lui est redevable de plusieurs observations minutieuses et de quelques découvertes qui ont contribué puissamment à la perfectionner f). J'ai hâte d'arriver à Dodonée.
En parcourant les écrits des anciens chroniqueurs, on trouve que la Frise possédait, vers la fin du xv* siècle, une famille dont sortit plus tard l'homme illustre qui devait l'immortaliser. Cette famille ne commence à être bien connue qu'à dater de l'époque où florissait Jarick Joenckema ou Joenkens, né à Staveren, ville jadis puissante, riche, populeuse, mais successivement amoindrie par des causes physiques et commerciales (^). Jarick, qui devint bourgmestre de Leeuwaarden, fut le bisaïeul de Dodonée.
{') Biographie universelle, article Smet.
(*) Né à Groningue en 1534.
(*) Biographie universelle, article Coitek.
(-») GUICHARDIN, f. 277.
244 l'anatomie et la botanique.
Son fils, Rembert Joenkens, se distingua non seulement par sa grande aptitude à régir les affaires administratives que ses concitoyens lui avaient confiées, mais encore par ces vertus politiques qui font les hommes probes et réellement influents (^). Rembert Joenkens donna le jour à un fils nommé Dodo (Denis) et à une fille appelée Tita ou Tidea, qui épousa le bourgmestre de Sneek, jolie petite ville située à trois lieues de Leeuwaarden. Rixtia, issue de ce mariage, s'unit à Suffrid Hopper, le père de Joachim Hopper, qui devint conseiller de Philippe H f).
Denis Joenkens se fixa à Malines, où il put se livrer à son aise au commerce des lettres, auquel le portaient ses goûts et que les guerres civiles avaient troublé dans sa province. Le 29 juin 1517, un fils naît à Denis Joenkens. C'est celui que la postérité appellera un jour le grand Dodonée f}. Envoyé de bonne heure à l'université de Louvain, le jeune Rembert Dodonée fit des progrès si rapides dans l'étude de la médecine, qu'il y obtint le grade de licencié, le 10 septembre 1555, à l'âge de dix-sept ans; puis il visita les universités les plus célèbres de l'Allemagne, de la France et de l'Italie. De retour dans sa patrie, en 1547, il fut nommé, deux ans après, médecin de sa ville natale (^).
Le premier ouvrage que Dodonée publia fut son Introduction à Véiude de l'astronomie et de la géographie, qu'il dédia à Joachim Hopper (1548). Deux ans après, il mettait la main à un autre travail, destiné à l'instruction de quelques élèves auxquels il donnait des leçons de médecine. C'étaient ses tableaux synoptiques de physiologie, qui ne furent imprimés qu'en 1581 f).
(M Ch. Van Swygenhoven, dans Y Album biographique des Belges céiùbres, t.I, p. 99 et 100.
(«) Id.. p. 100.
(5) 1d., p. 100 et 101.
\^) GoETHALS, t. II, p. 138 et 139.
C; Van SwYGENHOVEN, p. 104.
DODONÉE. 245
Jusqu'à Dodonée, la botanique, considérée comme une partie de la médecine et réduite à la recherche des plantes usuelles, n'était qu'une partie de la matière médicale. On pense avec raison que ce fut le contemporain de Dodonée, Conrad Gessner, qui le premier conçut l'idée de diviser les plantes en classes, en genres et en espèces, et qui a la gloire d'avoir cherché le premier, dans la fleur et dans le fruit, les caractères distinctifs les plus essentiels des classes et des genres. Mais Dodonée déplorait aussi la confusion où se trouvait cette science; il abandonna la méthode alphabétique et en imagina une plus conforme à la nature. Ce fut en 1552 qu'il publia son Histoire des fruits^ qui n'était que le prélude de son Herbier ; il y avait ajouté deux lettres scientifiques, destinées à piquer la curiosité du public et à faire désirer son grand ouvrage. L'Herbier parut en 1554, dédié à Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, et fut rapidement épuisé. Écrit en flamand, il eut Thonneur d'une traduction française, anglaise et latine. Le produit de la vente permit à Tauteur de s'acheter une maison, située rue des Augustins, à Malines (^).
Une année avant la publication de son Herbier ou Histoire des plantes, Dodonée avait mis au jour les planches dépourvues de texte des trois premiers livres de cette œuvre immense. Ces planches, dont la seconde partie ne parut qu'après, sont gravées sur bois, accompagnées d'une synonymie officinale grecque, latine, allemande, flamande, française, et dédiées au magistrat de Malines (^.
Ces travaux jetèrent tant d'éclat sur le nom de Dodonée, que l'université de Louvain lui offrit une chaire de médecine, mais la lésinerie et les prétentions exagérées de la régence de cette ville, qui concourait à la rétribution du nouveau pro-
(») GoETHALS, p. 141, 143 et 144. — Van Swygenhovkn, p. 105 et 106. — Van Meerbeecr, 'Recherches historiques sur la vie et les ouvrages de Dodonée. Malines, 1841, p. 25 et 26.
(*) Van Swygenhovkn, p. 106.
246 l'anatohie et la botanique.
fesseur, privèrent le haut enseignement d'une acquisition brillante (1557) C).
En 1568, Hopper, qui se trouvait à la cour de Madrid en qualité de maître des requêtes et de conseiller de Philippe II, et à qui Dodonée venait de dédier une autre partie de son Histoire des plantes, ne négligea rien pour l'attirer en Espagne, où la place de médecin du roi était devenue vacante par le départ de Vésale. Mais Dodonée, si heureux dans sa ville natale, ne jugea pas à propos de s'expatrier à son âge (il avait 51 ans), avec sa femme et ses enfants, pour aller occuper, dans un pays lointain, une position, brillante sans doute, mais peu lucrative et dans laquelle il serait en butte à la jalousie des médecins espagnols, qui avait causé la perte de Vésale (^.
En 1558, il avait fait imprimer à Anvers un almanach. Le titre était illustré d'une gravure sur bois. Les premières pages contenaient : l'explication du comput ecclésiastique, applicable aux évéchés de Cambrai, Liège, Tournai, Utrecht; les signes employés pour faire connaître les foires en Allemagne, Flandre, Frise, Hollande, Zélande, Brabant, Hainaut et dans le pays de Liège ; ceux du lever et du coucher du soleil ; des marées ; des jours propices à l'emploi des saignées et des purgatifs, et enfin l'annonce et la figure d'une éclipse de lune visible le l*"" avril. A la sixième page, on voyait une gravure représentant un homme nu, entouré des signes du zodiaque, qui régissaient les différentes parties du corps humain (^.
Le goût pour la botanique et l'horticulture, qui paraît inhérent au sol fertile de la Belgique, était déjà répandu alors dans nos provinces. Du temps de Dodonée, on rencontrait journellement des plantes nouvelles, ou que l'on croyait
(') Van Swygenhove?^, p. 107. — Annuaire de P université de Loivcain, 1841, p. 151-153. — Van Meerbkecr, p. 27-33.
(•) Van Mekrbeeck, p. 39, 40, 255 et 258.
'^} BiioECKX, Annai^ de V Académie d*archéologie de Belgique, t. XIX, p. 7-10.
DODONÉE. 247
telles, dans Fimpossibilité de les retrouver dans les ouvrages anciens. Le premier en Belgique, il entreprit de coordonner les découvertes modernes avec les descriptions des anciens, de rechercher et de discuter quelles étaient les espèces actuellement connues qui avaient été décrites par eux, et quelles étaient celles qui n*étaient pas parvenues à leur connaissance. Il décrivit les plantes indigènes qui n'avaient pas été décrites avant lui ou qui Pavaient été mal, et pour rendre son ouvrage plus utile à un plus grand nombre d'horticulteurs, il les décrivit en flamand.
« Ce que Vésale avait fait pour Galien, Dodonée osa le faire pour Pline, Dioscoride et d'autres écrivains de l'antiquité. Il osa les accuser quelquefois d'erreur et de négligence. Il ne fut pas seulement le premier d'entre les Belges qui publia une histoire des plantes, ce fut encore celui qui, par ses nombreux ouvrages, fit faire le plus de progrès à la botanique, en soutint le goût et provoqua un élan général en sa faveur. De l'Escluse, de Lobel, qui le suivirent à quelques années de distance, profitèrent de ses découvertes et n'eurent plus les mêmes difficultés à vaincre ; ils pouvaient donner beaucoup plus de soins à la description des plantes, parce qu'ils n'avaient plus, comme le botaniste malinois, à coordonner icelles qui étaient connues avec les descriptions vraies ou fausses des anciens. Cette direction imprimée aux études de Dodonée leur a donné ce caractère spécial qui fait dire à tort à Dupetit-Thuars f) que l'auteur se montre, dans ses écrits, plutôt médecin érudit que savant naturaliste, et que, comparé à de l'Escluse et de Lobel, il ne mérite que la seconde place f). »
Dodonée fut loin de s'occuper exclusivement de botanique; il s'était appliqué aux langues, à la littérature, aux mathématiques et principalement à la médecine f).
(*; Dans la Biographie uniwirselle, article Dodonée. (*) Van Mekrbercr, p. 92-95.
Pj Van Swygenhoven, p. 126.
248 l*a:satomie et la boïamique.
Vers le milieu du xvi* siècle, une réaction scientifique portait les médecins à recourir directement à l'antiquité, à consulter eux-mêmes Hippocrate et à observer comme lui, pour en croire leur expérience personnelle. C'est à celte école qu'appartient Dodonée.
Autant l'érudition de Dodonée était étendue, autant son style était clair, précis et correct. Ces avantages lui ont valu de devenir plus populaire que ses émules. En cosmographie, en astronomie et en géographie, il suivit le système de Ptolémée et n'inventa rien. La zoologie lui est redevable d'un écrit sur YElan^ considéré plutôt sous le point de vue historique que sous celui de la science des animaux. En médecine, il devint un des créateurs de l'anatomie pathologique, titre que la France et l'Italie lui contestent. Mais Dodonée en revendique l'honneur pour la Belgique, et la date et la valeur de ses opinions sont là pour attester que ses droits sont imprescriptibles (^).
Après Dodonée, nous trouvons naturellement de rEscluse(^ et de Lobel. Après avoir reçu sa première instruction à Gand, Charles de l'Escluse fut envoyé à Louvain, en 1546, pour y continuer ses études. Il suivit pendant deux ans les cours de la faculté de droit, non que son goût le portât vers cette carrière, mais pour obéir au vœu de ses parents. De là, il alla en Allemagne et fréquenta pendant quelque temps l'université de Marbourg, où il s'appliqua plus particulièrement à la philosophie. Il paraît que sa véritable vocation ne s'était pas encore révélée alors. Le désir de connaître Mélanchthon le conduisit ensuite à Wiltenberg. Ce fut sans doute à la persuasion de ce réformateur qu'il adopta les doctrines nouvelles.
En 1550, il visita Francfort, Strasbourg, la Suisse, Lyon, et s'arrêta à Montpellier, où il étudia la médecine. Lorsqu'il
(') MoRREN, Les Belges iUustres, t. III, p. 41 et 42.
(*) Néon 1526, à Arras, de Michel derEscluso, seigneur de Watines, conseiller au conseil d'Artois. Cette famille tirait son origine de la Flandi-e zélandaise.
CHARLES DE l'eSCLUSE ^49
eut pris, en 1555, le grade de licencié, il retourna dans sa patrie et y demeura jusqu'en 1560, occupé du soin de ses premières publications. Il se rendit ensuite à Paris, où il passa deux années. Les dissensions religieuses de la France Fen ayant éloigné, il se retira à Louvain, puis il visita Augsbourg et, l'année suivante (1564), il entreprit un voyage en Espagne et en Portugal, dans l'intention surtout d'étudier la flore de ces contrées. Il parcourut tout le pays jusqu'à Cadix. Près de Gibraltar, une chute de cheval faillit lui coûter la vie; il eut la jambe cassée. Ce fut vraisemblablement pendant les loisirs forcés de sa convalescence qu'il traduisit de l'espagnol en latin plusieurs ouvrages de botanique. Il les publia à son retour dans sa patrie. Il rapportait de son voyage une riche collection de plantes, dont il donna plus tard la description (^).
Pendant son séjour en Belgique, de l'Escluse habita tour à tour Bruges, Bruxelles, Malines, Anvers, Louvain. Il préférait cette dernière ville à Anvers, où l'on était trop occupé de commerce^), tandis que Louvain était un centre d'études f), malgré l'obscurantisme des moines, dans lesquels il ne voyait que des réceptacles d'hypocrisie (*). Les professeurs lui semblaient cependant beaucoup inférieurs à ceux de Paris (1562) f). Ce qui l'épouvantait, c'était l'anabaptisme, qui ne faisait que grandir en Flandre (1566) ("). L'année d'après, son oncle, un vieillard de 70 ans, fut brûlé vif pour crime d'hérésie. Malgré son âge avancé, il subit le dernier supplice avec un courage et une résignation qui ne se démentirent pas
(1) Haag, La France protestante, Paris, 1846-59, t. VII, p. 26.
(*) Caroli Clusii ad Thomam Redigerum et Joannen Cratœxem epistoîœ, dans les Bulletins de la Commission d'histoire de Belgique, t. XII, p. 15.
{^) « Potius quam illic inter mercatores, qui perpétua de suis mercibus confabulantur, vivamus. » Ibid,^ p. 40.
(^) Ibid., p. 12.
( ) Ibid., p. 43.
(") « Anabaptistarum item seminarium in nonnuUis Flandrise locis pullalares incipit, quibus nisi mature resistatur, verendum est ne latius malum serpat. n Ibid., p. 54