S.V DOCTRINE
de Dieu. Mais il n'est pas permis savoir et d'éliidier ce que c'est que Dieu, voilà ce qui échappe à toutes les créatures (').
« Tout réside dans la j)urelé de l'esprit, qui soustrait l'honime à la matière et l'unit à Dieu. — La [)ureté du cœur crée, exej'ce et conserve toutes les vertus; et ces vertus ornent l'ànie comme si c'était un palais f). Le roi de l'ànie, c'est le libre arbitre, et ce roi sera couromié d'une couronne qui s'appelle la charité. Lorsque l'âme se plonge tout entière avec anu)ur en Dieu, elle repose et demeure en Dieu et Dieu en elle.
« La première et la plus grande unité de l'homme est en Dieu; car non seulement les hommes, mais toutes les créatures sont suspendues dans cette unité avec leur essence, leur vie et leur conservation, et si elles se séparaient de Dieu, elles tomberaient dans le néant et seraient réduites à rien. — Pour être uni avec Dieu, il faut la grâce de Dieu. La grâce de Dieu est comme la lumière dans une lampe ou dans un vase de verre; de même que cette lumière échauffe, éclaire et pénètre ce vase, de même la grâce échauffe, éclau^e et pénètre l'homme f). — Le feu du Saint-Esprit pousse, aiguillonne le cœur qui le possède à employer toutes les forces de l'âme pour remercier et louer Dieu {*). »
Mais c'est particulièrement dans les explications qu'il donne de la vie contemplative qu'il faut suivre Ruysbroeck, parce que c'est précisément là que se révèle comment il sépare la doctrine de l'Église des tendances panthéistes du mysticisme de son temps. Suivant lui, « la vie contemplative consiste en ce qu'avec un esprit porté pour Dieu, nous entrions librement en communauté avec lui, et que nous sortions pour ainsi dire de nous-mêmes pour ne faire qu'un seul et même esprit avec Dieu...
(') Manuscrit cité, f. 51, verso.
{^) Fol. 52 et 53.
(*) Manuscrit cité, fol, 57, verso.
('') Id., fol. 59, verso.
RLYSimOECK ET LE MYSTICISME.
« Le dernier degré de la contemplation coïncide avec l'amour le plus pai fait. L'un et l'autre, c'est-à-dire l'intelligence parfaite et l'amour identique avec elle, ne sont plus à l'état d'action, mais à celui de pur repos; l'un et l'autre sont au delà de toute action, (juittes et libres de tout exercice, éprouvant l'amour divin qui dévore l'esprit de l'homme et le convertit en sa substance , de façon qu'il s'oublie lui-même et ne connaît plus rien, ni Dieu, ni soi-même, ni aucune créature et qu'il ne ressent que l'amour dont il jouit dans le simple repos (^). »
Rien de plus intéressant que la classification faite f) par Ruysbroeck des lionnnes livrés à une fausse vie spirituelle et égarés par quatre tentations.
La première classe comprend ceux que l'on pourrait appeler les spirituels selon la chair, les épicuriens spiiituels. « Ce sont, dit Ruysbroeck, tous ceux qui se permettent tous les plaisirs des sens, s'efforcent de se complaire mutuellement par des dons, des paroles et des lettres, recherchent la délicatesse dans le manger, le boire, les vêtements et dans tout ce dont on a l'habitude d'orner et de satisfaire ce misérable sac, destiné à être la proie des vers. Les tentations de toutes ces choses régnent dans les couvents, les cellules des ermites et tous les ordres de l'Église, depuis le premier jusqu'au dernier. Quoiqu'ils prient et chantent beaucoup, quoiqu'ils disent beaucoup de Pater, ils n'en vivent pas moins selon la chair f). »
La seconde classe est celle des stoïciens, des pharisiens, des visionnaires, qui font ostentation d'une grande sainteté et qui n'en ont point ; qui A eulent que Dieu leur envoie un ange pour leur apprendre à vivre, ou qu'il leur adresse une lettre écrite en caractères d'or, ou qu'il leur manifeste sa
(') Engelh.vrdt, p 224-246 et suiv. — Ullm.vnn, p. 47-49. (-) Manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne, n° 3420 : Dat boec der vicr bccorviu/hen. Et 'SYcrhcn van Jun van Ruusbrocck , t. IV, p. 267 et suiv. (') Manuscrit cité et Wcrken, p. 273.
SON ANTIPArilIE CONTIU: LES SCOLASTIQUES.
volonté dans des songes et des visions. Tel est leur orgueil (ju'ils se croient dignes d'une destination particulière (^), qu'ils soudrent devoir d'autres vériluhlenient saints. Hypocrites et présoni[»lueux , ils se donnent des airs de piété et d'ahslinence, et ils s'imaginent èlre intelligents et sages, tandis qu'ils ne sont que stupides et lourds.
La troisième classe renferme ces esprits subtils qui veulent être les plus grands philosophes de la terre et dont tous les exercices consistent à argunienler sur les Eci itures autant qu'ils osent le faire. Quant aux hommes qui mènent une vie simple ou une vie dure, une vie de pénitence, ils les regardent connue des animaux, connue des ânes bâtés. Extérieurement très lourds, ils ont des manières très hautaines envers leur prochain. Ils aiment à soigner leur ventre en toutes choses, et ils veulent qu'on les estime et vénère par-dessus tous. C'est là une erreur, une illusion commune à ces mortels habiles et fins qui se conq>laisent et s'élèvent dans l'art savant de la philosophie naturelle. Leur moi, voilà leur idole, et cette idolâtrie provient de ce qu'ils se figurent n'être qu'une substance avec Dieu f).
Ces antipathies de Ruysbroeck pour les scolastiques se comprennent. Comme tous les mystiques, il ne voyait que le christianisme, et celui-ci, il le plaçait dans la pratique de toutes les vertus chrétiennes. Voilà pourquoi, à ses yeux, les moins chrétiens de tous les honnnes étaient les scolastiques, qui avaient engagé le christianisme dans une Aoie de puérile discussion métaphysique. D'un autre côté, leur philosophie, en proclamant Aristote le maître unique d'une science achevée, faussait la pensée d'Aristote. Aristote, s'il eût assisté aux débats de l'école, eût répudié cette doctrine étroite et applaudi à ses contradicteurs f). »
Pour Ruysbroeck, comme pour tous les théologiens mysti-
(') Manuscrit cité et Wei-ken, p. 275 et 276. (2) Manuscrit cité et Werken, p. 277-280. Rena.n, Vie de Jésus, p. 444, 446 et 447.