UUYSBROECK ET LE MYSTICISME
ques, une triple voie conduisait à l.i perfection chrétienne : la purification, rillumination et l'union des fidèles (^).
Il est aisé de s'apercevoir que ce mysticisme de Ruysbroeck pèche i)ar les mêmes défauts que tout mysticisme conteuq)latif. En effet, il se piéci})ite en aveugle et en hichant toute bride à l'imagination, dans les plus profonds abîmes de la contemplation, pendant que toutes les notions de la connaissance réelle et rationnelle s'éteignent. Il lutte d'une manière surnaturelle pour atteindre à ce monde placé en dehors de la réalité, au monde des anges; il regarde la lumière divine jusqu'à ce que la force visuelle soit épuisée, jusqu'à ce que l'œil terrestre voie sans savoir ce qu'il voit. Si la mystique panthéiste veut que l'homme devienne, non pas un chrétien, mais un Christ, la mystique théiste contemplative, non satisfaite de l'état de la foi, veut que l'homme entre en pleine contemplation. Ce n'est pas tout : la mystique de Ruysbroeck, qui prétendait non seulement à être chrétienne, mais encore ecclésiastique, n'a rien de déterminé, de positif pour l'idée de la rédemption et de l'expiation ; elle ramène tout à l'influence de la grâce et de la liberté qui s'ouvre à la grâce. Ruysbroeck se disait : L'homme n'a qu'à vouloir pour être bon et divin; s'il veut l'amour, il l'a; s'il veut Dieu, il l'a. De même que pour respirer l'air on n'a qu'à respirer, de même l'homme n'a qu'à ouviir son intérieur pour recevoir en soi le divin présent partout (-).
Ce n'est pas que Ruysbroeck, à la manière des panthéistes, niât ou justifiât le péché; loin de là, il en jugeait même très sévèrement les diverses manifestations; mais il n'en appréciait pas convenablement l'importance et la signification en général. Ses regards qui se perdaient dans la contemplation, qui n'étaient fixés que sur Dieu et les types célestes, dédaignaient ces ombres de la terre qui se font connaître à tout homme qui agit, fût-il même un mystique. En dehors de ces
(') EXGELHARDT, p. XI.
(2) Id., p. 221 et 234. — Ullmanx, p. 49 et 50.
UUYSBROECK EST CRITIQUÉ PAU GEUSON.
(léfaïUs, on esl (orcô {l'assigiici' à la mystique de Ruysbi'oeck une grande pi'ofondeur, une plénilude vitale souvent très poéti(|ue, une grande vérité d'expérimentations internes, et des points de vue inliniment plus élevés que ceux, de la mystique panthéiste et liéréticpie. 11 est vrai qu'il y a, dans ses livres, des passages qui semblent enseigner l'absorption complète de l'individualité humaine parla substance et ramener par là à la mystique du libre esprit ; car, suivant le docteur extatique, les personnalités rationnelles sont, dans leur essence la plus intime, les images de Dieu et éternellement en Dieu. « Or, dit-il, ce qui est en Dieu est Dieu. » Aussi un de ses principaux ouvrages [Sur l'ornement des noces spirituelles) fut-il censuré par Gerson, chancelier de l'université de Paris et l'àme du concile de Constance (1405). Gerson reprocha, entre autres, à Ruysbroeck d'avoir avancé que l'honnne, sur cette terre, dans l'état de contemplation pai^faile, non seulement peut voir Dieu par une clarté divine, mais que l'àme elle-même est celte clarté, qu'elle perd alors son existence propre et rentre transformée et perdue dans son essence originelle, et ne faisant plus qu'un avec Dieu C).
La censure de Gerson était justifiée par ce fait que la doctrine de Ruysbroeck peut donner lieu à des malentendus contraires à la philosophie, à la religion et à la morale. Mais Ruysbroeck n'était pas personnellement panthéiste et il ne laisse, échapper aucune occasion pour s'en défendre. Il est vrai que, dans ses méditations, il part de l'idée de l'absolu, qui est l'unité dans son être et la trinité dans son action et dans sa vie, et il ramène le but de l'homme au renoncement à toute créature pour rentrer, par la contemplation, dans l'absolu. Dieu, selon lui, est le principe de l'existence du
(') Voyez: Gersonii epistola ad Fr. BartJiolom. Carthusiensem super tertia paiHa libri Jo. Ruysbroeck de ornatu spirilualium nuptiarum (Gerson op)p., éd. Dupin, 1. 1, p. 59), et le remarquable article de la Biographie laiiverselle snv Ruysbroeck. — Voyez aussi Ullm.^nn, p. 52. — Engelhardt, p. 265-271.
ULYSBIlOECK ET LE MYSTICISME.
monde; il est dans le monde; mais, suivant une expression empruntée au langage métaphysique moderne, le mystique brabançon reconnaît tout à la fois l'immanence et la transcendance de Dieu. Dans sa pensée. Dieu est immanent au monde en ce qu'éternellement il agit par ses personnes divines sur le monde et y déborde pour ainsi dire, en ce qu'il habite originairement dans les esprits créés et s'unit d'une manière intime aux hommes pieux ; d'un autre côté, Dieu est transcendant, car éternellement il repose en sa propre essence ; il a l'entière possession et la pleine jouissance de sa divinité et des personnes qui la composent; il est indépendant du monde, au-dessus de toutes les créatures et, par conséquent, essentiellement et éternellement différent de l'honnne (').
De cette conception au panthéisme, il y a un abîme. Ce que l'on peut reprocher à Ruysbroeck, c'est que, par ses expressions, il semble flotter entre le théisme et le panthéisme; c'est qu'il pèche par un manque de précision et de clarté. Cela se comprend, du reste, chez un homme qui voulait représenter par la parole les moments les plus insaisissables de la vie contemplative et extatique. Il y a peu de mystiques qui se soient élevés autant que lui dans les régions obscures de la contemplation et qui aient fait de plus grands efforts pour se procurer des intuitions du monde invisible. Aussi le Liégeois Denis le Chartreux, auteur mystique du XV* siècle, l'appelle-t-il un second Denis l'Aréopagite, et des amis de ses ouvrages lui ont-ils donné de bonne heure le surnom de docteur extatique par excellence. Le vol de la contemplation l'emporte au delà des bornes de toute pensée ; l'union avec Dieu, telle que d'autres mystiques la décrivent, connue dernier terme que l'àme puisse atteindre, n'est, pour lui, qu'une transition à un état super-essentiel, quoique, dans cet état, l'àme reste créature différente de Dieu. Son
(') ScHMiDT, Mémoires des sciences morales et politiques. — Ullmann, p. 52 et 53.