RLYSBROECK ET LE MYSTICISME
du tyranilicide, mais il n'agit pas de même à l'égard de l'opuscule de Jean Petit, et déclara le jugement de l'archevêque de Paris nul par incompétence (1410). L'année suivante, la plupart des Pères condamnèrent un écrit du dominicain Jean de Falkenbei'g, qui prêchait l'assassinat de tous les Polonais et de leur roi Jagellon. Mais le pape, dominé par l'ordre teutonique et par le puissant duc de Bourgogne, n'osa frapper ni faire frapper solennellement cet écrit, non plus que celui de Petit. Dès lors, les moines mendiants furent libres de soutenir le probahilisme de ces thèses révolutionnaires (^).
Pour en revenir à Ruysbroeck, en plaçant la vie de l'homme en Dieu, mais en la faisant dépendre de sa perfection spirituelle, il traça par cela même une ligne de démarcation profonde entre lui et les sectes hérétiques de son temps, celle des béghards surtout f). Cette direction religieuse et morale mise en pratique lui dicta les plus véhémentes imprécations contre les mœurs corrompues de son siècle. Il faut l'entendre élever sa puissante voix contre les prêtres, pour les accuser d'avoir introduit par avarice les indulgences, de faire métier et marchandise de la rémission des péchés. Quoiqu'il fût d'un dévouement à toute épreuve pour l'Église, il n'en flétrit pas moins, dans les termes les plus énergiques, les vices du clergé en général et des moines en particulier. « Il n'y a point de vice, dit-il, dont ils ne soient entachc^s; ils sont bien loin de leur destination primitive; ils ne servent que le ventre, le monde et leurs passions. Ni le sacerdoce ni la vie claustrale ne donnent la sainteté; les pensées et les sentiments seuls la procurent. Dans l'origine, papes, évêques et prêtres avaient été égaux; alors, ils convertissaient les peuples, créaient la foi et la scellaient de leur
(<) Gerson, opî)., t. II. p. 387; t. V, p. 15, 49, 312, 322. 358, 391. 475. 500, 1013. — Von der Hardt, Concil. Const., t. IV, p. 439, 1565. — Bulaeus, Hist. l'.niv. paris., t. V, p. 293. — Dlugossus, Hist. Poloniœ (Francof. 1711), I, f. 376 et 387. — GiESELER, t. II, 3, p. 262-268.
{-) Okken, De priva lieUgionis Christ, mcedio œvo, inier Nederlandos 'progressai, nainrâ. Groningse, 1846, p. 89 et 90.
lUIYSimOKCK ATTAQUE LA COURUPTION DU CUKIK;^.
sang. Quo les temps sont changés! Ceux qui possèdent à présent l'héritage du Clirist et les biens de l'I^^glise sont inquiets, remuants, ensevelis dans les choses du monde et oublieux de leurs devoirs. Ils i)rient encore des lèvres ; mais leur cœur ne comprend ni le sens de leurs paroles, ni les étonnants mystères de l'Écriture, ni les sacrements, ni la sainteté de leurs fonctions. Ils sont gras et stupides, et pas la moindi'C lueur de la vérité divine, pas plus que la moindre vertu ne les pénètre f)... Il y a d'innombrables moines mendiants; mais il y en a peu qui suivent les statuts de leur ordre; ils veulent se faire passerpour pauvres et, au besoin, ils mangeraient le pays à sept milles à la ronde de leurs couvents.
« Les religieuses, pimpées, sortent de leur couvent, comme si elles avaient à servir le monde et le diable ; aux moines et aux nonnains le cloître est une prison et le monde un paradis. Desen luden es liacr cloestcr een kerkere ende die ivereld een paradijs (-). »
« Les prélats ne sont pas exempts de ces défauts ; la plupart d'entre eux ne s'occupent guère du service divin. Les honneurs et l'argent les frappent de cécité, au point que la plupart d'entre eux ne connaissent plus la vertu. Dans leurs tournées diocésaines, ils se font accompagner par des escadrons de cavalerie ; ils étalent un luxe de domestiques et de table tel, qu'il est difficile de s'en faire une idée. Ils ne pardonnent que les péchés de ceux qui savent payer; après quoi, les plus grands coupables peuvent de nouveau servir Satan. C'est ainsi que chacun a ce qu'il veut : le diable l'âme, l'évêque l'argent et les imbéciles leurs satisfactions f). Tout est au plus offrant et dernier enchérisseur : pour de l'argent on a lettres d'absolution et indulgences plénières.
(') Die expositie van den Taheryiae-cle des Orconscaps, etc. (Ms de la Bibl. Bourgogne, II" 15136.) — WiLLEMS, Belgisch Muséum, i. IX, p. 159.
(') Maiiu-sci-it cité et Werken van Jan Van Ruushroeck, t. IV, p. 1 1 0 et 1 1 1 , édit. de David. — Ullmanx, p. 57 et 58.
(S) " Endc aldiis beeft yeghelyc dathi bsgbeert : die duvel, die ziele, die bisscop 'tghelt, die doere [domine) mensclie syn coite gbenoechte. » (Manuscrit cité.)