‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 4)Chapitre 38 sur 72 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES FRÈRES DE LA VIE COMMUXE

Eli Hollande, la congrégation des Frères de la vie eommiinc de Deventer donna une forme mieux délerminée à la direction de la théologie mystique dont Ruysbroeck avait été le chef. Le fondateur de cette congrégation était Gérard Groot (Geert Groete, Groote, Groot ou De Groot), de Deventer, où il était né au mois d'octobre 15i0. Werner Groot, son père, l'envoya faire ses études à l'université de Paris et c'est probablement dans cette ville qu'il fit la connaissance de Pierre d'Ailly, de Jean Gerson et de leurs professeurs, qui, alors, commençaient à épurer la théologie, à attaquer les abus de l'Église et des écoles et à se révolter contre l'omnipotence du pape et des moines (^).

Le jeune Gérard se distingua parmi ses condisciples et reçut le grade de docteur es arts, répondant au titre de docteur en philosophie de nos jours. A dix-huit ans, il vint à Cologne enseigner la philosophie et la théologie, et ne tarda pas à se faire une réputation brillante par la supériorité de son éloquence et de son savoir. Outre la fortune considérable qu'il possédait, il fut pourvu de deux prébendes, l'une du chapitre d'Aix-la-Chapelle, l'autre de celui d'Utrecht. La gloire du siècle l'absorbait alors complètement : il prenait part à tous les plaisirs du monde, faisait la toilette la plus recherchée, se frisait les cheveux avec grâce, aimait la bonne chère et buvait le meilleur vin. Mais tout à coup il changea d'idées et de mœurs, se démit de ses fonctions, renonça à ses prébendes et ne songea plus qu'à la retraite. Il fut surtout

(') Mkiners, Lebensbeschrcibuilff beri'ihmter Mânner, t. Il, p. 311 et 312.

ci'.u.vui) (aïoor.

fortifié dans celle résolu lion par Riiysbroeck, qu'il visitait souvent.

Il se décida à recevoir les ordres, mais en se hornant au simple diaconat, par humilité et pour prêcher la parole de Dieu, d'abord en lalin, puis en langue vulgaire, non seulement dans les églises, mais encore sous la voûte du ciel

Ce fui dans un couvent de charti eux en Gueldre qu'il opéra sa retraite et qu'il se soumit à la discipline la plus sévère, à la pénitence, à la lecture, à la prière, aux exercices pieux; mais, né pour la vie active et doué d'une grande éloquence, il sortit du couvent pour instruire le peuple dans la doctrine des saintes Écritures. Ses sermons lui attirèrent un concours prodigieux d'auditeurs et firent un grand nombre de conversions. Pour mieux fixer les règles de morale et pour multiplier les textes de ses instructions, il fit venir des divers monastères et collèges de l'Europe les manuscrits les plus anciens et les meilleurs de la Bible et des Pères. La jeunesse de toutes les parties de l'Allemagne, de la Hollande et de la Belgique affluait à Deventer. Gérard y rassembla un grand nombre d'élèves pour transcrire les manuscrits qu'il avait recueillis et pour en extraire ce qui pouvait leur servir d'enseignement. Il leur donna sa maison de Deventer et y établit mie communauté de travail. La calligraphie, les ouvrages manuels les plus utiles, la prière, l'étude de la Bible, des Pères de l'Église et des moralistes de l'antiquité constituaient l'objet principal de l'institution. Plus tard, les frères s'emparèrent de l'imprimerie pour activer leur propagande, et on leur doit plus d'une édition précieuse et rare des classiques grecs et latins f).

(') Thomas a-Kempis, Vifa Gerardi Magni, c. 8, 9 et 15; YUa Florentii, c. 6. BuscHiN, Clironicon Vindesemt., lib. I, c. 1. — Delprat, Yerhandeling over de broederschap van G. Groote, etc. (S'' édition), p. 4 et suiv. — Boiiringen, 614. — Biographie universelle, art. G. Groot.

(*) KiST en RoYAARDS, Archief voor kerkelijhe geschiedenis , t. II, p. 190 et 191. — Delpr.vt, p. 4 et suiv. et p. 252. — Meiners, p. 315 et 316. — Mooren, Nachriclitcn ither Thomas a-Kempis; Crefeld, 1855, p. 40 et 42. — Okken, p. 92. — Biographie universelle, art. cité.

LES 1 KKllES DE LA VIE COMMUNE.

Eli philosophie, Groot professait le nominalisme. Cette doctrine avait atteint sa troisième période avec l'Anglais Guillanme Ockam (mort en 1347), qni l'avait professée à l'nniversité de Paris. Ockam s'était fait le champion du pouvoir temporel, tout en soutenant que le pape n'est pas au-dessus des rois, et même qu'il peut errer comme un simple mortel. Il repoussait, en outre, plusieurs propositions réalistes, niait que l'homme pût connaître la substance des choses, et, par suite, rejetait toutes les démonstrations philosophiques des doctrines positives, qu'il ne basait que sur la révélation. La puissance du nominalisme dans cette nouvelle phase fut telle qu'à la fin du xiv* siècle, il triomphait à Paris, malgré l'opposition de Rome, tandis qu'un peu après, il succombait à Prague, avec Jean Huss. « Victorieux, dit Cousin, le nominalisme répandit l'esprit d'indépendance et produisit les conciles de Constance et de Bàle, oii siégeaient les grands nominalistes : Pierre d'Ailly, Jean Gerson, ces pères de l'Église gallicane, sages réformateurs, dont la voix n'est pas écoutée et que remplace bientôt cet autre nominaliste qui s'appelle Luther. »

Gérard Groot recommandait à ses disciples Socrate et Platon comme les deux plus grands maîtres de la philosophie. Un professeur nominaliste ne pouvait mieux faire. Tout pour lui était dans les convictions intimes, dans la conscience, dans la liberté de la pensée et de l'enseignement, et non dans les mots auxquels on attribuait une valeur d'universalité qui changeait avec les individus. La stérilité des systèmes réalistes répugnait à Groot et à ses disciples, à leur immense désir de connaître la vérité et de pratiquer la vertu; malheureusement, de peur de se commettre avec les hommes et les choses de ce monde, ils se perdirent dans les visions et les extases, et poussèrent à l'extrême l'abstinence et le renoncement, en s'assujetlissant aux épreuves les plus dures de l'obéissance et de la piété.

La mort de Groot (21 août 1584) l'empêcha de réaliser tous

MAMÈiiE m: vivKi: i)i:s nifcuES.

les projets qu'il avait conçus; niais un de ses disciples les plus dévoués, Florent Radewyns, continua ce que le maître avait si bien connnencé.

Les clercs de la vie commune pratiquaient dans toute sa rigueur la vie des apôtres et des preniiei s chrétiens de Jérusalem, qui n'avaient qu'un cœur, qu'une àme,et qui mettaient tous leurs biens en comnmn. Ils demeuraient ensemble dans l'obéissance de l'ordinaire et de leurs supérieurs locaux. Ils ne mendiaient point, ils vivaient des fruits de leurs travaux manuels [laboramus, opérantes manihus nosiris) et il ne leur était pas permis de briguer des bénéfices. Les supérieurs les envoyaient à l'ordination lorsqu'ils s'étaient rendus dignes du sacerdoce, mais ils en envoyaient peu. Leurs vêtements, semblables à ceux qu'avait pris leur fondateur, étaient le cilice, une robe noire ou grise, une rocliette de lin blanc, un capuchon noir et un manteau lorsqu'ils sortaient. Leurs cheveux étaient coupés en forme de couronne, comme ceux des moines en général (').

Tous les frères, sans distinction, s'appliquaient à un christianisme pratique, à une étude approfondie de l'Écriture; ils excluaient la scolastique et tout ce qui ne tendait pas au développement de la pure essence des doctrines du Christ. Beaucoup moins adonnés au mysticisme que les moines de Groenendael, ik professaient une théologie plus évangélique que spéculative f).

La manière de vivre de ces clercs, qui ne possédaient rien en propre et qui déposaient dans une bourse commune le fruit de leurs travaux manuels, sans aucune réserve particulière, les fit appeler par la suite Frères de la vie commune f).

(') Lambinkt, Uccherches sur l'origine de V imprimerie ; Paris, 1810, p. 333 et 334. — Dei-prat, p. 246. — Mooren, p. 128.

(-) ViTA Gerardi, c. 13. — • Hagen, t. I, p. 71-74. — Okken, p. 97.

(') On trouve toute rorgaiiisatiou de l'institut dans Privilégia Fratrum vitœ com- Diunis a Gerardo Magno, Daventriensi, circa annum 1379 institutorum, manuscrit ayant appartenu aux Frères de la vie commune, de Bruxelles. (Bibl. de Bourg., n° 16515.)

LES FUÈllES DE LA VIE COMMUNE.

Leur nombre se multiplia : la renommée de leurs vertus se répandit au loin. Bientôt on en demanda des colonies eu Frise, en Hollande, en Gueldre, en Brabant, en Flandre, à Liège, dans le Cambrésis, en Westphalie, en Saxe et ailleurs (').

Cet enthousiasme universel pour les frères s'explique : leur mission était de visiter les pauvres, les malades et les orphelins ; d'éclairer par leurs sermons évangéliques prêtres et laïques, pauvres et riches, nobles et bourgeois; de veiller sur l'éducation religieuse des enfants; d'ouvrir des écoles; d'enseigner dans celles qui existaient, de cultiver la langue du pays et de propager le goût des belles-lettres f).

L'institut de Gérard Groot, considérablement développé après sa mort, avait été approuvé par Grégoire IX (157G).

Il avait établi aussi une communauté de filles auxquelles il avait également prescrit la vie commune. On en comptait dans les Pays-Bas et dans le nord de l'Allemagne jusqu'à soixante-huit. Ces sœurs se livraient au travail manuel, aux exercices de piété et à l'instruction des enfants de leur sexe. C'était par elles que l'esprit religieux des frères pénétrait dans les familles f).

Le pape Eugène IV (1451 et 1459) accorda des privilèges aux maisons des frères, et plus tard (1444 et 1460) Pie II les combla de ses faveurs (^).

Comme les frères n'étaient assujettis à aucun vœu et qu'ils vivaient en commun du produit de leur travail, ils excitèrent la jalousie des ordres mendiants, déjà irrités des attaques dirigées par Groot contre l'ignorance et les mœurs du clergé en général et contre les leurs en particulier. Pour se venger, les moines dénoncèrent les frères, en les assimilant aux béghards et aux frères de l'esprit libre, dont l'association avait été

(') Delprat, p. 29 et 39. — Lambinet, p. 334. — Buddingh, Geschiedenis van opvoeding en onderwijs in de Nederlanden ; 's Gravenhage, 1842, p. 52. (î) Okken, p. 97 et 98.

(') Lambinet, Buddingh, l, c. — Delprat, p. 210-213. — Ullmann, p. 101. M) Id., ibid.

HOSTILITÉ DES MOIMiS CONTUE GIlOOT.

réprouvée. Mais Géi'aid disculpa pleinenicnl sou oidre de leurs imputations calomnieuses ('), et un de ses amis et de ses admirateurs, Guillaume de Salvavarilla, archidiacre de Brabant en l'Kglise de Liège, s'adressa (1585) à Urbain YI pour le supplier de rendre à Groot la liberté de la prédication qui lui avait été enlevée par l'évôque d'Utiecht; mais Groot mourut avant que le pontife eût été à même de prendre une décision à ce sujet f). Cette interdiction était la plus grande pi'ivation pour un homme que tous les dons de la nature avaient fait orateur, qui, à une étonnante facilité d'esprit, à uiiegraude profondeur de sentiments, joignait une rare puissance de parole et une haute science de l'Écriture et des classiques, qui savait électriser les hommes et les femmes, les grands et les petits, les savants et les ignorants, les libres et les esclaves f).

Chose étrange! Groot, accusé de solidarité avec les partisans des doctrines de l'esprit libre, lesquelles remontaient à Bloemardine, eut précisément à lutter contre eux, notamment contre un certain frère Barthélemi, de Dordrecht et de l'ordre des Augustins,dont quelques-uns de celte ville étaient réputés hérétiques. A la façon d'un sectaire vulgaire, nommé Gerbrand, Barthélemi prêchait contre Groot, à Kampen, Zwoll et dans les campagnes environnantes. Sur les instances de son illustre antagoniste, il fut condamné par la cour spirituelle d'Utrecht et forcé de subir la dégradation sacerdotale. Mais le magistrat et les bourgeois de Kampen, qui étaient portés pour ce moine, se vengèrent en maltraitant les amis de Groot et en les expulsant de la ville ; les échevins citèrent devant eux quelques femmes à qui ils reprochaient d'avoir publiquement et injustement accusé Barthélemi ; ils voulurent les condamner à une amende de réparation du dommage que, d'après eux, elles lui avaient causé par leur

(') Biographie universelle, art. cité. — Mooren, p. 43, 51 et 53. (*) AcQUOY, Gerardi Magni Epistolœ XIV; Amst., 1857, p. 58-60. (*) BôHRiNGER, Die Kirche Christi, etc.; Zurich, 1844, p. 626 et 627.

LES FuÈulis ne l\ vie commune.

méchanceté. Ils bannirent ensuite pour dix ans Werner Keynkanip, de Lochem, recteur de l'école de Kampen, amide Groot et adversaire de l'augustin (^).

Barlliélcmi avait prêché contre la pénitence et la macération des sens, en disant que Jésus-Christ a été un bon compagnon, aimant le bon vin et la bonne chèi'e, et que jamais il n'a enseigné de fuir les plaisirs de la vie f).

Quant aux autres partisans du libre esprit, Groot les dépeint comme de grossiers panthéistes, se moquant brutalement des dogmes de l'Église; blasphémant ses plus saints mystères f); niant l'efficacité des vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité; affirmant qu'il n'y a ni vices ni vicieux, ni enfer ni purgatoire, ni surtout aucune espèce de perfection dans les couvents (^).

Contre ces hérétiques, Groot voulait et déployait les plus grandes rigueurs, tellement qu'il aurait été revêtu de la charge d'inquisiteur, s'il avait vécu longtemps f). Il est vrai qu'il y avait un abîme entre un inquisiteur de ce temps et un inquisiteur de Charles-Quint ou de Philippe II. Cependant Groot, sans occuper cette fonction, avait coopéré à faire exhumer et livrer aux flammes les restes d'un lollard d'Utrecht; mais il s'était contenté, sans contrainte matérielle, d'imposer silence à Barthélemi et à d'autres partisans de l'esprit libre f); et il est à croire qu'il n'aurait fait verser le sang qu'à la dernière extrémité.

Au concile de Constance, le cardinal Pierre d'Ailly, évêque de Cambrai, fut chargé avec Gerson d'examiner une dénonciation faite contre les frères de la vie commune, qui, par

(') AcQuoY, p. 24 et sulv.

(-) Manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne, n"' 8849-8859, et Moll, Slv.dicn en Bijdragen op 't gebied der hislorische théologie ; Amst., 1870, t. I, p. 344.

(') " Non exhibent reverentlam corporis Cbristi, avertendo se ab bostia consecrata, et blaspbemando dicunt quod sapiat eis sicut stercus in ove.»Apud Àcquoy, l. c.,p.29.

C'j AcQLOY, p. 29-33.

H II)., p. 46.

(") Moll, p. 405.

GEUSON ET 1)'\ILLY LE DÉFENDENT.

leurs mœurs exemplaires et leurs travaux utiles, avaient encouru la haine d'un dominicain nommé Grabow, envieux de leurs succès. La vertu et la science eurent toujours des droits sacrés sur le cœur de ces deux grands honnnes d'Église; aussi prirent-ils avec ardeur la défense des pieux et savants cénobites et réduisirent-ils le dénonciateur au silence (5 avril lil8)f). N'oublions pas, d'ailleurs, que tous les deux étaient nominalistes comme les frères. Mais le cardinal était loin de prévoir alors que cet ordre, auquel il accordait une si juste protection, devait un jour éclairer son évèché {').

Grabow avait soutenu que les frères de la vie commune étaient condamnables, parce que leur règle tenait le milieu entre la vie claustrale et la vie du monde; que les vœux d'obédience, de pauvreté et de chasteté ne pouvaient s'observer que dans les ordres religieux proprement dits, qualifiés par lui de vraies religions {verœ religiones) et que ceux qui vivaient dans le monde ne pouvaient renoncer aux biens de la terre. D'Ailly répondit que les premiers chrétiens avaient eu à Jérusalem la communauté des biens, quoiqu'il y eût parmi eux plus d'un marié. Il blâma Grabow de donner aux ordres le nom de vraies religions, attendu qu'il y avait de l'hérésie à soutenir que la vraie religion n'existait que dans ces ordres. Il traita les trente-cinq articles, que ce moine avait rédigés à ce sujet et présentés au concile, d'erronés, de téméraires et de scandaleux. Gerson, qui partageait la manière de voir de son ami, ajouta que la religion chrétienne seule pouvait être qualifiée de vraie religion, qu'on pouvait l'observer parfaitement sans vœux et que les ordres monastiques n'étaient appelés états d'une perfection supé-

(') Von der Hardt, Co7icil. Const., t. III, 8, 107-121. — Moorkn, p. 43, 51, 52, 65 et 66. — Delprat, p. 50-57, et surtout /. Gersonii et Pétri de Alliaco testimonia pro domo Fratrum de communi vitœ (publié par Schoepff j.

(-) Jacques de Croy, évêque de Cambrai, ayant fait venir de Gand cinq de ses frères, leur prépara, en 1503, un collège qu'ils ouvrirent six ans après.

LES FUÈRES DE LA ME COMMUNE

rioure « qu'improprement, par abus et peut-être par usurpation ». Grabow se rétracta, honteux d'avoir attaqué une institution où se retrouvaient l'esprit des anciens Pères et le zèle des premiers moines du christianisme ('). Toute cette conspiration contre les frères avait été ourdie non seulement par les couvents, dont l'ombre y était si favorable, mais encore par les riches négociants dont Groot avait llétri l'esprit d'usure, un des fléaux de ce siècle ; par le clergé séculier, qui tenait ouvertement des cabarets et dont les ménagères partageaient le lit et la table, et par les curés des paroisses, qui prétendaient au monopole de la prédication (-).

Une des plus graves questions de ce siècle et des suivants était celle de la conversion des pécheurs. « Cette conversion, disait Groot f), est une œuvre plus grande que la création du monde. A quoi sert-il aux prêtres de les absoudre sur la terre, si Dieu ne les absout pas dans les cieux? Car Dieu seul sait s'ils ont un cœur contrit et sincèrement repentant, sans quoi il n'y a pas de conversion véritable »

Remarquons que les principaux chefs de l'établissement de Groot avaient étudié cà Prague, où le nominalisme se maintint jusqu'en 1409, époque où les adhérents de cette philosophie furent exposés aux plus violentes persécutions. Chassés de cette ville au nombre de 24,000, ils se réfugièrent en partie dans les Pays-Bas et envahirent les écoles de Deventer, Zwoll, Groningue et Alkmaar f).

Les réalistes voyaient la source de la vérité dans la Bible, les pères et la tradition, parce que, chez eux, la foi pré-

(') Von der Hardt, c. — Hefele, Cunciliengeschichte , Freiburg i. B. 1855. t. VII, p. 366. — Mei.ners, p. 317.

(') Gerardi Magni Si^rmo de Socaristis, éàïié par Clarlçse, Archicf voor kerkelyhe ffeschiedenis, t. I, III, VIII. — Conf. Moll, L c, p. 404-411. — Yita Gerardi, c. 18. — Hartsheim, Concilia Germaniœ, t. III, f. 350; t. IV, f. 457. — Mooren, p. 36, 37, 52 et 53.

« Conversio peccatorum major est quam creatio mundi. » Apud Acquoy, p. 83.

(<) Id., p. 83 et 84.

(5j Delprat, p. 276-281.

MYSTICISME PKATiyi E, A LA l'OKTÉE DES MASSES.

cédait tout; les nominullstcs, au contraire, n'enseignaient rien que connne moyens d'excitation à la foi. Or, les moines mendiants étaient les partisans déclarés du réalisme, et les frères de la vie commune ses adversaires les plus énergiques C).

Aliii de se conformer à leurs doctrines, les frères faisaient à leurs discii)lcs une loi de la vie contemplative, c'est-à-dire de l'examen de leur vie morale, de leurs défauts et de leurs péchés. Mais le travail, qui leur était recommandé comme premier devoir, servait de contrepoids à leur idéalisme; et comme leurs refuges étaient ouverts aux regards de tous, il leur était impossible de perdre de vue le but de leur fondateur. Aussi, par la simplicité et la bonté de leur enseignement, trouvèrent-ils des échos partout et parvinrent-ils à se substituer aux ordres mendiants f).

Pour mieux exercer leurs élèves dans les lettres sacrées et profanes, ils leur faisaient représenter sur la scène des sujets tirés de la Bible, ou de Plante et de Térence. A coup sûr, ce n'était pas dans leurs écoles qu'on traitait la question de savoir quelle était la capacité du tonneau de Diogène, ou lequel de ses pieds Énée avait mis le premier sur le sol de l'Italie. D'ailleurs, en publiant les trésors de l'antiquité dans une forme plus pure, les frères contribuèrent puissamment à la renaissance des lettres et du bon sens ; et, sous ce rapport aussi, ils furent les adversaires des réalistes, dont le latin barbare n'avait d'égal que leur vaine et indigeste érudition f).

Ainsi, pendant que la France se débattait encore dans les absurdités de la scolastique et les catégories d'x\ristole, on vit naître, dans nos provinces, un mysticisme pratique qui, non content de se donner satisfaction à lui-même par le vague de la spéculation, s'appliqua à remédier aux misères

(•) Delprat, p. 27C, 277, 290 et 295 (2« tklitioii). (2) Id., p. 316-325.

(ï) Id., p. 265, 325-336.

I,F,S lUÈllKS 1)K LA Mb: COMML>K.

intellecluellcs du peuple, à chasser l'impiété et l'ignorance, à former l'esprit, à anoblir les cœurs. La grande importance de l'enseignement des frères consistait en ce qu'il était donné aux pauvres ('). Les écoles des monastères et des cathédrales n'étaient, en général, que pour les prêtres, les moines et les nobles. La nouvelle direction imprimée à l'opinion publique par les frères convenait parfiiitement à l'esprit religieux à la fois et libéral de nos communes. Beaucoup de professeurs de leurs écoles étaient en relations avec les plus illustres Grecs réfugiés en Italie, ils firent des Pays-Bas un foyer de lumière. C'est à l'école fondée par Gérard Groot que les Pays-Bas sont redevables de la Renaissance de l'antiquité classique (■) et des fortes études bibliques qu'il ne cessait de recommander f).

Aux yeux de Groot, rien de plus sublime que le sacerdoce; voilà pourquoi il ne garda aucune espèce de ménagement pour les prêtres indignes de ce nom; pourquoi il flagella sans pitié leur ignorance, leur orgueil, leur ambition, leur rapacité, leurs incroyables simonies pourquoi il déchaîna toutes les tempêtes de sa colère contre cette engeance diaboli(|ue, c'est-à-dire contre ces prêtres maudits qui, enfants encore et uniquement à cause de leur haute naissance, étaient

{*) Les riches devaient payer, les pauvres recevaient gratis la nouriiture de l'âme et souvent môme celle du corps.

('^) Cramer, p. 261 et 267. — Namkche, Nouveaux mémoires couronnés de l'Académie de Belgique, t. XV, 1, p. 10.

(^) " Ssepius, disait-il, masticandse et ruminandae sunt scripturse auctoritates. » Apud De Kam, Yenerabili Gcrardi Magni Epistolœ YIIl ; Bruxelles, 1881, p. 24.

('') " Heu, s'écria-t-il dans un de ses sermons, heu! jam sunt presbyterii, qui née bene faciunt nec bene dicunt, imo bene facientibus absunt et rcsistunt. .. Omnes volunt benoficiari, magistrari, vocari Rabbi, honorari, habere, dominari et apparere, vcl saltem moUiter, vel leviter et abundanter vivere. Presbyterorum communis modus vivendi jam sordidissimus est. Ubique circa et ante ecclesiam et in quaque ecclesia stat forum venalium... VA psene venalia sunt quse emi non possiuit, spiritiialia et ecclesiastica sacramenta. Omnia cedunt jjecuniœ , Nummus cincit, Chrislus repellitur. » — 11 fustige jusqu'au sang ces « pessimos presbytères qui aut contubernarii aut fornicatores sunt, aut ambitiosi, aiit simoniaci, aut bibuli, ant avari, aut curiarum .sectatores, aut negotiorum secularium tractatores ». Apud Kist en IloYAARDS, t. 11, p. 300-302. — Voyez aussi p. 298-299.

MAISON DKS l'RKUKS A ZWOLI,.

parvenus à la (ligiiilé sacerdolale ('). Jamais, ccpoiidanl, il ne sorlir (lu respect el de la vénération qu'il professait pour l'Eglise catholique (').

Il était réservé à noire siècle de voir ce monstrueux accouplenient de nujts qui hurlent de se trouver ensemble, cet exécrable blasphème de la clirislianisation des cupilanx! De quelle foudre Groot l'aurait accablé s'il avait été condamné à l'entendre, lui qui traita d'idolâtres tous les religieux propriétaires et les voua aux gémonies! Car, disait-il, l'essentiel du moine, c'est d'être pauvre. La richesse appartient aux couvents pour le soulagement des pauvres, ces membres de Jésus-Christ. Elle n'est en aucune façon aux moines, qui doivent fuir le lien et le mien, ces deux prénoms auteurs de tous les maux qui affligent l'humanité, tandis que la communauté des biens est la mère de toutes les félicités dans ce monde et dans l'autre, notamment de l'abondance du nécessaire, de la paix et de la vie religieuse sur cette terre f).

Groot avait fondé lui-même une seconde maison à Zwoll, sur les conseils d'un homme aussi modeste que distingué, Jean Cele, qui avait étudié à l'université de Prague et accompagné Gérard à Paris et à Groenendael. Nommé professeur à cette école vers 157G, Cele, formé au devoir par Groot, la vit fréquenter par environ 1,000 élèves accourus du Brabant, de la Flandre, de la Hollande, de la Frise, de la Westphalie, de la Saxe, de Cologne, de Trêves, d'Utrecht, de Liège, de la Gueldre et de Clèves (^).

Gérard Groot, en instituant la communauté des Clercs, avait le dessein de la conduire encore à une plus haute per-

(') Ajuid AcQLOY, p. 101-107.

(*) « Salvo semper jiidicio Sacro-saiictissimse Ecclesiœ, qui humillime iindique et ubique me submitto. » [Ibicl., t. I, p. 360.) — Conf. p. 299 et Yita Gerardi, p. 8, P) Denam, l. c, p. 35-38.

(*) Delprat, p. 35-37. — Mooren, p. 59-64. — Voir, pour plus de détails, les savantes études sur Groot par MM. Clarisse et Delprat, apud Kist en Royaards, Archief voor herhehjhe gcscliiedenis, t. I, III, VI et VIII, et id. Nieuvo Archief, t. Il, p. 295-307; Van Vlooten. Quartalschrift, cité, p. 294-298.

LES FI\i:Ui:S DE LX ME C0M5IUKE.

feclion. 11 avait été lellenicnt édifié de la simplicité et de la candeur religieuse qui régnait an monastère de Groenendael, qu'il avait pris la résolution d'en fonder un semblable; mais la mort le prévint à l'âge de quarante-quatre ans (158i). Le plus vertueux de ses disciples, Florent Radcwyns, de Leerdam, — qui, comme Cele, avait étudié à Prague, et connue lui était nominaliste, — aupaiavant chanoine de de Saint-Pierre à Utrecht, maintenant recteur de l'école de Deventer, exécuta l'entreprise. Windesheim, près de Zwoll, lui parut l'endroit le plus convenable. Déjà en 1586, six fi'ères de la vie connnune avaient piis l'habit de chanoines réguliers et prononcé les vœux solennels suivant la règle de Saint-Augustin. En 1402, sept monastères reçurent, dans un chapitre général, les nouvelles constitutions dressées pour le gouvernement spirituel et temporel de Windesheim, reconnu comme centre de la congrégation, laquelle se répandit promptement dans toutes nos provinces et en Allemagne. Quinze monastères, désirant vivre dans un plus grand recueillement, obtinrent de ce chapitre l'autorisation de se réformer et s'engagèrent par un quatrième vœu à une clôture spirituelle. De ce nombre furent, depuis li98, Val-Yert [Groenendael] et Rouge-Yal [Rouge-Clotlre) dans la forêt de Soignes, Saint- Martin à Louvain, Sainte-Marie de Bethléem, près de la même ville. Fontaine près d'Arnhem, Saint-Jean-l'Évangéliste près d'Amsterdam. Mais l'union de Groenendael et de Rouge-Cloître au chapitre de Windesheim était déjà faite en l i20, sous les auspices du pj ieur Jean Schoonhove (').

Le monastère de Rouge-Cloître, fondé en 15G8, fut ainsi nommé depuis 1570, parce que ses parois étaient couvertes d'un ciment rouge fait de tuiles broyées et qui devait les protéger contre la pluie. Il était situé dans la vallée de ce nom, une des plus charmanles retraites de nos anciennes communautés. Les religieux de l'ordre des chanoines de

(') Delprat, p. 223.

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Saint-Augusliu y ciiltivorciit avec ardeur la lliéologie et riustoirc,et la calligraphie et les eulimiinures ne furent point négligées. Ce couvent se forma une i)il)liotliè((ue considérable, où les savants bénédictins Martcne et Durant trouvèrent beaucoup de documents intéressants qui, depuis, ont enrichi la bibliothèque de Bruxelles. Successivement agrandi et embelli depuis le siècle, Rouge-Cloître fut supprime, en 178i, par Joseph U, puis vendu en 179G. Une pai lie du bâtiment a disparu, entre autres l'église, qui bi ùla en 1854; les corps de logis élevés au xvi" siècle avec leurs lai'ges fenêtres à cintre surbaissé sont restés debout. Le moulin à eau, dont la duchesse Jeanne de Brabant avait autorisé l'établissement en 1598, sert actuellement à une teinturerie f).

Outre les occupations dont je viens de parler, les chanoines de l'ordre de Saint-Augustin s'exerçaient particulièrement à corriger le texte de la Vulgate, et ils y réussirent si bien qu'ils reçurent l'approbation du concile de Constance. Connue ces chanoines et les frères de la vie commune avaient toujours été unis par les liens les plus étroits, il est arrivé souvent qu'on les a confondus. Mais, par la nature des vœux solennels de religion, les premiers différaient radicalement des autres f).

Les prêtres et les frères de la vie connnune augmentèrent encore la célébrité de leur nom, de leurs vertus et de leurs talents, lorsque, vers le milieu du xv'' siècle, ils ouvrirent des écoles publiques pour l'instruction de la jeunesse. Comme, à cet efiet, ils avaient pris pour patrons saint Grégoire et saint Jérôme, et que les maisons qu'ils habitaient portaient presque toutes ces noms, on donna aussi aux clercs la désignation de frères de Saint-Grégoire et de Saint-Jérôme ou lliérony mites f).

11 y avait alors à Liège une institution de bons enfants [domus

(') Wauteks, Hi'it. des environs de Bruxelles, t. III, p. 353-358. (■-) Diîi.pR.vT, p. 213-222. — Lambinet, p. 336. (■^) La.mbinet, p. 340 et 341.

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