LES GRAMMAIRIENS PARMI LES FRÈRES
une maison commode que cet évêqiie avait fait i)réparer en 1503, et y furent connus sous le nom de jéronimitcs ou fralvcH. Vers 1554, rebutes par des diflicultés qui empêchaient le progrès de leur maison, ils prirent le parti d'y renoncer et de se retirer (').
Parmi les cinq élèves que Jacques de Croy avait fait venir deGand en 1509, on distingua longtemps à Cambrai Chrétien Masseeuw, qui se donnait le nom de Camcmccntis, quoiqu'il fût né, le 15 mai 1409, à Warneton, bourg de la Flandre, sur la Lys. Il enseigna les belles-lettres pendant près de quarante ans à Cambrai, et y mourut le 25 septembre 1540, âgé de 75 ans. Outre divers ouvrages d'histoire et de philosophie qui ont été imprimés, ce savant a laissé en manuscrit : Brève clironicon Camcmccnse, perdu ou resté inédit f).
Quant à la maison fondée par Standonck, à Malines, elle fut réunie, en 1580, au séminaire archiépiscopal.
Citons encore Jean Momboir {Maubtmiiis), de Bruxelles (1400-1505), formé à Windesheim, et qui, par ses écrits mystiques et sa piété exemplaire, acquit un tel renom à l'étranger que, le 18 avril 1497, le parlement de Paris s'adressa au chapitre de Windesheim pour le prier d'envoyer Momboir en France, oiî il fut chargé de la réforme de plusieurs couvents, tache dont il s'acquitta à la plus grande satisfaction de tous {^).
A Bergues-Saint-Winoc, il y avait aussi une maison de frères de la vie commune, où enseigna quelque temps Jean Despautère (Van Pauteren), de Ninove (% qui laissa des rudiments, une grammaire, une syntaxe, une prosodie, un traité des figures et des tropes. Ces ouvrages étaient autrefois dans tous les collèges ; mais depuis qu'on en a fait de plus métho'
(•) A. DiNAUx, p. 224.
(«) Id., p. 225.
(3) Rosetum exercitiorum spiritualium et sacrariim meditationum ; Bàle, 1491.
(*) Delprat, p. 299-301.
("') Né en 1460, mort en 1520.
LES FRÈRES DE LA VIE COMMU>'E
cliques, ils ne sont plus consultés que par les savants, lis sont précieux encore pour entendre le fond de la latinité.
Ce ne fut pas seulement à Bergues-Saint-Winoc , niais encore à Louvain, à Lille, à Commines, qu'on recueillit les fruits de la prodigieuse activité de Despautère, qui eut un digne successeur dans Georges Macropède (') (Van Langevelt), de Goramert, près de Grave, dans l'ancien Brabant. Macropède enseigna avec un brillant succès chez les frères de Bois-le-Duc, de Liège et d'Utrecht. Il possédait les mathématiques et les langues savantes, notamment l'hébreu et le chaldéen, chose bien rai e dans ce temps-là. On a de lui une grammaire grecque et latine, plusieurs ouvrages classiques et un grand nondjre de pièces dramatiques en vers. A ses profondes connaissances il joignait une piété exemplaire, une douceur évangélique et une inaltérable pureté de mœurs. 11 fut très suivi : presque tous ceux qui se distinguèrent dans les lettres aux Pays-Bas vers la hn du xvi" siècle étaient sortis de son école. Un de ses élèves, entre autres, qui acheva ses études à l'université de Louvain, Jean Sasgert, Sasgers ou Sasgarides, curé à Haringrai'spel, que les ennemis de la réformation contraignirent à chercher un refuge sur la terre étrangère, fut reconmiandé par Mélanchton à Christian 111, roi de Danemark, et appelé à l'université de Copenhague comme professeur de théologie f).
Un autre élève de Macropède, élève devenu également célèbre, fut Georges Bataller, noble Frison, né en 1528 à Leemvarde, et qui, venu enfant à Utrecht, y fut initié par lui au culte des lettres. Après avoir visité les provinces méridionales des Pays-Bas, il devint conseiller au conseil d'Artois, puis au grand conseil de Malines; en 1565, ambassadeur en Danemark et, en 15G9, président du conseil d'Utrecht. Ces diverses fonctions ne l'empêchèrent pas de travailler avec ardeur à l'étude de la littérature grecque : il a traduit en
(1) Né en 1474, mort en 1558.
(2) Delprat, p. 129, 156-158.
DESPAUTÈRE, MACROPÈDE ET LEURS I^XÈVES. loi
latin et en vers les OEuvrcs et les Jours d'IIcsiodc, sept tragédies de Sophocle et trois d'Enripide. Il monrnt à Utrecht le 6 octobie 1581, avec la rcpnlation d'un magistrat laborieux, inlègrc, bienveillant et d'un savant littérateur (').
Despaulère etMacropède avaient été attachés tous les deux, comme }>rofesseurs, à la maison de Bois-le-Duc, splendide succursale de Zwoll. Honoré, protégé par le pape et par l'évèque de Liège, cet établissement était un des plus considérables de nos provinces. L'excellence de son enseignement des lettres grecques et latines y avait attiré jusqu'cà 1,200 élèves, non sans exciter la jalousie de l'université de Louvain, qu'il inquiétait même encore dans sa décadence. Les frères y avaient une imprimerie destinée à la publication debons manuelspour l'instructiondes élèves. Le 20 mars 1025, ils se virent contraints de donner leur assentiment à la suppression de leur institut, exigée par les archiducs Albert et Isabelle, qui conférèrent aux jésuites l'enseignement que les frères avaient donné jusque-là f).
Cependant la grammaire latine de Despautère, publiée au commencement du xvi^ siècle, était composée de plusieurs parties trop volumineuses pour que les jeunes élèves fussent à même d'y puiser aisément leurs leçons. Des latinistes le comprirent et Sébastien Nieuwnieulen, de Duysbourg, après en avoir abrégé la syntaxe, en 1553, donna sommairement à Cologne, l'amiée suivante, les sept livres des Inslitiitions dcspautéricnnes.
Mais les nouveaux rudiments, entièrement en latin, étaient encore trop étendus et trop difficiles pour les étudiants. Ces motifs engagèrent probablement le Moutois Jean Gillet, professeur au collège de Houdain, fondé en 1545, et qui dut à son savoir d'en être le premier recteur, à dicter à ses élèves une grammaire latine plus courte et plus claire. Il l'avait
(') Van K.vmpen, Behnopte gescliiedenis der letteren Cîi wetenschappen ; 's Gravenliage, 1821, t. I, p. 73, et Delvenne, t. II, p. 285. H Delpeat, p. 126-131.
LES FRÈRES DE L\ VIE COMMUNE
formulée par demaïules et par réponses, et, dans ses leçons, il traduisit en français les phrases et les mots présentés connue exemples : c'était une bonne innovation de plus
La grannnaire élémentaire de Gillet fut publiée én 1553. On y rencontre, ce qui est rare, des accents d'intonation f). Le plan de cet ouvrage est assez conforme à l'ordre suivi dans nos livres de classe actuels.
Cette œuvre grammaticale de Gillet a un mérite d'ancienneté, de priorité, de clarté et de simplicité, qui en rehausse singulièrement le prix f).
Gillet, qui mourut vers 1554, comptait aussi parmi les bons poètes latins du temps {*).
Commeonle voit, l'institution fondée parGroot s'étaitdéveloppée de deux manières différentes : le centre était formé par les chanoines de la vie commune, réunis à la manière sévère des cénobites, c'est-à-dire dans le cloître; la masse, plus grande, plus libre, plus répandue dans la vie du peuple, était celle des frères ordinaires de la vie comnuine, prêtres ou laïques, vivant ensemble dans leurs maisons communes, ou bien épars, occupés de fonctions spirituelles et de l'éducation de la jeunesse : c'était une association où régnaient tout à la fois l'unité et la liberté. L'entrée dans la corporation n'était pas caractérisée par un vœu indissoluble, et la conduite des frères était réglée bien plus par les bonnes coutumes que par les préceptes étroits et minutieux du monastère. Le principe le plus puissant d'unité qui pénétrait toutes les maisons était l'esprit d'amour, d'humanité et d'obéissance f).
Cependant, au mont Sainte-Agnès, que surmontait le couvent de Saint-Augustin, près des murs de Zwoll, vivait
(') C. WiNS, Mémoires et publications de la Société des sciences, des arts et des lettres du Hainaut, t. I ^, p. 188 et 189. («) Id., ibid.
(S) C. WiNS, p. 191.
In., p. 197.
f) Ullmann, p. 94-101.
THOMAS A-KEMPIS
coiiinic sous-prieur un lionimc qui s'est fait un nom ininiorlel par un livio unique au monde : l' Imilalion de Jésus- Christ, admiiable résumé des doctrines des frères de la vie comnnnie (').
Quelle grande idée ne devrions-nous pas avoir de cet institut célèbre quand il n'aurait formé qu'un seul lionnne, comme ïliomas Hemerken, ou Thomas a-Kenq)is, suinom emprunté à Kempen, petite ville non loin de Cologne, où il était né vers 1580, et qui, avec son château, sa fabrique de toiles, ses distilleries et ses 3,000 habitants catholiques f), ne mérite une mention dans les géographies modernes que parce qu'elle est le lieu de naissance de cet illustre fils d'un orfèvre f)!
Je sais qu'on a voulu lui ravir son plus beau titre de gloire pour en décorer Gerson ; mais je pense qu'après l'admirable monument de critique littéraire que feu M. Malou, évêque de Bruges, a érigé à la mémoire de Thomas a-Kempis, on ne tentera plus que vainement de faire de fausses restitutions (■*).
On sait que ce livre d'amour mystique fut écrit au milieu du grand schisme d'Occident, où pendant cinquante ans l'Église fut divisée entre des papes rivaux, s'excommuniant les uns les autres et compromettant la plus haute dignité du catholicisme par les plus cruels outrages.
(') Delprat, p. 258 (r« édition).
(S) Malte-Bru\, t. III, p. 125.
H MooREN, p. I, 2, 32 et 33.
(') Voir BôHRiNGER, p. 701-705. — Cependant, les gersonistes ont de nouveau fait valoir leurs prétentions avec beaucoup de chaleur. Voyez Vert, Études historiques et antiques sur l'Imitation de Jésus-Christ, Paris, 1853. — M. Busken-Huet, dans le Gids de 1861, t. II, p. 438 et suiv., est également défavorable à Thomas a-Kempis. M. Guénebault, au contraire, s'est prononcé pour lui dans la Reçue archéologique, t. XI, p. 315-317. — M. MoU {Kerhgeschiedenis van Nederland voor deHei-vorming, t. II ^, p. 362-375) a vivement plaidé la cause de Thomas a-Kempis au moyen de la littératui-e ecclésiastique des Pays-Bas au xiv-' et au xV siècle et en montrant à Windesheim un second Thomas dans Gerlach Peters. — Voyez d'autres preuves dans de Katholiek, t. XX, p. 137 et suiv.
LES FRÈRES DE LA VIE COMMUNE
Élève de l'école de Dcventer à l'âge de douze ans, Thomas a-Renipis fut reçu, en 1399, comme membre de la communauté du mont Sainte-Agnès, où son frère Jean était prieur. Après sept ans d'épreuves, il y fit en l iOO ses vœux d'obéissance à la règle de Saint-Augustin, reçut la prêtrise en 1412, devint sous-prieur en 1425 et mourut le 20 juillet 1471 (^), laissant la réputation d'un homme véritablement apostolique et véritablement chrétien f).
En ce temps-là, la maison de Sainte-Agnès, située sur un terrain montueux et couvert de ronces, était encore une fondation récente. Tout y manquait, tout y était à créer, au milieu d'obstacles auxquels on n'avait pas lieu de s'attendre. Le biographe de Jean a-Kempis nous le représente, tout prieur qu'il était, tantôt maniant la truelle, tantôt creusant le sable et le transportant sur des charrettes comme un simple manœuvre. Sans doute, Thomas ne s'y épargna pas plus que son frère. A cause de la grande pauvreté de ses religieux, Jean leur permit de transcrire des livres, dont la vente sub- .venait aux besoins les plus pressants de la communauté. Thomas avait pour ce genre d'occupation une aptitude toute particulière, et parmi ses productions calligraphiques, on signale surtout un missel, une bible complète en quatre volumes in-folio, travail en quelque sorte herculéen, chefd'œuvre d'écriture demi-onciale, et quelques opuscules de saint Bernai'd, où l'on remarque le plus grand art et la plus grande habileté. Du temps de Rosweyde, le premier de ces ouvrages, qui date de 1414, était conservé dans la bibliothèque des chanoines réguliers de Saint-Martin, à Louvain; le second, terminé en 1459, au monastère du Corps du Christ, à Cologne f).
Thomas a-Kempis était un jeune homme d'une taille au-des-
(') A lage de 92 ans.
(«) MooREN, p. 106, 115, 116, 118, 121 et 140.
(') Vanderspheten, ajmd Terwecoren, Collection de précis historiques, 1864, p. 433 et 434.
THOMAS A-KEMPIS. lo5
SOUS de la médiocre, brun, l'œil clair, les traits doux, le pas réservé et un peu craintif, dont les talents paraissaient avoir peu fixé le regard de ceux qui avaient mission de les utiliser; à qui ses maîtres venaient d'enseigner à tenir la ])lunie de ses doigts longs et flexibles; qui inaugurait son noviciat et allait le poursuivre sept ans jusqu'à sa profession, avec une brouette et une faucille, ayant, pour récréation, à certaines heures, la copie d'interminables in-folios sur lesquels il lui fallait se courber (^).
Malgré l'extrême douceur de son caractère et quoiqu'il fût constamment livré à une vie céleste de paix et de contemplation, Thomas ne méconnut pas l'état déplorable du clergé de son temps et ne laissa échapper aucune occasion de se prononcer contre le monachisme. A l'exemple de Ruysbroeck, il accabla de tout le poids de sa colère « ces hordes de mendiants encapuchonnés qui inondaient les Pays- Bas, qui prétendaient que le travail et la piété étaient deux choses inconciliables, qui se donnaient eux-mêmes le nom de colombes et traitaient les autres ecclésiastiques de corbeaux ; qui, dans les rues et sur les places publiques, tenaient au peuple un langage trahissant la plus profonde ignorance et la plus scandaleuse immoralité f). »
Ceux qu'atteignait sa critique auraient dû en faire leur profit, ne pas oublier ces conseils de VImitation et s'abstenir :
De s'informer ainsi qui des saints est aux cieux Le plus considérable, ou le moins précieux, Et ne contester point sur la prééminence Que de leur sainteté mérite l'excellence. Ces curiosités sont autant d'attentats Qui ne font qu'exciter d'inutiles débats, Enfler les cœurs d'orgueil, brouiller les fantaisies, Jusqu'aux dissensions pousser les jalousies, Lorsque de part et d'autre un cœur passionné A préférer son saint porte un zèle obstiné.
('j Vert, Études historiques et critiques sur l'Imitation de Jésus-Christ, p. 80 et 81.
(*) Delprat, p. 21, 254 et 255 (P' éd.) et p. 88, 97, 220, 221, 283 (2'^ éd.).
LES FRÈRES DE LA VIE COMMUNE
Les contestations de ces l'echerches vaines
Ne laissent aucun fruit, après beaucoup de peines.
Ce n'est que se gêner d'un frivole souci,
Et l'on déplaît aux saints quand on les loue ainsi ('). »
Si sévèrement qu'il fût attaché à l'Église, Thomas a-Kempis n'en plaça pas moins la piété au-dessus de toutes choses et préféra aux plus doctes théologiens l'homme simple qui faisait le bien et adorait Dieu dans l'esprit et dans la vérité. « A quoi bon, dit-il, tant de cavillations sur des choses cachées ou obscures, dont l'ignorance n'entraînera pour nous aucune responsabilité devant Dieu?... Que nous importent les genres et les espèces [des nominaux et des réauxf.... Celui pour qui tout est un, que tout entraîne vers l'unité et qui voit tout en elle, peut demeurer tranquille et rester en paix. Dieu! fais-moi un dans la charité perpétuelle, car en toi je trouve tout ce que je veux et désire; h. ton aspect, que tous les docteurs se taisent, que toutes les créatures fassent silence. Oh ! si nos docteurs mettaient autant de zèle à extirper leurs défauts et à s'inculquer des vertus qu'à soulever des questions épineuses, il n'y aurait plus tant de scandales parmi le peuple f). »
Loin d'être hostile aux idées littéraires, A-Kempis fut un des plus grands promoteurs des nouvelles tendances scientifiques de la théologie f). Sa vie était un modèle non seulement des vertus chrétiennes et claustrales, mais, par cela même, une critique vivante du moine de son temps.
« Moine, pourquoi as-tu abandonné le monde? Pourquoi as-tu mis ce capuchon? Pourquoi as-tu méprisé les pompes de la terre? ÎN'était-ce pas pour servir Dieu et garder ton cœur? Pourquoi donc vagues-tu ainsi et médites-tu des choses vaines? Tâche d'imiter la vie de Jésus-Christ, apprends à converser chastement, justement, pieusement ; gouverne tes
{') De l'Imitation de Jésus-Christ, traduit en vers par Corneille, liv. III, ch. 58. (*) De hnitatione Christi, lib. I, cap. 3, 55, 1 et 2. (5) Hagen, p. 74 et 75.
THOMAS A-KEMPIS
mœurs, bouche tes oreilles, prie souvent, lis souvent. Clia(|ue jour, cliaquc heure, résigne-toi »
Quoique Thomas se montrât constamment le fils le plus humble et le plus dévoué de l'Kglise, quoique jamais il n'attaquât aucun dogme de l'Eglise, il n'en défendit non plus aucun : ses tendances étaient morales et non pas dogmatiques. De là, chez lui, rien d'exclusif, rien du fanatisme des dogmatistes. Sous le rai)port du culte, il met la foi au-dessus des pratiques, au-dessus des cérémonies et des fêtes religieuses. D'un autre côté, il tient beaucoup plus à l'esprit qu'à la hiérarchie de l'Église.
Dans ses nombreux écrits, il ne nomme que deux fois le pape, et c'est pour dire que lui et ses bulles de plomb ne sont, comme toutes les choses de ce monde, que mort, cendre, néant :
Sapiens est ille qui spernit tnillia mille.
Omnin siint niilla : Rex, papa et plombea bulla.
Cunctortim finis : mors, vermis, fovea, cinis f).
Pour Thomas a-Kempis, Jésus, le doux Jésus est tout : « c'est lui seul qu'il faut prendre pour modèle, c'est lui qu'il faut constamment rechercher, invoquer, pénétrer; c'est pour lui qu'il faut patiemment supporter le joug de cette vie f) ».
Au xv^ siècle, les pensées d' A-Kempis furent développées
(') Vita Leoni Monachi, p. 277, 249.
(') Hortulus rosarum, p. 61. Il faut y joindre VaUis îiliorum, p. 97 : « Moritur dominas (rex), papa et Cardinalis et succedit alius, cité moritus. Nemo quippe unius diei cei titiidinem vivendi babet, nec impetrare potest a papa bullam nunquam moriendi, etc. »
(') Vitam Jbesn Cliristi stude imitari,
Caste, juste, pie, disce conversari, etc.
(Chant litui'gique extrait d'un manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles.) Ce manuscrit est compris dans le catalogue sous les 4585, 4586 et 4587. Ce dernier numéro renfei'me un opuscule en langue flamande sur les bons et les mauvais discours. 11 est intitulé : Van r/oede woorden te lioren ende die te spreken. Au bas de la page finale, on lit : Finitus et scriptus per manus fratris Thome Kempis. Anno Domini MCCCCLXI».
LES 1 UÈRES DE LA VIE COMMUNE
par Antoine de Roovere (^), rhétoricien, boucher et bourgeois de Bruges, dans un poème intitulé : Van den Mollen- /ees/e f), espèce de danse macabre, oii l'auteur invite à la fête de la mort pape, cardinaux, légats, évêques, doyens, officiaux, curés, frères-prècheurs, frères-mineurs, jacobins, augustins, chartreux, clercs, maîtres, moines, béghards, lollards, béguines, nonnes, sœurs mendiantes, etc.
Un peintre brabançon, Jérôme Van Acken, a rendu cette idée dans un tableau, qui est la plus horrible, la plus impressionnante danse de mort que l'on connaisse. La toile porte quatre pieds de haut sur six de large ; les figures peuvent avoir six pouces de haut, et il y en a des centaines, multitude confuse et compacte de squelettes, d'écorchés, de larves, de fantômes, de démons, de bourreaux, de suppliciés, dont le milieu est occupé par la Mort, h cheval, armée de sa faulx, galopant sur ce pavage humain et faisant de larges trouées autour d'elle f).
Il est aisé de comprendre qu'un homme doué de la charité évangélique de Thomas a-Kempis devait la transporter dans son enseignement et dans ses sermons. Aussi, chez lui point de ces malédictions encore aujourd'hui si familières aux prédicateurs catholiques, point de ces affreuses et menaçantes peintures de l'enfer, si ordinaires au moyen âge. Pour Thomas, la terre, l'homme, l'univers, toute la création, en un mot, n'était plus chargée d'anathèmes; tout, au contraire, était relevé par la grâce divine {^).
A ses yeux, rien n'est réel, si ce n'est Dieu. Dieu seul est juste. Dieu seul est bon, Dieu seul doit attirer notre attention,
(I) Mort en 1482.
(■•') De Paus en de zyn cardinalen
Moeten aile t' deser feeste zyn, Legaten, bisschoppen, dekens, officialen, etc. (A^Jtfrf Alberdingk-Thym, Gedichten uit de verscMLlende tijdperken der Noorden Zuid-Nederlandsche literatuur; Amsterdam, 1850, p. 179. — Willems, Belgisch Muséum, i. IX, p. 190.)
(3) Clément de Ris, Le Musée royal de Madrid, p. 91 et 92. (■') MooREN, p. 149 et 150.
THOMAS A-KEMPIS
et, avec lui, ce sont les pauvres : « Allons vite dans un coin avec un petit livre. Se taire et soulï'rir, voilà ce qui donne la paix et prouve la joie. Ne nieltez votre espoir et votre consolation qu'en Dieu. Soyez humbles et miséricordieux envers les pauvres en général ('). »
L'idéal de Thomas a-Kempis, c'était la primitive Église, avec ses vertus austères, sa science élevée et simple, son dévouement inaltérable. De là, chez lui, tant de paroles tristes et amères sur la décadence du catholicisme, tant de nobles et sages conseils, tant d'exhortations encourageantes : « Puisque nous sommes frères en Christ, prions les uns pour les autres, servons-nous mutuellement, exhortons-nous, consolons-nous , réjouissons-nous , attristons-nous ensemble, comme le Christ nous a chéris. Ce sera de cette manière que nous accomplirons sa loi, que nous serons ses vrais disciples et ses amis les plus chers, aimés par le Père, adoptés par le Fils, enflammés par l'Esprit-Saint, prédestinés par toute la sainte Trinité f). » La vie intérieure, l'àme, le sentiment, voilà ce que veut Thomas : point d'œuvres sans l'amour qui sanctifie tout; et dans cette vie intérieure, le bien suprême, c'est la liberté spirituelle f). « Être détaché de toutes les créatures, ne dépendre que de Dieu; mais, dans cette dépendance, être entièrement maître de soi et de toutes choses, voilà le but
(') In angello. In een hoecxken
Cum libelle. Met een boecxken
Swighen ende lyden.
Maket vrede ende doet verbliden..
Set iiwen troest ende hopen in Gode alleen. Weest oetmoedich ende barmliei'tig tôt den amen in 't ghemeen. (Apud Alberdingk-Thym, l. c, p. 181 .) U Imitation dit de même, 1. I, ch. 20 :
Un payen nous le dit, tout chrétiens que nous sommes : « Je n'ai jamais, dit-il, été parmi les hommes Que je n'en sois sorti moins homme, etc. !>
(Traduction de P. Corneille.) (*) Concio XXXVI, De Sancia Conversatione primilivœ Ecclesiœ, p. 251 et 252. (') « Libertas spiritus principale bonum in vita spirituali. " Vita Gerardi Magni, p. 23. — " Sis intimus liber et tui ipsius potens. » Imitation, 1. III, c. 28.
IGO
LES FRÈRES DE L\ VIE COMMIXE
vers lequel l'homme doit tendre sans relâche. » Dans l'étude des saintes Lettres, Thomas ne cherchait que le Christ (') et l'Évangile, la grâce, la pénitence, la foi, l'amour, l'esprit de Dieu f), et, dans la pratique, l'instruction du peuple par la prédication (').
Pour bien comprendre toute la portée du génie de Thomas a-Kempis, on ne doit pas oublier qu'il vécut à une époque où tous les rapports sociaux avaient atteint l'apogée de leur dissolution dans l'État et dans l'Église et oii le besoin d'une transformation de la vie intérieure et extérieure de l'humanité européenne se faisait sentir tous les jours davantage : c'est, en effet, le siècle qui précéda celui de la réformation. Quoique Thomas se tînt dans l'isolement le plus complet, il n'avait pu empêcher les échos sonores de son siècle de pénétrer dans la cellule, et l'incroyable corruption de ce temps contribua, sans doute, à lui inspirer ce dégoût du monde et ce refuge en Dieu qui caractérisent son livre de VItnilation. La situation particulière de l'Église n'y fut pas étrangère : pendant la profonde dégradation qu'elle venait de subir, la papauté avait poussé ses prétentions à l'extrême : le pape voulait que les rois ne tinssent leur couronne que du Saint-Siège, que lui seul eût le droit de nommer à toutes les dignités de l'Église, lui seul pût exploiter les sources de richesses qu'il s'ouvrait de ce chef; qu'il pût recevoir les annates condamnées comme simoniaques par Chrysostome et par le concile de Chalcédoine; qu'il pût se permettre les abus les plus criants au sujet des commendes et des incorporations, des exemptions, des dispenses, et enfin des trop fameuses indulgences, introduites depuis 1300. Et quelle multitude d'autres griefs encore : la cour pontificale devenue le siège de toutes les voluptés; les palais des évêques trans-
(') « Si Cbristum bene scis, satis est si caetera nescis noxia tibi. » [Doctrinale Jummcm, cl. — Conf. c. 7.)
(2) Be Imitatione, lib. 1, c. 5, § I, p. 5; lib. III, c. 2, p. 48 et 49.
(3) Ullmann, p. 175 et 177.
ÉCOLK DE 7.W0LL : JEAN BISCII.
formés eu résidences princièrcs; le haut et le bas clergé faisaut ses délices des armes, des tournois, de la chasse, de la danse et du vin ; même l'ordre si respectable des bénédictins réduit à compter des légions de moines ignorants, paresseux et pleins de vices! Voilà beaucoup plus qu'il ne fallait pour obliger la chrétienté à rentrer dans des voies meilleures, à revenir aux mœurs et aux doctrines de la primitive Eglise, en un mot, à rentrer dans le sein du Christ. C'est à cette tâche que travailla A-Kempis, il y consacra tout ce qu'il possédait de science et de vertu, et cela explique l'immense valeur de ses écrits (^).
A-Kempis, en partant du principe que la règle du Christ n'est pas de ce monde, devait nécessairement se prononcer contre l'ambition du clergé f), l'opulence des couvents et des églises, la simonie f), le cunml des charges ecclésiastiques et les manifestations extérieures des moines. « Ce ne sont ni l'habit, ni la tonsure qui font les vrais religieux; ce sont le changement des mœurs et l'entière mortification des passions. Deux choses leur nuisent beaucoup : c'est qu'ils se livrent à trop d'exercices corporels et n'examinent pas assez leur intérieur. Des vêtements simples et une table frugale, voilà ce qui doit leur suffire. Le Christ aime un cœur pur et non un beau capuchon et une robe tissue avec une magnifique variété d'ornements. Un monastère ne doit pas abonder en richesses et en beaux édifices ; mais tous les frères doivent y fleurir par les bonnes mœurs et par les vertus saintes (^). »
De l'école de Zwoll sortit, en 1424, le célèbre réformateur des monastères d'Allemagne, Jean Busch, de la même ville de Zwoll. Après avoir pris, en 1419, l'habit de chanoine à Windesheim, Busch eut, comme Luther, des combats terribles à soutenir avec lui-même : il chancela dans la foi jus-
(*) Thomas a-Kempis, seine Zeit, sein Orden und seine Person, p. 8 et 9.
(*) Epistola IV, p. 175.
(3) Vallis liliorum, p. 95 et 98.
Epistola VI, p. 178. Voyez aussi 179 et 180.
LES FRÈRES DE LA VIE COMMUNE
qu'à douter de la diviuité de Jésus-Christ; il ne pouvait comprendre le motif qui avait porté Dieu le Père à affliger son fils des faiblesses et des misères de la nature humaine, à le laisser vivre et mourir dans ce monde, poursuivi par la haine et le mépris. Lorsqu'au réfectoire, on lisait l'Évangile durant le repas, il se disait en silence : « Non, ce n'est pas un Dieu, c'est simplement un homme que les évangélistes veulent louer; les docteurs qui représentent Jésus-Christ comme un Dieu ont vécu longtemps après sa mort. » Mais à force de prières et de méditations, il parvint à dompter son scepticisme et à rentrer dans le catholicisme le plus pur (^).
Dans plusieurs églises de l'évêché d'Utrecht, le peuple restait réuni après la messe pour se livrer à des chants d'ensemble en langue vulgaire, d'après les Vwres sur lesquels le prêtre faisait l'office et qui servaient ensuite à des pratiques de divination ou à des augures. Les dominicains de Zutphen voyaient avec douleur et indignation ces déploraljles usages se perpétuer; afin d'y porter remède, ils défendirent au peuple la lecture de toute espèce de livres flamands. Jean Busch était animé d'un zèle trop éclairé poui' tolérer une aussi extravagante mesure; d'autant plus qu'à sa connaissance plus de cent congrégations de religieuses et de béguines, dans le seul diocèse d'Utrecht, se servaient avec le plus grand avantage de livres en langue vulgaire. Mais les Pères voulaient non seulement détourner le peuple des pratiques superstitieuses, ils désiraient encore l'empêcher de lire ou de méditer les livres de sentences tirées des docteurs de l'Église. Jean Busch sut trouver, dans tout cela, un milieu, en bornant la défense aux missels et à quelques autres ouvrages dont la lecture en langue flamande pouvait présenter quelque inconvénient f).
Ce fut en 142i qu'Adolphe, duc de Berg, conçut le projet
(') GoETH.VLS, Histoire des lettres, des sciences et desarts en Belgique; Brux., 1840, t. I, p. 62 et 03.
(Sj Id., ibid., p. 63 et 64.
JEAN liUSCII.
de réfoniier un couvent situé à Bodiugou, près de Cologne; et, il cet eiï'et, il s'adressa au prieur de Wiiuleslieini, qui lui envoya Jean Buscli et trois autres frères. Après un labeur incessant de quatre années, Busch réussit à le faire ployer sous la règle de Windeslieini (').
En 1529, le monastère de Saint-Martin à Ludingkerke ou Achlum, comme on appelle maintenant ce village, aux environs de Ilarlingen, demandait une réforme profonde. Peu de prêtres demeuraient dans ce monastère ; en revanche, il était habité par un grand nombre de frères convers, qui avaient fait un pacte d'union avec les chartreux des environs; ils avaient juré entre eux de se défendre et se protéger mutuellement contre quiconque oserait troubler les délices de leur paradis. Cette coalition les avaient rendus si puissants qu'ils régnaient en despotes sur toute la Frise. L'évêque d'Ulrecht, informé de ce scandale, et ayant appris, en outre, que les hommes et les femmes qui habitaient pêle-mêle dans dans ce couvent n'étaient nullement des religieux, les en fit sortir sans délai et demanda quelques chanoines de Windeslieini, avec lesquels il fût possible de fonder un monastère honorable. Le prieur en envoya deux, dont l'un était Jean Busch, et, grâce à ces deux frères, le monastère se trouva bientôt transformé f). Ils firent de même du couvent de Sion, aux environs de la ville de Beverwyck, pour lequel ils avaient reçu la même mission.
Le concile de Bàle venait de décréter d'urgence la réforme des couvents de l'Allemagne. Busch fut envoyé à Wittenbourg, village de l'évêché d'Hildesheim, pour y être sousprieur de la maison de la B. Marie (1457). Ce fut, de tous les monastères de la province de Saxe, celui qui adopta le premier la réforme monastique f).
Désolé des abus dont il était environné, Busch conseilla au
(*) Van der Aa, Bior/raphisch ^yoordcnhoch ; Xmsi., 1852-1878, t. II, p. 1632.
(-) GOETHALS, p. 66-68.
e)lD„p.70.
LES FRÈRES DE LA VIE COMMUNE
prieur de cette maison de solliciter du concile une bulle pour le monastère des prétendus chanoines réguliers de Sultze, près de la ville d'Hildeslieim, lesquels seraient invités à se soumettre au chapitre de Windesheim dans un temps déterminé. Le concile s'empressa d'accorder cette demande. Au terme fixé, Busch se rendit, en 1559, à Sultze; mais les chanoines qu'il devait réformer étaient tellement ivres, qu'ils menacèrent de le tuer s'il se présentait devant eux. Tout ce qu'avec l'appui d'Hildesheim, Busch put obtenir de ces débauchés, qui du vrai moine n'avaient que le froc, fut leur sortie du couvent ; après quoi on admit le monastère dans la congrégation de Windesheim (').
Un an après, Frédéric, archevêque de Magdebourg, invita Busch à venir réformer le monastère de Marie et de Saint- Alexandre, près de Halle, riche et puissante communauté dont le prévôt avait les droits d'archidiacre sur 200,000 âmes, sur une étendue de onze lieues. Cette maison était dans une situation bien plus déplorable encore que celle de Zudingkerke, qui ressemblait à une congrégation militaire. Pour donner une idée de celle de Halle, il suffira de dire que, d'après l'opinion du peuple, on ne devenait prévôt de la Bienheureuse-Marie qu'après avoir été emprisonné au moins trois fois pour différents crimes f).
Afin de parvenir plus facilement à la réforme de ce lieu de scandale, ainsi que de tous les couvents qui se trouvaient dans l'archidiaconat, on pria le père visiteur, Jean Busch, de se charger de la prévôté. Ce fut vers 14i9, après avoir gouverné le monastère de Sultze pendant neuf ans, qu'il se vit élever à cette dignité f).
En l iol, le cardinal Nicolas de Cusa convoqua les prélats allemands à Magdebourg et leur fit connaître, en assemblée générale, qu'il tenait de la cour pontificale l'ordre de pro-
(') GOETHALS, p. 70-73.
(2) II)., p. 73 et 74. — Van der Aa, p. 1633 et 1634. (5) Id., p. 74 et 75.
JEAN BUSCII.
cédci' à la réfoniie de tous les monastères de cet archevêché. Il chargea de celte difficile mission Busch et le prévôt de Saint-Maurice, à Halle. L'activité de ces deux hommes, également distingués, également remarquables, s'étendit sur les couvents de\Ycimar,Lei})sick,Naundjourg,lIallerstadt,Erfurt. Les nobles effoi ts de Busch furent couronnés par une disgrâce qu'il encourut auprès du nouvel archevêque de Magdebourg, qui était entièrement à la dévotion des ennemis du chanoine de Windesheim. Mais, en 14G2, le monastère de Sultze lui conféra de nouveau la dignité de prieur; et, neuf ans après, l'archevêque de Magdebourg lui rendit son amitié et son estime. Dès lors, Lunebourg, Brème, le Holstein, la Frise, rOveryssel, la Westphalie, le Brandebourg, Magdebourg, la Meisnie, la Thuringe, la Saxe, toutes les contrées, toutes les villes de la Germanie où il croyait pouvoir faire du bien furent tour à tour visitées par l'éminent réformateur, dont plus d'une fois la vie courut les plus grands dangers au milieu de sa laborieuse carrière. Puis en 1474, sentant sa fin approcher, il termina la rédaction de ses mémoires, qui sont de la plus haute importance pour l'histoire du peuple et pour celle de l'Église, et il mourut, en 1479, à Sultze même, après avoir résigné sa charge de prévôt. Malheureusement, les réformes qu'il avait introduites ne lui survécurent que pendant quelques années (^).
Ruysbroeck était l'auteur d'une mystique religieuse appuyée sur la contemplation spéculative dont le vol sublime convenait surtout aux esprits supérieurs. Avec Gérard Groot, Radewyns et Thomas a-Kempis commence une autre mystique, toute pratique et éminemment populaire, mais ascétique rejetant tout ce qui ne semblait pas en connexité directe avec la vie morale et religieuse, et fondée sur le principe d'association monastique et sur l'éducation de la jeunesse. Le sol natal de cette mystique, c'est le nord des Pays-Bas, les villes de l'Overyssel, et notamment De venter,
{<) GoETHALS, p. 75-81. — Van der Aa, p. 1634-1636.
LES FRÈRES DE LA VIE COMMUNE
la plus considérable de toutes. Ou se croyait revenu aux premiers temps du christianisme. Nos trois mystiques s'étaient constannnent efforcés de se détacher de la science dogmatique et de n'agir que sur l'individu, de le porter sans cesse à l'examen de sa conscience, de son moi intime et de faire tout ce qui peut rendre l'homme de plus en plus pieux. Mais par là même ils travaillaient davantage à la pratique de la vie religieuse et, par suite, ils aboutissaient à l'indifférence en matière de dogme. Ce fut ainsi que, bien malgré eux, les frères de la vie commune concoururent au progrès du rationalisme du xvi'' siècle, secondé par la Renaissance, et dont le plus illustre de leurs élèves, Érasme, devint l'inniiortel représentant (').
Ce mélange d'aspirations idéales, de rêveries contemplatives et d'oppositions anticléricales de nos mystiques constitue l'atmosphère intellectuelle et morale dans laquelle ont grandi les écoles primitives de peinture des Pays-Bas.
A l'école de Ruysbroeck appartenait encore Henri Harphius ou Yan Herp, né au bourg de Herp ou Erp, dans la Campine, qui fut provincial des franciscains en Flandre et supérieur de la maison de cet ordre à Malines, où il mourut en 1478. Plus élevé que le célèbre mystique allemand, le docteur sublime et illuminé Jean Tauler, il se rapprocha de Ruysbroeck. Faire naître, graduellement, par une sorte d'épuration et d'épreuves, les divers états de la vie divine dans l'àme humaine, d'abord dans chacune des facultés, puis dans la substance entière de l'àme, possédée alors par toute la Divinité elle-même, tel est le but spiritualiste qu'Harphius s'est proposé dans ses ouvrages, dont les premières éditions parurent, l'an 1502, en flamand. Elles furent bientôt prohibées pour l'opinion de l'auteur que les hommes parfaits, mus par l'impulsion seule de l'esprit divin, n'ont pas besoin de directeurs, ceux-ci étant, d'ordinaire, plus occupés des
(') BoHiiixGER, p. 612 et 613. — Vorreiter, LutJier's Rinr/cn mit den antichristlichen Principieii des Révolution ; Halle, 1860, p. 82, 83 et 109.
IlE^RI iiAUPiiirs.
pratiques extérieures que de la vie spirituelle. Dans la version française, on supprima la dénomination de créature éternelle donnée à l'homme, qui a pris, selon Ilarphius, son origine dans le temps et dans l'éternité.
Bossuet applique au même auteur le reproche fait par Gerson à Ruysbroeck, de pousser trop loin l'allégorie du langage figuré du Cantique des Cantiques, en parlant des noces spirituelles de l'épouse avec l'époux, jusqu'à prétendre que l'àme s'unit tout entière et inséparablement avec Jésus-Christ, dans la contemplation d'idées qui ont produit, surtout chez les femmes d'une sensibilité vive, ce mysticisme exalté d'autant plus propre à égarer l'esprit qu'il flatte davantage l'imagination (').
Harphius avait attaqué avec beaucoup d'énergie un des grands défauts des croyants de son siècle, en leur reprochant de ne faire le bien que dans l'espoir de la béatitude céleste et de n'éviter le mal que par la crainte de l'enfer; il leur avait remontré qu'il ne fallait faire l'un et l'autre que par le pur amour de Dieu, que par un effort constant à se conformer à toutes ses volontés et à les accomplir sur la terre au risque de perdre les honneurs et les biens de cette terre. «Et qu'on ne se figure pas, dit-il, que ce soient les œuvres, c'est-à-dire les pénitences, les retraites dans un couvent qui sauvent. Non, c'est la foi en Dieu seul, c'est le pur amour de Dieu pratiqué dans toute la liberté des enfants du Christ, c'est-à-dire sans espoir du ciel et sans crainte de l'enfer, qui fera notre salut f). «
A Harphius, il faut ajouter Jean Brugman, fameux prédicateur du xv*' siècle, qui vit le jour dans la ville natale de Thomas a-Kempis et fut élevé à Saint-Omer dans le culte de la vertu et des lettres sacrées et profanes. Son éloquence naturelle, mais bizarre, a été comparée à celle du père Bridaine, et son désintéressement évangélique était devenu prover^
(') Biographie universelle, art. Harphius.
MoLL, Johannes Brugman; Amsterd., 1854, 1. 1, p. 27 et 28.
LES FRÈRES DE LA VIE COMMISE
bial. Aussi exerçait-il un empire immense sur la multitude, dont il connaissait les idées, le langage et les besoins. Voulait-il faire à la fois son éloge et la satire de ses confrères, il tirait, en chaire, un billet de sa manche et s'adressait ces questions : «Brugman, vas-tu armé de longs couteaux pour défendre les lieux de prostitution? Non, certes. Plutôt que d'être sinioniaque, tu préfères aller simplement avec un pauvre froc rapiécé. Donnes-tu l'absolution pour de l'argent? Non, certes. Tu confesses tout le monde gratuitement pour plaire à Dieu, et tu ne dépouilles pas les brebis de leur laine. Quand il y aura des pestiférés, les abandonneras-tu, comme font quelques-uns? Non, certes. Pauvres ou riches, tu colleras ta bouche sur la leur, tu les assisteras jusqu'à leur dernier soupir ('). »
Puis prenant un crucifix et le montrant à toute l'assistance, il accompagnait ce mouvement d'autres paroles également caractéristiques, dont voici la fin : « Chers amis en Jésus- Christ, connue j'ai choisi un pauvre petit couvent pour vous montrer à tous le chemin de la vie éternelle, et comme j'ai besoin de votre aide et assistance, je prie, au nom du crucifié, tous ceux d'entre vous qui sont disposés à me rester fidèles, de lever le doigt en signe d'adhésion, »
L'assentiment était universel, et Brugman se disait, pour leur bonheur, prêt à verser jusqu'à la dernière goutte de son sang f).
Dans ces temps, la parole parlée était tout autrement puissante qu'elle ne l'est de nos jours. On raconte que l'effet de celle d'un de nos mystiques fut tel que beaucoup de ses auditeurs, frappés, transportés, « ravis dans les cieux », tombèrent évanouis f).
(') Bior/rapTdc universelle, art. Bvuf/man.
{'^) MoLL, Johannes Brugman, t. I, p. 137 et 138. — Conf. Ckrisier, Tableau de l'histoire générale des Provinces- Unies ; Uti'eclit, 1770, t. II, p. 194. — Voir un autre sermon de Brugman, apud .1. Le Long, Historische Bescliryving van de Reformatie derstadt Amsterdam; Amst., 1729, f. 360-369.
(5) Freytag, Bilder der deutschen Yergangenlieit, t. II, 1, p. 322 et 323.
DENYS LK CIIAUTUKUX.
Il ne fallait rien moins qn'nn piédicatcur comme Brugman pour ranimer le feu sacré des croyances relif^ieuses ; car le peuple célébrait les jours de fête non pas dans les églises, mais dans les cabarets, où il jouait, buvait, se battait depuis le malin jusque bien avant dans la nuit (').
Brugman, qui s'était aussi fait connaître comme hagiograplie f) et connue poète f), mourut à Nimègue en 1475. Il avait vécu dans l'amitié de Denys Van LeeuNven, surnommé le Chartreux, né à Rickel, village près de Looz, et mort, en 1 447 (^), prieur de son ordre à Ruremonde.
Denys, également remarquable connue honmie, comme savant, comme prédicateur et comme écrivain mystique, lutta — à l'exemple de tant d'autres — contre la décadence de l'Eglise de son temps et fut en correspondance avec tous ceux qui, en Allemagne et dans les Pays-Bas, travaillaient à la destruction des abus. Il publia une série de traités sur la yie des prélats, des archidiacres, des chanoines, des moines, des nonnes, des curés, des nobles, des guerriers, des marchands, etc. Pour répondre notamment aux vives instances de Brugman, il composa un manuel de doctrine chrétienne destiné à servir de guide non seulement à certaines classes de la société, mais à tous les croyants en général. Cet ouvrage f), qu'on peut encore lire avec fruit aujourd'hui, fournit des éclaircissements importants sur l'état de l'Église au xv" siècle et sur les changements qu'elle devait subir. S'attachant à rappeler les vrais principes et l'esprit du christianisme d'après les apôtres, les lettres de saint Paul et les paroles de Jésus-Christ lui-même, l'auteur montre que
(') MoLL, p. 170-172.
(■^) Voyez Yita aime Yirginis Lydwine. Translatio tcrtia, per vcncrabilcni jMtrem fratrem Joli. Brugman. An. 1456; Scliiedani, 1498. — Conf. Moll, ï. c, t. IF, p. 98-143.
(3) Hoffmann von F.\LiJiRSLEBEN, Hurœbelgicœ, t. II, p. 34-41. — Moll, t. II, p. 205-218.
('') A 1 âge de 69 ans.
(^) Dionisii Carlh., de doctrina et reguUs vitœ christianœ, lib II.
LES FUÈUES DE L\ VIE COMMUNE
l'Église primitive n'était autre chose qu'une assemblée de fidèles dont la vie était consacrée à l'amour et à l'adoration de Dieu ; et, à ce sujet, il prend occasion pour tonner contre la ruine de l'Église et contre la monstrueuse dégradation du peuple chrétien de son temps. « La vigne du Seigneur est dévastée, s'écrie-t-il ; ce ne sont plus des chrétiens, ce sont des antichrétiens! Ils ont fait un pacte avec la mort et l'enfer! Partout, c'est la chair, le luxe, le jeu, le théâtre, les voluptés qui l'emportent. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que les grands et les savants parmi les peuples sont précisément les plus coupables ; ce sont eux, en effet, qui se livrent avec le plus de fureur aux vices du siècle, au mensonge, à la débauche, à la simonie, h l'avarice, à l'usure ; ce sont eux qui ont gangrené tout le corps de l'Église (^). »
A tant de maux, Denys oppose treize règles fondamentales basées sur l'Écriture et les pères de l'Église, puis une recommandation de devoirs pour toutes les conditions de la société, pour le pape aussi bien que pour le moindre cénobite, pour le prince aussi bien que pour le dernier homme du peuple. Partout, dans ces chapitres si curieux, se rencontre la même inspiration biblique, les mêmes plaintes sur l'état corrompu de la chrétienté, les mêmes menaces contre la simonie et le concubinage des prêtres, les mêmes exhortations à la réforme de la vie chrétienne tout entière. Le pape est particulièrement prié de concourir à cette réforme tant désirée et, dans ce but, de convoquer un concile général f).
Denys s'adresse aussi d'une manière toute spéciale aux curés, aux pasteurs des âmes, à qui il demande, avant toute œuvre, d'être chrétiens; de pratiquer les vertus des apôtres; d'être doux, tolérants et probes ; de bien expliquer les paroles de l'Écriture; de tout faire pour les inculquer dans l'esprit et dans le cœur des fidèles; de beaucoup lire, étudier, écrire;
(') MoLL, t. I. p. 70-77.
(2) ID., p. 77-79.
DENYS LE CKAUTUKl X.
de se corriger eux-mènics et de s'occuper principalement des petits et des pauvres (').
11 reniontiait au pape, aux prélats, aux rois que la perte de Constant inople, récemment conquise par les Turcs, était la peine infligée à leurs péchés et à ceux de leurs peuples; qu'ils devaient s'appliquer sans délai îi la réforme de leure mœurs et venger l'Église du sanglant outrage qui venait de lui être fait ))ai' cette catastrophe ('^.
Brugnian partageait entièrement les opinions de son ami : il ne voyait dans l'Église qu'un champ ravagé sans culture f). Mais si, par rapport au dogme et à la morale, il était d'accord avec Thomas a-Rempis, il différait radicalement de ce mystique en ce qui concernait la vie sociale. A-Kempis dédaignait cette vie extérieure, parce qu'il attendait tout de Dieu, rien des hommes; il fuyait la fréquentation des femmes, desamiset des étrangers, comme des pièges du démon. Brugman, au contraire, tandis que le pieux cénobite se renfermait dans sa cellule, travaillait, lui, sans relâche dans les tunmltueuses agitations du monde et agissait à la fois sur les intérêts ]-eligieux. et sur les intérêts sociaux de l'humanité. Et c'était chose nécessaire, car, même durant le xv* siècle, les bons prédicateurs étaient rares (*).
En 1409, un autre franciscain, Henri Stuurman, insistait auprès du magistrat de Groningue sur la nécessité de la réforme morale des moines mendiants. Il faisait une censure amère de leur dépravation et demandait que l'on créât une commission de quatre membres pris dans la bourgeoisie et chargés de les surveiller f).
Les frères de la vie commune s'étaient principalement réunis pour faire des exercices de piété et des actes de bien-
(') MoLL, p. 79-80.
Bérault-Bercastel, Histoire de l'Église; Paris, 1778, t. XVI, p. 89 et 90. (•») MoLL, p. 97.
ri lD.,p. 99, 100, 148 et 149.
HoFSTEDE DE Groot, Gcschiedenis der Broederenkerh in Groningen; Groningue, 1832, p. 9.
LES FRÈRES DE LA VIE COMMUNE
faisance, et non pour attaquer ouvertement l'Église ; mais pendant la seconde moitié du xv^ siècle, la théologie prit des tendances décidément hostiles à l'ordre ecclésiastique. Elle fut surtout engagée dans cette voie par les doctrines de Wicleff et de Hus, et bientôt on commença à pénétrer philosophiquement l'essence même de la religion, en se guidant beaucoup plus sur les textes de l'Écriture que sur les traditions de l'Église. C'est alors qu'on entendit Jean Yan Goch (^), prieur d'un couvent de chanoinesses à Malines, nommer Thomas d'Aquin le prince de l'erreur ; déclarer sans détour que la Bible est la seule autorité de la foi ; que les écrits des théologiens de son temps, notamment ceux des moines, n'avaient aucune valeur ; que l'emploi de la force en matière de foi est condamnable; que, l'amour étant la seule loi du christianisme, la doctrine évangélique, loin de contraindre l'esprit humain, voulait, au contraire, le rétablir dans toute sa liberté d'action ; que les vœux monastiques n'étaient ni d'une nécessité absolue, ni aussi méritoires qu'on le prétendait; que l'Église peut errer; que la différence entre les évéques et les simples prêtres n'est pas d'institution divine ; que la chrétienté devrait revenir à la simplicité de ses temps primitifs f). Van Goch parlait aussi avec beaucoup de sévérité de la vie scandaleuse des moines, qui, disait-il, était telle que Satan rougirait d'imaginer ce que beaucoup de moines osaient prendre sur eux f).
Goch, lui aussi, ne mettait pas la loi dans l'observation des rites extérieurs ni dans la pratique des bonnes œuvres; mais, à l'exemple des mystiques et des autres hommes de l'opposition, il la plaçait dans la piété et dans la foi. Quant à l'Église, il n'entendait par ce mot que la communauté de ceux qui tendaient à la piété, fila foi, àla sainteté et qui étaient reliés entre
(') Il mourut en 1475.
(^) Walch, Mcnimcida mœdii œvi. Goetting, 1757, t. I, fasc. 4. Prœf., f. XXXV-X^XVII. — Hagen, p. 75, 76, 116 et 117. — Ullmann, t. I, p. 150. — Okken, p. 115.
(') Walc^i, l. c, f. 122.
JEAN VAN GOCII.
eux par la chaiiCé sous leur cliof Jésus-Christ. Ce lien nelait donc pas une aulorilc religieuse extérieure, mais l'amour des uns pour les autres. « C'est pourquoi on n'était pas tenu de croire au pape, qui avait erré plus d'une fois. L'unité de l'Église n'était que spirituelle, et son vrai chef était le Christ. Saint Pierre avec le pape ne constituaient donc pas cette unité. Aussi, combien n'y a-t-il pas dans ce monde d'excellents chrétiens qui ignorent Rome et le pape (')? »
« L'Église, disait-il, ne peut reposer que sur l'Évangile, et l'on ne doit lui obéir que pour autant qu'elle repose sur ce fondement.
« Il y a un double sacerdoce, l'un qui s'acquiert par l'état de prêtre et par le sacrement, l'autre que l'on obtient par la nature rationnelle de l'homme. Ce dernier sacerdoce est commun à tous. Le peuple a le droit de s'opposer au clergé qui corrompt l'Église. Les rapports du clergé avec le peuple ressemblent à un contrat qui peut être résilié dès que les prêtres ne font plus leur devoir. » Aussi Goch voulait-il que ceux-ci fussent soumis tous les ans à une réélection par le peuple.
« Le pape n'a d'autre mission que d'édifier les fidèles. S'il s'en acquitte dignement, on lui doit obéissance, sinon, on est tenu de lui résister. Le pape n'est pas le maître de l'Église; mais il est, comme tous les fidèles, obligé envers Dieu, le Christ et l'Évangile. Son autorité n'existe que lorsqu'il représente véritablement l'Évangile, de telle sorte que tous ceux qui comprennent l'Évangile mieux que lui ont aussi plus d'autorité f). »
On le voit. Van Goch avait déjà les tendances des réformateurs du XVI* siècle; c'est, chez lui, la même lutte contre le philosophisme scolastique et contre le principe d'autorité absolue, la même valeur donnée à l'Écriture sainte et à la pratique de l'Évangile, la même polémique
(') Hagen, t. II, p. 118 et 119.
(*) Id., p. 119 et 120.
LES FRÈRES DE LA VIE COMMUNE
contre le Irop grand mérite alliibué aux œuvres spirituelles et aux exercices de piété. Avec une éloquence qui bouillonnait comme un fleuve de feu, il voulait arracher à la décadence tous les ordres de la société, le peuple aussi bien que les grands, l'Etat aussi bien que l'Église; et, chose surprenante, jamais il ne fut suspect à la hiérarchie ecclésiastique et jamais non plus il ne se vit exposé à la moindre persécution, sans doute parce qu'il ne répandait pas ses principes et ses critiques dans la vie publi(|ue, mais qu'il les renfeiinait dans le cercle de ceux qui pouvaient le comprendre et l'apprécier. Et cependant, par ces principes, Goch était un réformateur dans la véritable acception du mot (').
A la même époque brillait un homme plus considérable encore que lui, Jean Wessel f), surnommé Gansfort, Goese- Yort ou Gansevoct, fils d'un boulanger de Groningue, élève de Zwoll et ami de Thomas a-Rempis.
Wessel, après avoir étudié et enseigné à Zwoll, hélait allé approfondir la philosophie et la théologie à l'université de Cologne. Cette université, cependant, était alors bien déchue de sa splendeur. Il y régnait le sombre et intolérant dogmatisme scolastique, dont l'esprit de persécution se fit sentir dans toute son étendue immédiatement avant la réformation de Luther. Cologne était devenu le siège principal des inquisiteurs en Allemagne, et c'est de là que sortit, à la fin du XV* siècle, le terrible Maliens Maleficarum. Aussi les écrivains les plus distingués de ce siècle et du xvi* ne parlent-ils qu'avec mépris de cette ville, devenue un centre de l'obscurantisme, après avoir rendu tant de sei vices à la science. On disait que Virgile et Cicéron y étaient rejetés avec autant de dégoût que la viande de porc par les juifs f).
Le jeune étudiant, qui avait été élevé à Zwoll dans une douce et abondante piété chrétienne et formé à une école
(') Ullmann, t. I, p. 14G-150.
(2) Né en 1419, mort en 1489.
(3; Ullmann, t. II. p. 303-310. — J. Friedrich, /. Wessel, p. 94 et 95.
JEAN WKSSKF,.
d'où sortirent plus lard les restaurateurs de l'antiquité classique, ne devait se plaire que très médiocrement dans une université qui en était encore aux systèmes surannés d'Albert le Grand et de Thomas d'A(|uin. Il n'en fut pas moins reçu docteur, mais il ajouta beaucou[) plus d'importance à l'étude des livres conservés dans les bibliothèques des couvents, surtout dans celui des Bénédictins. 11 avait une prédilection particulière pour la philosophie platonicienne, qui avait à ses yeux le mérite de se rapprocher du christianisme. Il fut assez heureux pour se fortifier dans la langue grecque chez quelques Hellènes réfugiés à Cologne. Afin de connaître ensuite l'Écriture sainte dans ses textes originaux, il apprit de juifs et de moines l'hébreu, le chaldéen et l'arabe {^).
Champion ardent du réalisme, Wessel partit, en 14-52, pour Paris, après avoir séjourné quelque temps à Louvain. Il voulait déployer, dans la capitale de la science théologique, son activité réformatrice parmi les nominaux, au profit des réalistes f).
On sait que les théologiens de l'université de Paris furent en partie les auteurs et les défenseurs les plus remarquables de l'opposition antipapale des conciles de Constance et de Bâle, ainsi que les promoteurs de ce principe si fécond en conséquences suÎA'ant lequel les conciles sont au-dessus des papes. Tout cela donnait au nominalisme une sorte de justification, outre qu'hostile aux développements dialectiques du réalisme et favorable à l'Écriture sainte et à la primitive Église, il s'alliait au mouvement réformateur du siècle. Aussi les représentants des nouvelles idées en France étaient-ils tous des nominal istes, tels que Pierre d'Ailly, Nicolas de Clémangis, Gerson et tant d'autres. Mais quelle que fût leur haute influence, ils ne parvinrent pas à empêcher le retour des vieilles querelles du réalisme et du nominalisme, qui, en effet, reprirent force et vigueur vers le milieu du xv'' siècle.
C) Ullmann, p. 310-315. — Friedrich, p. 95-97. (') Friedrich, p. 97.
LES FUKUES DE L\ VIE COMMUiNE.
Paris en fut le principal théâtre et il attira tous ceux qui brûlaient du désir de combattre. C'est parmi eux que prit place "NVessel, qui avait refusé une position à l'université deHeidelberg, afin de pouvoir aller rompre une lance à Paris et, particulièrement, afin de ramener au réalisme deux de ses compatriotes, Henri Yan Zomeren et Nicolas d'Utrecht, nominalistes célèbres.
Mais, au milieu de la lutte et des études qu'elle nécessitait, Wessel changea peu à peu d'opinion et passa lui-même au nominalisme. En même temps, il s'intéressa aux disputes de l'université sur l'étendue du pouvoir pontifical, l'infaillibilité du pape, les abus de l'Église et de la cour de Rome, et bientôt il figura parmi les plus illustres platoniciens de Paris (^).
Cependant, malgré cette adhésion au nominalisme, Wessel n'adopta pas toutes les doctrines de cette philosophie, qu'il accusait, entre autres critiques, de ne pas distinguer « le feu qui purifie du feu qui punit » et de se permettre une grande « dissidence et incohérence de mots « à l'égard des indulgences f).
Wessel demeura environ seize ans à Paris. Il y eut pour maîtres Henri van Zomeren et Nicolas d'Utrecht, qu'il avait d'abord voulu convertir; puis Guillaume de Phalis, Jean de Bruxelles et Jean le Picard, de son nom de famille Haveron, qui, en 1450, fut recteur de l'université. Parmi les hommes plus jeunes sur lesquels il exerça de l'influence, il importe de citer Jean Reuchlin et Rodolphe Agricola, dont il sera question ci-après f).
Après qu'il eut visité d'autres universités et la ville de Rome, où il se trouvait en 1470 et 1471, nous le rencontrons de nouveau à Paris en 1473. Cette année, Louis XI publia un édit qui tomba sur le nominalisme comme un coup de ton-
(') Bnhcits, Ilistoria universitatis parisicnsis, t. V, f. 666, 780 et 918. — Friedrich, p. 99-102.
(2) Wesselii, Opéra; Amst., 1617, p. 850 et 890. — Friedrich, p. 102. (5) Friedrich, p. 102 et 103. — Ullmann, p. 340-341.