BÉGUINS ET LOLLARDS
datait du commencement du xni* siècle. Quoique déjà, en 1268, ils fissent partie du tiers ordre de Saint-François, ils n'en continuaient pas moins d'exercer leur profession de drapiers; ils furent reconnus, en 1453, membres de la corporation de ce métier, et successivement ils donnèrent une telle extension à leur manufacture, qu'en 1525 les autres drapiers se plaignirent vivement, auprès des magistrats communaux, du préjudice que leur causait le nombre des métiers en activité chez les béghards. Ces plaintes furent accueillies favorablement, et il en résulta un arrangement par lequel ils s'obligèrent à ne pas avoir plus de huit métiers (*). En général, la mission de nos béghards fut de visiter les pauvres, les fous, les malades et d'enterrer les morts (-).
Aussitôt après l'année 1300, on trouve à Anvers les lollards f) chargés de la même mission. Ils n'avaient rien des reclus ni des sectaires; unis à l'Église, ils s'acquittaient des mêmes devoirs que de nos jours les sœurs de charité (^). Plus tard, néanmoins, une partie d'entre eux s'érigeaient, sur les grands chemins, en interprètes de l'Écriture, gagnaient leur pain en mendiant et jetaient par leurs extravagances la confusion et le trouble dans les masses f). Jamais, cependant, ils n'allèrent aussi loin que ceux de l'Autriche et de la Bohême, dont les erreurs, qui provenaient des fratricelles, consistaient principalement dans les articles suivants : « Lucifer et les autres démons ont été chassés du ciel injustement et ils y seront un jour rétablis; les anges, coupables de cette injustice, seront damnés éternellement avec tous les
(') Annualise de la province de Limbourg, 1870, p. 134.
{*; Gramayb, Antiquitates belgicœ, f. 18. — A. MATTHiBUS, Veterts œvi analecta, t. I, p. 491 et 492. — Mosheim, Inst. Hist. eccL, p. 589 et de Beghardis^ p. 583.
(*) Suivant Mosheim, le nom de loUard ne désignait pas une confrérie particulière, mais se donnait quelquefois à celle dos béghards. On le fait dériver de lollen, chanter à voix basse, parce qu'en portant les morts à la sépulture, ils chantaient à voix basse et sur un ton lugubre.
(*j Dblprat, VerJiandeling over de broederschap van G. Groote» Arnhem, 1856. p.38(2» édit.)— Ullmann, t. II, p. 16-23.
p; Delprat et Ullmann, /. c.
hommes qui ne sont pas de cette secte. Marie est demeurée vierge après l'enfantement ; ce n'est pas un homme qu'elle a mis au monde, c'est un ange Ç). »
11 faut se garder aussi de confondre nos lollards, non plus que nos béghards, avec ceux des provinces rhénanes, qui professaient les hérésies d'Amaury de Bène. Ce philosophe avait enseigné que le Saint-Esprit s'incarne sans cesse dans l'homme, que tout est Dieu, que le Créateur et la créature sont identiques. Et comme les disciples ont l'habitude d'exagérer les doctrines de leurs maîtres, les hérésiarques rhénans professaient des doctrines immorales dont il ne convient pas de faire remonter la responsabilité à de Bène f).
Les porrétistes, ainsi nommés de Marguerite Porrette, née dans le Hainaut (^, soutenaient qu'une personne anéantie dans l'amour du Créateur peut satisfaire librement tous les désirs de la nature, sans crainte d'offenser Dieu. Comme elle défendit avec opiniâtreté cette doctrine, elle fut condamnée en 1310, à être brûlée vive, à Paris, où elle s'était rendue pour la propager (^).
Lorsque la grande peste noire, qui avait commencé en Provence, à la Toussaint de l'an 1347, s'abattit sur l'Allemagne, elle la trouva plongée dans un de ses plus sombres accès de mysticisme. La plus grande partie de ce pauvre peuple était depuis longtemps privée des sacrements de l'Église. Les papes d'Avignon l'avaient jeté, en outre, dans le désespoir, par leurs ana thèmes. Tous les pays qui reconnaissaient l'adversaire de ces pontifes, Louis de Bavière, couronné empereur en 1328, étaient frappés d'interdit. Plusieurs
(•) Lenfant. p. 31 et 32.
(*i Bouquet, Rei'um GalL script., t. XVII, p. 83. — Gerson. opp., t. IV, p. 826. — Thomasii origines philosophicœ et ecclesiasticœ, p. 113. — Martini Polont chronicon, p. 364. — Eeisterbach, demiraculis, lib. V, c. 22.— Giesbler, t. II, 2, p. 410-414, 642-645.
Cj D'api*ès Foppens, A Valenciennes.
(*) HovERLANT DE Bauwelaere, Essai chronologique pour sertir à Vhistoire de Toimmy, Tournai, 1805-1834. t. XVII, p. 262 et 263. — Foppens, /. c, f. 188.
PORRETISTES ET FLAGELLANTS. 77
villes, particulièrement Strasbourg, restaient fidèles à Louis, même après sa mort, et subissaient toujours les effets de la sentence papale. Point de messe, point de viatique. La peste tua dans Strasbourg seize mille hommes qui se crurent damnés. Les dominicains, qui avaient persisté quelque temps à faire le service divin, finirent par se retirer comme les autres. Dans l'abandon où les laissait FËglise, les hommes du peuple s'habituèrent à se passer des sacrements et à les remplacer par des mortifications sanglantes et des courses frénétiques. Des populations entières partirent, allèrent sans savoir où, comme poussées par le vent de la colère divine. Elles portaient des croix rouges, couraient demi nues sur les places, se frappaient avec des fouets armés de pointes de fer, chantaient des cantiques qu'on n'avait jamais entendus. Elles ne restaient dans chaque ville qu'un jour et une nuit, et se flagellaient deux fois le jour; cela fait pendant trente-trois jours et demi, tous se croyaient purs comme au jour du baptême Ç).
Ces flagellants se rendirent d'abord d'Allemagne aux Pays- Bas, où leur fièvre gagna la Flandre et le Hainaut, et de là ils pénétrèrent en France. Le pape les condamna, les puissances temporelles leur coururent stis. Des gentilshommes et des seigneurs s'étaient laissé entraîner par l'extase du peuple, et de nobles âmes avaient suivi leur exemple. Quoi d'étonnant? Ce fut la grande époque du mysticisme (*)•
Les flagellants disaient qu'ils ne faisaient qu'obéir à une lettre venue du Ciel et portée par un ange à l'église de Saint- Pierre, à Rome, lettre dans laquelle on voyait que Jésus- Christ, irrité contre les hommes, avait cédé aux prières de la Vierge et des saints et avait pardonné aux pécheurs, à condition qu'ils se flagelleraient, chacun hors de chez lui,
(*) MicHBLET, Histoire de France, Paris, 1852. t. III, p. 343-345. (•; OuDBGHERST, AnticUes de Flandre, Gand, 1789. t. II, p. 558. — Michelet, p. 344 et 345.— Conf. Reçue britannique, 1853, t. II, p. 48-51.
pendant trente-trois jours et douze heures. La miraculeuse lettre était lue publiquement aux assistants, après chaque opération, et servait continuellement à recruter la confrérie, à mesure qu'elle diminuait par le départ de ceux qui avaient atteint le terme de leur expiation volontaire. Cet accès de pénitence, suscité par l'Enfer, disent les annales de Trêves, était destiné à fléchir la colère de Dieu, qui, à cette époque, décimait le genre humain au moyen du fléau épidémique dont toutes les chroniques du temps ont fait une si terrible peinture, et qui avait valu tant d'indulgences papales aux malheureux que la peste enlevait, et tant de biens à l'Église en récompense de ses largesses spirituelles. Le roi de France, de l'avis de ses théologiens qui avaient consulté Clément VIj ne permit pas que les flagellants entrassent dans Paris et s'y donnassent en spectacle. Clément même les condamna formellement et donna ordre à Baudouin, archevêque de Trêves, de chercher à les découvrir et de les punir s'ils s'obstinaient. Ce prélat, pour ne pas perdre inutilement son temps à tenter des conversions qu'il croyait impossibles, persécuta les flagellants avec cruauté (^).
Le 15 août 1549, les premiers flagellants arrivèrent à Tournai : ils étaient environ 200 et venaient de Bruges. Ils se rassemblèrent à midi sur la place du marché, et une grande rumeur se répandit aussitôt par toute la ville, dont les habitants accouraient pour voir cet étrange spectacle. Ces pèlerins se mirent d'abord en devoir d'accomplir leur pénitence et à se flageller rudement. Les Tournaisiens, qui n'avaient jamais vu chose semblable, eurent grande pitié de ces pauvres gens, qui s'infligeaient à eux-mêmes un châtiment si cruel, et ils appelaient la miséricorde de Dieu sur eux. Ces pénitents brugeois demeurèrent dans la ville pendant toute la journée et la nuit suivante. Le lendemain (c'était un dimanche), ils vinrent au couvent de Saint-Martin; là, ils
(*) Dom Calmbt» apud Db Potter, Histoire du Christianisme, t. VI, p. 446-448.
LES FLAGELL.VNTS. 79
reeommeiicèrent leurs flagellations; après le dîner, ils la réitérèrent sur la place du marché. La commune s'intéressait de plus en plus à eux. Toutefois, les opinions étaient loin d'être unanimes à leur égard; car il y avait beaucoup de bourgeois qui ne les approuvaient pas ; mais le plus grand nombre prenait parti pour eux (^). »
Le mardi suivant, une procession, où se trouvaient réunis le doyen, le chapitre, une grande affluence de religieux et tout le peuple, se rendit au couvent de Saint-Martin. Le frère Gérard de Muro, de Tordre des mineurs, prêcha sur la grande mortalité qui menaçait le monde. Il reprit énergiquement les vices et les habits immodestes des hommes et des femmes. Mais, à la fin de son sermon, il omit de prier pour les flagellants. Le peuple en fut indigné et, pendant toute la semaine, il murmura violemment contre ce prédicateur (^.
La même semaine, il arriva encore 450 flagellants de Gand, 300 de FÉcluse et 400 de Dordrecht, qui accomplirent leur pénitence, tantôt sur la place du marché, tantôt dans le clos de Tabbaye de Saint-Martin. Le samedi suivant, il arriva de Liège une troupe d'environ 180 de ces pèlerins, ayant avec eux un membre de l'ordre des frères prêcheurs, qui obtint aussi la permission de se faire entendre à Saint-Martin. Ce moine vanta beaucoup les pénitences publiques; appela les flagellants des soldats rouges, à cause qu'ils faisaient couler leur sang en abondance, compara le mérite de ce sang à celui de Jésus-Christ, et avança bien d'autres propositions qui parurent téméraires et causèrent un grand scandale parmi le clergé. Comme il avait traité de scorpions et d'antéchrists les ordres mendiants hostiles aux flagellants, le peuple l'applaudit vivement. Bientôt, on vit 565 habitants
(*) Li Mui8i8, édition De Smet, /. c, p. 340 et 348.— Db Gerlachb, Essais sur Us ^andes époques de notre histoire natio7iale, p. 190 et 191. (•) Li Muisis, L c, p. 349. — Db Gerlache, p. 191.
imiter les pénitents étrangers et partir ensuite pour Lille, accompagnés d'un moine, du prieur de Saint-Nicolas-des-Prés et de deux prêtres séculiers, chargés d'entendre les confessions et d'administrer les sacrements. Ils ne rentrèrent en ville que trente-trois jours après leur départ et continuèrent de se livrer à leurs exercices habituels (^).
Le costume des flagellants tournaisiens était le même que celui des pénitents étrangers, ils portaient sur leurs vêtements ordinaires une espèce de mantelet, sans manches, appelé vulgairement cloche, sur le devant duquel il y avait ^ ^ une croix rouge et une semblable derrière. Cette cloche était I fendue d'un côté, auquel pendaient les fouets à trois nœuds \ appelés scorgies; il y avait à chaque nœud quatre pointes de fer aiguës, en forme de croix. Ils avaient la tête couverte d'un capuchon et au-dessus un chaperon à larges bords, où étaient deux croix, l'une par devant, l'autre par derrière; ils portaient à la main le bourdon de pèlerin. Toutes ces troupes de flagellants faisaient leur entrée en ville précédées de croix et de gonfanons. Elles marchaient en rang, portant des cierges et chantant chacune dans leur langue, c'est à dire en flamand ou en français. Leurs chants ne cessaient qu'à la cathédrale devant l'image de la Vierge. Après s'être dépouillés de leurs vêtements, les flagellants se rendaient, deux à deux, au lieu de leurs exercices, précédés de croix, d'étendards, de cierges, la tête couverte d'un capuchon, nupieds, et le corps enveloppé d'un jupon jusqu'à la ceinture ; puis ils se formaient en cercle. Aussitôt les chantres entonnaient un cantique, auquel les autres répondaient, et tous se flagellaient en regardant le ciel d'un air farouche et hagard. Durant le cantique, ils s'étendaient trois fois par terre, de manière à former au moyen de leur bras une croix sur le sol. Puis, se relevant sur les genoux, ils chantaient et se flagellaient de nouveau. Les exercices se terminaient par un ser-
(*) Li Muisis, /. c, p. 249-352. — Db Gerlache, p. 191 et 192. — Chotin, Histoire de Tournai, Tournai, 1840. 1. 1, p. 516 et 517,
LES FLAGELLA?îTS. 81
mon que faisait leur chef. Après avoir imploré la clémence du ciel pour le peuple qui les entourait, ils se retiraient dans le même ordre qu'ils étaient venus, mais cette fois le corps déchiré et couvert de sang (^).
La procession ordinaire de Tournai se ressentit de l'influence des flagellants : elle fut remarquable par la grande dévotion qui y présida. Deux cent cinquante jeunes gens s'étaient réunis dans le dessein de faire pénitence publique, les jours de l'octave, à l'imitation des flagellants. Le frère Robert, lecteur des augustins, marcha à leur tête pendant neuf jours, et tel fut l'enthousiasme que ces pénitents en caleçon répandirent autour d'eux, qu'ils attirèrent quelquefois plus de 10,000 pèlerins accourus de la Flandre et du Hainaut f).
Non seulement les flagellants supposaient qu'on pouvait obtenir le pardon de ses péchés par les châtiments volontaires qu'on s'infligeait ; mais encore ils soutenaient que la flagellation avait autant d'efficacité que le baptême et les autres sacrements, qu'elle pouvait procurer le pardon des péchés, indépendamment du mérite de Jésus-Christ; que la loi donnée par le sauveur devait être bientôt remplacée par une nouvelle qui prescrirait le baptême de sang opéré par la flagellation f).
En 1549, ces fanatiques parcoururent le Brabant et massacrèrent tous les juifs qui leur tombèrent sous la main. Encore en 1549, on vit à Bruxelles, le soir du jeudi ou du vendredi saint, environ cent cinquante gentilshommes espagnols et italiens sortir en procession de l'église des dominicains, qui était garnie de tentures funèbres, et parcourir une partie de la ville, en se flagellant jusqu'au sang {*).
(«) Li Mmsis, p. 357-359. — Chotin, p. 317 et 318.
(«) Li Muisis, p. 359 et 360. — Chotin, p. 318 et 319.
(*) MosHEiM, Histoire ecclésiastique, t. III, p. 338. — De Reipfbnbero, Nouvelles archives historiques des Pays-Bas, t. V, p. 309. — Henné et Wauters, Histoire de Bruxelles, t. I, p. 111, 112 et 370. •— Schayes, /. c, p. 162 et 163.
{*) De Smet, Corpus chivnicorum Flandriœ, t. II, p. 242 et 243,
Au fond, les flagellants n'étaient qu'une secte particulière de mystiques; à force de castigations de toute espèce, ils voulaient trouver Dieu, qu'ils cherchaient vainement dans l'Église de leur temps; en se surexcitant corporellement et spirituellement l'imagination et le système nerveux, ils parvenaient à un état d'exaltation qui leur faisait voir en chair et en os le Christ, la Vierge et les saints (').
L'opposé de la secte des flagellants fut celle des danseurs, qui, en 1573, parut à Aix-la-Chapelle, d'où elle se répandit dans le pays de Liège, dans le Hainaut et dans certaines localités de la Flandre. Les hommes et les femmes qui en faisaient partie avaient l'habitude de se mettre tout à coup à danser de toutes leurs forces en se tenant par la main jusqu'à ce que, prêts à suffoquer de lassitude, ils tombassent par terre. Ils disaient que les agitations de la danse leur donnaient les visions les plus ravissantes. A l'exemple des flagellants, ils couraient de lieu en lieu, mendiant leur pain quotidien, traitant le clergé et le culte catholique avec le plus profond mépris et tenant des assemblées secrètes. Les ecclésiastiques les regardaient comme les émissaires de Satan; à Liège on s'efforça, en chantant des hymnes et en brûlant de l'encens, d'exorciser les mauvais esprits qui travaillaient ces frénétiques, et on se vanta d'avoir parfaitement réussi dans cette opération antidémoniaque f).
En 1411, le cardinal Pierre d'Ailly, évêque de Cambrai, fut informé qu'à Bruxelles il y avait une secte dont les adhérents s'étaient donné le nom d'Hommes de ^intelligence. Les chefs de cette secte étaient un carme, Guillaume de Hildernisse, né dans les environs d'Anvers f), et un Picard, Gilles Cantoris, ou Sanghers, laïque établi à Bruxelles. Guillaume, professeur de théologie et prieur des couvents de carmes,
(*; G. Frkytag, Bilder der deutschen Yergangenheit, Leipzig, 1866. t. II, 1, p. 313 et 314. — Conf. Mohnike, Zettschrifî fîtr die historische Théologie, t. III, p. 245 et suiv.
(*) MOSHBIM, /. c.
(•; Selon d'autres À Malines, vers 1358.
LES HOMMES DE L^INTELLIGEiNCE ET LES FRÈRES DE l'eSPRIT LIBRE. 83
de Bruxelles et de Malines, avait soutenu, en chaire, des propositions dont les unes rappelaient Wiclef, mais dont les autres allaient beaucoup plus loin. D'Ailly obligea le moine à se rétracter (12 juin 1412) et s'opposa de toutes ses forces à l'accroissement de cette hérésie. Les hommes de l'inteUi-^ gence soutenaient que le Christ seul a conquis, pour le genre humain, la vie et le bonheur éternels, et que, par conséquent, les hommes ne peuvent les mériter par leurs propres actions ; que les prêtres ne possèdent pas le pouvoir de faire la rémission des péchés; que le Christ seul a ce pouvoir; que les pénitences et les macérations du corps ne servent absolument à rien pour atteindre à la béatitude ; que nul ne peut parvenir à la complète intelligence de l'Écriture sans le secours extraordinaire d'une lumière divine. Ils allaient tellement loin dans leur amour mystique pour tous les êtres^ qu'ils n'excluaient pas même les démons de la béatitude finale {').
Les hommes de rintelligence f) n'étaient qu'une fraction des frères de l'esprit libre, qui se croyaient favorisés d'une grâce spéciale du Saint-Esprit, lequel devait les affranchir des traditions de l'Église et du joug de la loi ; car, pour eux, là où se trouvait l'esprit du Seigneur, là aussi se trouvait la liberté f). Le vingt et unième article rétracté par Guillaume disait : que a le temps de l'ancienne loi fut le temps du Père, le temps de la nouvelle celui du Fils, mais que c'était maintenant le temps du Saint-Esprit, le temps d'Êlie,où il faut prêcher le contraire des doctrines du catholicisme ; car le Saint-Esprit éclairera plus qu'auparavant l'intelligence des hommes (^ ».
(*) Uyttbnhovbn, 1. 1, p. 63 et 64, et pour plus de détails Foppbns, /. c, f. 223 et 224, ainsi que Van Et, Scriptores Antoerpienses t. I, f. 12-19 (Manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne, n^ 1 1398).
{•) \oy,Errores secUe hominuminteUigentiœ, apudBkixz,, MiscelL, t, II, p.277- 297. — Conf. d'Argbntré, t. II, f. 201-209.
(*) Voy. la bulle de Qément V (1311) apud Moshiom, De Beghardis et Beguinû bas commentarius, append, porter, p, 617 etpaissim.
(*) • Etiam in apostolis, quia non habuerunt nisi corticum, et quod instabit
Gilles soutenait particulièrement qu'il était le sauveur des hommes, qui apprendraient de lui comment ils pourraient voir le Christ et par le Christ contempler le Père ; que le Saint-Esprit lui avait dit qu'il était aussi innocent qu'un enfant de trois ans, et lui avait défendu de s'abstenir pendant le carême. H repoussait les commandements de l'Église, la confession, la prière et les austérités spirituelles, comme choses tout à fait inutiles, ajoutant que Dieu exigeait de nous toutes les passions charnelles, même les plus mauvaises. Il se livrait aux plus incroyables extravagances, à ce point de traverser un jour nu les rues de Bruxelles pour porter des aliments à un pauvre. Les femmes de cette secte se donnaient au premier venu. Aussi, Gilles et Guillaume firent-ils de l'une d'elles l'objet de la risée générale, parce qu'elle respectait les lois de la chasteté. Toutes les autres se vautraient dans la fange et dépassaient même les désordres de leurs maîtres. Une vieille, ayant nom Séraphine, se signala surtout, dit-on, par son dévergondage (^).
L'évêque de Cambrai, avant de forcer Guillaume de Hildernisse à la rétractation, avait chargé Henri Selle, ^évôt du couvent de Corsendonck, en Campine, et Laurent Gerouts, prieur de Groenendael, d'aller combattre ces nouvelles doctrines. Ils se rendirent aussitôt à Bruxelles, mais ils y rencontrèrent des obstacles insurmontables ; ils furent chansonnés dans les rues, et l'on attenta violemment à leurs jours. Même dix ans après la rétractation de Guillaume, de nouveaux missionnaires se montrèrent dans le Brabant pour prêcher encore sa doctrine. L'un d'eux fit son apparition à Louvain, en 1428, sous le nom de Petite Pelisse {Pelsken). Il prêcha secrètement dans différentes places*^ mais sans succès. Le peuple lui jetait le nom de Judas, et il fut obligé
tempus quo revelanda erit illa lex Spiritus Sancti et libertatis spiritualis, et tune pressens lex versabit. «Baluz. t. II, p. 286. — Hahn, Zettschrift fiir die historische Théologie, t. XVI, p. 407.
(•) Van Even, De Katholieh, t. XXV, p. 292 et 293.