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de se soustraire par la fuite aux poursuites judiciaires du magistrat (*).
Faisons remarquer que les diverses hérésies du moyen âge étaient généralement d'accord sur un point, à savoir qu'elles considéraient l'Église catholique comme finie, tandis qu'elles se vantaient de constituer des communautés rajeunies par l'esprit (*). C'est là ce qui explique l'importance du Saint-Esprit, comme principe vital des Églises fondées par les différentes hérésies. D'après elles, l'Église catholique était veuve de cet esprit; leurs sectes, au contraire, en étaient pénétrées et saturées f).
Le 23 novembre 1420, des hérétiques, nommés turlupins, arrivèrent à Douai, où ils firent venir un prédicateur de Valenciennes. L'évêque d'Arras instruisit leur procès. Le. prédicateur et sept de ces hérétiques furent condamnés à être brûlés vifs, le 19 mai. Les autres, au nombre de vingt, qui avaient abjuré leurs erreurs, furent bannis à perpétuité ou emprisonnés au pain et à l'eau ^ soit pour la vie, soit pour un temps limité. Avant l'exécution de la sentence, qui eut lieu sur la place d'armes, on leur attacha des croix jaunes sur la poitrine et sur le dos. S'étant agenouillés devant l'évêque, ils reçurent de ce prélat et de l'inquisiteur quelques coups de verges sur la lête, et leurs livres furent jetés dans les flammes. Puis on les affubla de mitres chargées de figures de diables. La femme d'un des condamnés — Catherine Mamarde — les exhorta à supporter avec courage deux heures de souffrances, afin de mériter avec elle la palme du martyre (^).
On avait dressé deux amphithéâtres pour les assistants ; celui qui portait les gens d'Église s'écroula pendant la cérémonie et plusieurs personnes furent blessées. Le prélat qui
{•) Van Even. p. 293-293.
(^) C'étaient là les Species divei*sœ, les Caudœ ad invicem coUigatœ dont parlent les décrets des conciles et les brefs des papes.
f») Hahx, L c, p. 401 et 402.
(*) Hennebebt, Histoire génér, de laprov. d'Artois, t. III, p. 348 et 349. Paris, 1786.
avait ordonné ce supplice était Martin Porée, qui, en 1415, avait fait un si déplorable abus de l'empire qu'il s'était acquis sur les Pères du concile de Constance, en prenant parti en faveur de l'apologiste d'un assassinat et en publiant un livre dans lequel il s'efforçait de prouver qu'il était permis au duc de Bourgogne, Jean sans Peur, de faire tuer le duc d'Orléans {').
Les turlupins niaient le dogme de la Trinité , la présence réelle dans l'eucharistie, la vertu des messes pour les morts et celle de l'eau bénite; ils raillaient le baptême et la confession auriculaire, regai'daient l'Église comme une prostituée, se moquaient du signe de la Rédemption et de la pureté de la Vierge, enseignaient que l'homme, arrivé à un certain état de perfection, peut, sans crainte comme sans reproche, s'abandonner aux passions les plus charnelles. C'est ainsi que, faisant ouvertement profession d'impudicité et persuadés qu'on ne doit avoir honte de rien de ce qui est naturel, ils marchaient nus par les rues et avaient publiquement commerce avec les femmes. Us appelaient leur secte la fraternité ou société des pauvres. On croit que le nom de turlupins vient de ce qu'ils habitaient ou fréquentaient des lieux exposés aux loups. Ils s'établirent en Angleterre; ils voulurent aussi s'établir à Paris, en 1372; mais on en brûla plusieurs avec leurs livres, et les autres disparurent (*).
Les mauvaises mœurs des turlupins ont lieu de nous surprendre un peu moins, si nous réfléchissons aux impudicités qui se commettaient dans les lieux sacrés, à l'occasion de la fête des fous. Cette fête se célébrait dans les églises des nonnes et des moines, lesquelles auraient dû être des sanctuaires de chasteté. « Il s'y commet, dit Gerson, des désordres et des insolences abominables. Les personnes qui ont tant soit peu
(*) A. DiNAUX, Archives historiques et littéraires du nord de la France et du midi de la Belgique, t. IV, 3, p. 369 et 370. — M"»« Clément-Heméry, Mémoires de l'Académie d:Ar7'as, 1841, p. 23-25.
(') Hennebkrt, DiNAUx et Clément-Hemért, l. c.
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de pndeur ne pourraient, je ne dirai pas les réciter, maïs les entendre sans frémir d*horreur... De telles insolences ne se diraient pas à la cuisine par des marmitons. Cependant elles se font par des personnes établies pour honorer le service divin. Elles se font, dis-je, en public et en secret. Chacun sait assez ce qui s'y passe. » Ailleurs Gerson se plaint amèrement de ce a qu'il s'était conservé presque partout des rites païens et idolâtres ; qu'on voyait encore ces rites dans le culte des cathédrales ; que ni la présence de Jésus-Christ, ni le respect des autels n'empêchaient les ecclésiastiques d'y commettre, par la plus impudente de toutes les dissolutions, ce qu'on aurait horreur d'écrire ou même de penser {impudentissima dissolutione ab ecdesmsticis talia fiunt qualia vel scribere liorror est, vel etiam cogkare)y>. — « Si quelque prélat, ajoute-t-il, entreprend de s'y opposer, on le siffle, on lui déclare la guerre. Voici, djt-on, un troisième Caton qui est tombé du ciel. Vos prédécesseurs, plus sages que vous, n'ont pas seulement toléré ces choses, mais ils ont applaudi ceux qui les faisaient. Il ne s'agissait pourtant pas de légères irrégularités; il s'agissait des crimes les plus noirs et les plus atroces f ). »
Après cela, faut-il s'étonner des immunités des turlupins et des picards f)?
Au milieu du xv* siècle, vivait à Harlem un tailleur, nommé Eppen, qui, sachant à peine lire et écrire, s'était adonné cependant à l'interprétation de la Bible et avait répandu ses opinions en public et en secret. Son éloquence était douce et persuasive, ses manières affectueuses, sa vie exemplaire. Parmi ceux qui se groupaient autour de lui figurait un prêtre, Nicolas de Naarden. En 1458, les prédications d'Eppen furent dénoncées à David de Bourgogne, évêque d'Utrecht, et suspendues par ses ordres. Eppen fut ensuite jeté en prison avec Nicolas et traduit devant une commission d'inquisiteurs, qui les forcèrent de se rétracter et de faire amende honorable»
(«) Opp., t. III, f. 309 et 310, et t. I, f. 121 et 122. (*) De Beausobrb, p. 352 et 353.
Les hérésies dont tous les deux étaient accusés étaient les suivantes :
a On doit adorer Dieu seul, et non le crucifix, la Vierge et les saints. — Pendant la passion du Christ, sa divinité était entièrement séparée de son humanité. — Le sang du Christ n'a aucune espèce d'effet. — Les messes des morts ne servent absolument de rien. — On peut prier aussi bien chez soi qu'à l'église, de telle sorte qu'on n'a pas besoin de celle-ci. — Tous ceux qui ne sont pas en état de péché mortel ne sont pas obligés de se confesser avant d'aller à la communion. — Les mots de saint Luc, II, 7, fils unique, sont seuls exacts et non pas fils premier né, parce que de cette dernière leçon il résulterait que Marie a eu encore d'autres enfants (*). »
Les turlupins furent les prédécesseurs des picards, dont on se débarrassa en Belgique soit par le fer, soit par l'exil.
iEneas-Sylvius Piccolomini raconte (*) que, du temps des guerres de Jean Ziska, un Picard passa de la Gaule belgique en Bohême f), que cet homme en imposait au peuple par des prestiges; qu'il se disait le fils de Dieu, se faisant appeler Adam et ses sectateurs adamites, et qu'il leur commandait d'aller nus. S'il faut en croire le même historien, il n'y avait point de mariage dans cette secte, les femmes y étant communes et les hommes ayant la liberté de se saisir de la première qui leur plaisait. Ils devaient seulement, avant d'en prendre possession, la présenter à leur patriarche et lui dire qu'ils avaient de l'amour pour elle, ou, suivant le style de la secte, que leur esprit se seiitait échauffé pour cette femme. Le Picard se hâtait alors de répondre : « Allez, croissez et multi-
(*) MoLL, Ket^kgeschiedenis van Nedcrîand vooi* de hervormiuff, Arnhem, 1864. t. II, 3, p. 97-103.
(«) HisLBoh., c. 41.
('j Le savant historien de la Bohême, M. Palacky, a combattu cette opinion et prouvé que le nom de picard (pikkart) a été jeté, au xV* siècle, en Bohême, comme une flétrissure à ceux qui niaient la transsubstantiation dans Teucharistie et que, dans la langue de ce pays, il signifie la même chose que héghard. Il s'agit ici des béghards hérétiques. Voy. U^er die Besiehungen und dos Yerh&Uniss der Waldenser zu den ehemcdigen Secteti in Bôhmeti, p. 20 et 21 .
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pliez. » Il prétendait que tout le genre humain était esclave, hormis lui, ses sectateurs et leurs enfants, et que les vêtements étaient une marque de servitude (^).
a Cette secte, poursuit iEneas-Sylvius, devint bientôt si nombreuse qu'elle s'empara d'une île que fait la rivière de Laurnitz, d'où quarante de ces fanatiques allèrent un jour faire main basse sur deux cents paysans. Ziska, informé de leurs cruautés et de leurs impudicités,maixha contre eux avec son armée, les força dans leur île et les passa tous au fil de l'épée, à l'exception de deux qu'il conserva pour s'instruire des mystères de cette nouvelle religion. » Piccolomini ajoute : « J'ai ouï dire h Rosenberg (1451), lorsque j'étais en Bohème, qu'il avait tenu en prison des hommes et des femmes de cette secte, que les femmes disaient ouvertement que ceux qui portaient des habits, mais surtout des hauts-de-chausses, n'étaient pas libres. Rosenberg garda ces femmes en prison jusqu'à ce qu'elles fussent accouchées, après quoi il les fit brûler avec leurs maris; elles souffrirent le supplice du feu en riant et en chantant f). »
Les Picards soutenaient, en outre, « qu'on ne doit point adorer le sacrement de l'autel, parce que le corps de Jésus- Christ n'y est point, le Seigneur ayant été élevé au ciel en corps et en âme; que le pain et le vin de l'eucharistie demeurent toujours du pain et du vin dans leur substance ; qu'un laïque peut les toucher, parce que les mains d'un simple fidèle sont aussi dignes que celles d'un prêtre. » Ils expliquaient leur habitude d'aller nus par l'exemple d'Adam et d'Eve, qui restèrent nus tant qu'ils persévérèrent dans l'innocence ; ils prétendaient être dans le même état et ne voulaient pas déroger à leur perfection en portant des habits f).
De Beausobre a plaidé chaleureusement la cause des Picards,
(*j Dr Bbacsobre, Dissertation sur les Adamites, apud Lenpant, Histoire de h, guerre des Hiissites, t. II, p. 261 et 262.
(«) Id., ibid., p. 262.
(*) lD.,î«>/(/.,p. 269et272.
en s'eflForçant de prouver qu'ils ont été calomniés par les écrivains catholiques et qu'ils n'étaient, en réalité, que des Vaudois (^). « Je puis vous assurer, dit-il f), que la nudité picaide n'était pas celle dont parle Horace :
Altéra nil ob'stat; cois tibipœne videre est Ut nudam (').
« Ce n'est pas celle que Menot (^ reprochait aux dames de son temps : ces manches larges, ces cheveux épars et flottants, ce sein découvert avec la dernière immodestie, ou caché sous un voile si transparent que rien n'échappait aux yeux. C'est encore moins celle que Clément d'Alexandrie décrit, et qui paraîtrait tout à fait incroyable si elle n'était attestée par un tel auteur. Qui croirait que, du temps de ce Père, il y eût des dames chrétiennes qui fussent assez destituées de pudeur pour paraître nues devant les hommes dans des bains publics? Il le dit, pourtant {^. D'autres, moins immodestes, se donnaient cette liberté devant leurs esclaves qui les servaient au bain, et n'avaient même pas la précaution des premiers athlètes, qui mettaient des ceintures (^. »
« La nudité des picards était d'une tout autre sorte, et il n'est pas malaisé de la deviner. Exposés à de continuelles persécutions, elle était semblable à celle que saint Paul avait soufferte Ç) et que saint Jacques veut que l'on soulage (^, ou à celle que saint Jean décrit dans l'Apocalypse f). Leurs persécuteurs les dépouillaient de leurs habits et les obligeaient d'aller nus et de laisser voir leur honte (^^.
(«) Lknpant, 1. 1, p. 38 et 39.
(*) Apud Lenfant, t. II, p. 190.
(») HoRAT., 1. I, sat. II. V. 101.
{*) Etienne, Apologie pour HérodoUy cli. IX, p. 19.
(5) P^DAG, 1. III, cap. V, p. m. 232.
(*} Clem. Alex., /. c. — De Bbausobre, p. 290.
(') II Cor., XI, 27.
{*) Jacques, II, 15.