‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 5)Chapitre 43 sur 102 · KUYSBROECK ET LE MYSTICISME · texte numérisé non relu

KUYSBROECK ET LE MYSTICISME

monde; il est dans le monde; mais, suivant une expression empruntée au langage métaphysique moderne, le mystique brabançon reconnaît tout à la fois l'immanence et la transcendance de Dieu. Dans sa pensée, Dieu est immanent au monde en ce qu'éternellement il agit par ses personnes divines sur le monde et y déborde pour ainsi dire, en ce qu'il habite originairement dans les esprits créés et s'unit d'une manière intime aux hommes pieux ; d'un autre côté, Dieu est transcendant, car éternellement il repose en sa propre essence ; il a l'entière possession et la pleine jouissance de sa divinité et des personnes qui la composent; il est indépendant du monde, au-dessus de toutes les créatures et, par conséquent, essentiellement et éternellement difîérent de l'homme (^).

De cette conception au panthéisme, il y a un abîme. Ce que l'on peut reprocher à Ruysbroeck, c'est que, par ses expressions, il semble flotter entre le théisme et le panthéisme; c'est qu'il pèche par un manque de précision et de clarté; Cela se comprend, du reste, chez un homme qui voulait représenter par la parole les moments les plus insaisissables de la vie contemplative et extatique. Il y a peu de mystiques qui se soient élevés autant que lui dans les régions obscures de la contemplation et qui aient fait de plus grands efforts pour se procurer des intuitions du monde invisible. Aussi le Liégeois Denis le Chartreux, auteur mystique du XV® siècle, l'appelle-t-il un second Denis l'Aréopagite, et des amis de ses ouvrages lui ont-ils donné de bonne heure le surnom de docteur extatique par excellence. Le vol de la contemplation l'emporte au delà des bornes de toute pensée ; l'union avec Dieu, telle que d'autres mystiques la décrivent, comme dernier terme que l'àme puisse atteindre, n'est, pour lui, qu'une transition à un état super-essentiel, quoique, dans cet état, l'àme reste créature diflerente de Dieu. Son

(') ScHMiDT, Mémoires des sciaices moi'ales et politiques, — Ullmann, p. 52 et 53.

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mysticisme est comme une brillante hallucination d'une âme ivre de Dieu, et comme il n'a pas mesuré les forces ni fixé les limites de la raison, il perd, dès les premiers pas, toute connaissance réelle et intelligible et se précipite dans les abîmes les plus profonds de l'idée. Il rappelle souvent les spéculations si obscures et si splendides à la fois des poètes de l'Orient C).

En résumé, la mystique de Ruysbroeck était d'accord, d'une part, avec celle des hérétiques de son temps, car elle avait pour principe que l'homme doit être un avec Dieu, conforme à Dieu, et qu'il ne peut parvenir à cette unité, à cette conformité que par la contemplation, par l'abstraction la plus entière; mais, d'autre part, elle en différait parce que le mysticisme de ces hérétiques était panthéiste, tandis que celui de Ruysbroeck était essentiellement théiste. L'un, en effet, considérait l'homme comme divin par sa nature; l'autre, au contraire, exigeait pour la déification de l'homme l'intermédiaire de la griice de Dieu; l'un prenait l'unité en Dieu comme un mode d'être absolu de Dieu dans l'homme, l'autre n'admettait qu'un développement continu de l'homme pour atteindre à cette déification, c'est-à-dire pour être reçu en Dieu, mais toujours comme être créé. Ruysbroeck dit, non pas une fois, mais vingt fois, que jamais Dieu ne peut devenir la créature pas plus que la créature ne peut devenir Dieu. Enraciné dans la foi catholique, il combat de la manière la plus formelle et la plus énergique le mysticisme panthéiste et prouve combien celui-ci est contraire au mysticisme chrétien f). Comme Gerson jugeait Ruysbroeck sur une traduction latine, il est aisé de comprendre qu'il ait pu se tromper, et, de fait, il a mal jugé notre illustre compatriote parce que, ne connaissant pas tout ce qu'il avait écrit, il a nécessairement ignoré ce qui met précisément Ruysbroeck. en

(*) ScHMiDT. — Avant Schmidt, Néander avait disculpé Ruysbroeck de Taccusation de panthéisme. Voyez sa belle Histoire de VÉr/lise, t. X, p. 737-779. (*) ExGEi.ii.vRDT, p. 343. — Ullmann, p. 52-54.

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