‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 5)Chapitre 54 sur 102 · THOMAS Â-KEMPIS · texte numérisé non relu

THOMAS Â-KEMPIS

mœurs, bouche tes oreilles, prie souvent, lis souvent. Chaque jour, chaque heure, résigne-toi (^). »

Quoique Thomas se montrât constamment le fils le plus humble et le plus dévoué de l'Église, quoique jamais il n'attaquât aucun dogme de l'Église, il n'en défendit non plus aucun : ses tendances étaient morales et non pas dogmatiques. De là, chez lui, rien d'exclusif, rien du fanatisme des dogmatistes. Sous le rapport du culte, il met la foi au-dessus des pratiques, au-dessus des cérémonies et des fêtes religieuses. D'un autre côté, il tient beaucoup plus à l'esprit qu'à la hiérarchie de l'Église.

Dans ses nombreux écrits, il ne nomme que deux fois le pape, et c'est pour dire que lui et ses bulles de plomb ne sont, comme toutes les choses de ce monde, que mort, cendre, néant :

Sapiens est Ule qui speniit millia mille.

Omnia sunt nulla : Rex, papa et ptombea bulla.

Cunctorum finis : mors, vermis, fovea, cinis f).

Pour Thomas a-Kempis, Jésus, le doux Jésus est tout : « c'est lui seul qu'il faut prendre pour modèle, c'est lui qu'il faut constamment rechercher, invoquer, pénétrer; c'est pour lui qu'il faut patiemment supporter le joug de cette vie f) ».

Au XV** siècle, les pensées d' A-Kempis furent développées

(*) Viia Leoni Monachi, p. 277, 249.

(*) Hortidtis rosariim, p. 61 . Il faut y joindre Vallis Itltorum, p. 97 : « Moritur dominas (rex), papa et Cardinalis et succedit alius, citô moritus. Nemo quippe unius diei ceiiitudinem vivendi habet, nec impetrare potest a papa bullam nunquam moriendi, etc. »

O Vitam Jhesu Christi stude imitari.

Caste, juste, pie, disce conversari, etc.

(Chant liturgique extrait d'un manuscint de la Bibliothèque royale de Bruxelles.) Ce manuscrit est compris dans le catalogue sous les n**' 4585, 4586 et 4587. Ce dernier numéro renferme un opuscule en langue flamande sur les bons et les mauvais discours. U est intitulé : Van goede tooorden te horen ende die te spreken. Au bas de la page finale, on lit : Finttiis et scrtptuspei* manits fratris Thome Kempis, Anno Domini MCCCCLXio.

par Antoine de Roovere f), rhétoricien, boucher et bourgeois de Bruges, dans un poème intitulé : Van den MoUeiifeeste f), espèce de danse macabre, où Fauteur invite à la fête de la mort pape, cardinaux, légats, évêques, doyens, officiaux, curés, frères-prêcheurs, frèrœ-mineurs, jacobins, augustins, chartreux, clercs, maîtres, moines, béghards, loilards, béguines, nonnes, sœurs mendiantes, etc.

Un peintre brabançon, Jérôme Van Acken, a rendu cette idée dans un tableau, qui est la plus horrible, la plus impressionnante danse de mort que l'on connaisse. La toile porte quatre pieds de haut sur six de large ; les figures peuvent avoir six pouces de haut, et il y en a des centaines, multitude confuse et compacte de squelettes, d'écorchés, de larves, de fantômes, de démons, de bourreaux, de suppliciés, dont le milieu est occupé par la Mort, à cheval, armée de sa faulx, galopant sur ce pavage humain et faisant de larges trouées autour d'elle f).

Il est aisé de comprendre qu'un homme doué de la charité évangélique de Thomas a-Kempis devait la transporter dans son enseignement et dans ses sermons. Aussi, chez lui point de ces malédictions encore aujourd'hui si familières aux prédicateurs catholiques, point de ces affreuses et menaçantes peintures de l'enfer, si ordinaires »au moyen âge. Pour Thomas, la terre, l'homme, l'univers, toute la création, en un mot, n'était plus chargée d'anathèmes; tout, au contraire, était relevé par la grâce divine (^).

A ses yeux, rien n'est réel, si ce n'est Dieu. Dieu seul est juste. Dieu seul est bon. Dieu seul doit attirer notre attention,

(•) Mort en 1482.

(*) De Paus en de zvn cardinalen

Moeten aile t* deser feeste zyn, Legaten, bisscboppen, dekens, officialen, etc. (Apwrf Alberdingk-Thym, GedicMen utt de versckiUende tijdperken der Noord' en Zuid'Nederlandsche literahiur; Amsterdam, 1850, p. 179. — Willems, Belgisch Muséum, t. IX, p. 190.)

p) Clément de Ris, Le Musée royal de Madrid, p. 91 et 92. (*) MooRBN, p. 149 et 150.

THOMAS A-KEBIPIS. 159

et, avec lui, ce sont les pauvres : a Allons vite dans un coin avec un petit livre. Se taire et souffrir, voilà ce qui donne la paix ^t prouve la joie. Ne mettez votre espoir et votre consolation qu*en Dieu. Soyez humbles et miséricordieux envers les pauvres en général (^). »

L'idéal de Thomas a-Kempis, c'était la primitive Église, avec ses vertus austères, sa science élevée et simple, son dévouement inaltérable. De là, chez lui, tant de paroles tristes et amères sur la décadence du catholicisme, tant de nobles et sages conseils, tant d'exhortations encourageantes : a Puisque nous sommes frères en Christ, prions les uns pour les autres, servons-nous mutuellement, exhortons-nous, consolons-nous , réjouissons-nous , attristons-nous ensemble, comme le Christ nous a chéris. Ce sera de cette manière que nous accomplirons sa loi, que nous serons ses vrais disciples et ses amis les plus chers, aimés par le Père, adoptés par le Fils, enflammés par l'Esprit-Saint, prédestinés par toute la sainte Trinité f). » La vie intérieure, Tàme, le sentiment, voilà ce que veut Thomas : point d'œuvres sans l'amour qui sanctifie tout; et dans cette vie intérieure, le bien suprême, c'est la liberté spirituelle f). « Être détaché de toutes les créatures, ne dépendre que de Dieu; mais, dans cette dépendance, être entièrement maître de soi et de toutes choses, voilà le but

(*) In angello. In een hoecxken

Cum iibelio. Met een boecxken

Swighen ende lyden.

Moket vrede ende doet verbliden.

Set uwen troest ende hopen in Gode alleen.

Weest oetmoedich ende barmhertig tôt den armen in 't ghemeen. {Apud Albbrdlngk-Thym, l. c, p. 181 .) V Imitation dit de même, 1. 1, ch. 20 :

Un payen nous le dit, tout chrétiens que nous sommes : « Je n*ai jamais, dit-il, été paiTni les hommes Que je n'en sois sorti moins homme, etc. »

(Traduction de P. Corneille.) (•) Concio XXXVI, DeSancia Conversatione primilivœ Ecclesiœ, p. 251 et 252. (•) « Libertas spiritus principale bonum in vita spirituali. » YitaGerc^rdi Magm, p. 23. — « Sis intimus liber et tui ipsius potens. » Imitation, l. III, c. 28.

vers lequel l'homme doit tendre sans relâche. » Dans l'étude des saintes Lettres, Thomas ne cherchait que le Christ (^) et l'Évangile, la grâce, la pénitence, la foi, l'amour, l'esprit de Dieu f), et, dans la pratique, l'instruction du peuple par la prédication f).

Pour bien comprendre toute la portée du génie de Thomas a-Kempis, on ne doit pas oublier qu'il vécut à une époque où tous les rapports sociaux avaient atteint l'apogée de leur dissolution dans l'État et dans l'Église et où le besoin d'une transformation de la vie intérieure et extérieure de l'humanité européenne se faisait sentir tous les jours davantage : c'est, en effet, le siècle qui précéda celui de la réformation. Quoique Thomas se tînt dans l'isolement le plus complet, il n'avait pu empêcher les échos sonores de son siècle de pénétrer dans la cellule, et l'incroyable corruption de ce temps contribua, sans doute, a lui inspirer ce dégoût du monde et ce refuge en Dieu qui caractérisent son livre de Ylmilation. La situation particulière de l'Église n'y fut pas étrangère : pendant la profonde dégradation qu'elle venait de subir, la papauté avait poussé ses prétentions à l'extrême : le pape voulait que les rois ne tinssent leur couronne que du Saint-Siège, que lui seul eût le droit de nommer à toutes les dignités de l'Église, lui seul pût exploiter les sources de richesses qu'il s'ouvrait de ce chef; qu'il pût recevoir les annates condamnées comme simoniaques par Chrysostome et par le concile de Chalcédoine ; qu'il pût se permettre les abus les plus criants au sujet des commendes et des incorporations, des exemptions, des dispenses, et enfin des trop fameuses indulgences, introduites depuis 1500. Et quelle multitude d'autres griefs encore : la cour pontificale devenue le siège de toutes les voluptés ; les palais des évêques trans-

(*) « Si Christuro bene scis, satis est si cœtera nescîs noxia tibi. *• {Doctrinale Jiwenum, cl. — Conf. c. 7.)

(«) De Jmitatione, lib. 1, c. 5, § 1, p. 5; lib. III, c. 2, p. 48 et 49. (3) Ullmann, p. 175 et 177.

ÉCOLE DE ZWOLL : JEAN BUSCII. 161

formés en résidences princières; le haut et le bas clergé faisant ses délices des armes, des tournois, de la chasse, de la danse et du vin; même l'ordre si respectable des bénédictins réduit à compter des légions de moines ignorants, paresseux et pleins de vices! Voilà beaucoup plus qu'il ne fallait pour obliger la chrétienté à rentrer dans des voies meilleures, à revenir aux mœurs et aux doctrines de la primitive Église, en un mot, à rentrer dans le sein du Christ. C'est à cette tache que travailla A-Kempis, il y consacra tout ce qu'il possédait de science et de vertu, et cela explique l'immense valeur de ses écrits (^).

A-Kempis, en partant du principe que la règle du Christ n'est pas de ce monde, devait nécessairement se prononcer contre l'ambition du clergé (*), l'opulence des couvents et des églises, la simonie f), le cumul des charges ecclésiastiques et les manifestations extérieures des moines. « Ce ne sont ni l'habit, ni la tonsure qui font les vrais religieux; ce sont le changement des mœurs et l'entière mortification des passions. Deux choses leur nuisent beaucoup : c'est qu'ils se livrent à trop d'exercices corporels et n'examinent pas assez leur intérieur. Des vêtements simples et une table frugale, voilà ce qui doit leur suffire. Le Christ aime un cœur pur et non un beau capuchon et une robe tissue avec une magnifique variété d'ornements. Un monastère ne doit pas abonder en richesses et en beaux édifices ; mais tous les frères doivent y fleurir par les bonnes mœurs et par les vertus saintes (^. »

De l'école de Zwoll sortit, en 1424, le célèbre réformateur des monastères d'Allemagne, Jean Busch, de la même ville de Zwoll. Après avoir pris, en 1419, l'habit de chanoine à Windesheim, Busch eut, comme Luther, des combats terribles à soutenir avec lui-même : il chancela dans la foi jus-

(*) Thomas a-Kcmpis, seine Zeit, sein Orden und seine Perso}}, p. 8 et 9.

(«) EpistolalV, p. 175.

(3) Vallis liliorum, p. 95 et 98.

(♦) Epistola VI, p. 178. Voyez aussi 179 et 180.

qu'à douter de la divinité de Jésus-Christ; il ne pouvait comprendre le motif qui avait porté Dieu le Père à affliger son fils des faiblesses et des misères de la nature humaine, à le laisser vivre et mourir dans ce monde, poursuivi par la haine et le mépris. Lcfrsqu*au réfectoire, on lisait TÉvangile durant le repas, il se disait en silence : « Non, ce n*est pas un Dieu, c'est simplement un homme que les évangélistes veulent louer; les docteurs qui représentent Jésus-Christ comme un Dieu ont vécu longtemps après sa mort. » Mais à force de prières et de méditations, il parvint à dompter son scepticisme et à rentrer dans le catholicisme le plus pur Q.

Dans plusieurs églises de l'évêché d'Utrecht, le peuple restait réuni après la messe pour se livrer à des chants d'ensemble en langue vulgaire, d'après les livres sur lesquels le prêtre faisait l'office et qui servaient ensuite à des pratiques de divination ou à des augures. Les dominicains de Zutphen voyaient avec douleur et indignation ces déplorables usages se perpétuer; afin d'y porter remède, ils défendirent au peuple la lecture de toute espèce de livres flamands. Jean Busch était animé d'un zèle trop éclairé pour tolérer une aussi extravagante mesure; d'autant plus qu'à sa connaissance plus de cent congrégations de religieuses et de béguines, dans le seul diocèse d'Utrecht, se servaient avec le plus grand avantage de livres en langue vulgaire. Mais les Pères voulaient non seulement détourner le peuple des pratiques superstitieuses, ils désiraient encore l'empêcher de lire ou de méditer les livres de sentences tirées des docteurs de l'Église. Jean Busch sut trouver, dans tout cela, un milieu, en bornant la défense aux missels et à quelques autres ouvrages dont la lecture en langue flamande pouvait présenter quelque inconvénient (^.

Ce fut en 1424 qu'Adolphe, duc de Berg, conçut le projet

(') GoETHALS, Histoire des lettres, des sciences et des arts en Belgique; Bioix., 1840, t. I, p. 62 et 63.

(«j Id., ibid., p. 63 et 64.

JEAN BUSGH. 163

de réformer un couvent situé à Bodingen, près de Cologne ; et, à cet effet, il s'adressa au prieur de Windesheim, qui lui envoya Jean Busch et trois autres frères. Après un labeur incessant de quatre années, Busch réussit à le faire ployer sous la règle de Windesheim (^).

En 1529, le monastère de Saint-Martin à Ludingkerke ou Âchlum, comme on appelle maintenant ce village, aux environs de Harlingen, demandait une réforme profonde. Peu de prêtres demeuraient dans ce monastère ; en revanche, il était habité par un grand nombre de frères convers, qui avaient fait un pacte d'union avec les chartreux des environs; ils avaient juré entre eux de se défendre et se protéger mutuellement contre quiconque oserait troubler les délices de leur paradis. Cette coalition les avaient rendus si puissants qu'ils régnaient en despotes sur toute la Frise. L'évêque d'Utrecht, informé de ce scandale, et ayant appris, en outre, que les hommes et les femmes qui habitaient péle-méle dans dans ce couvent n'étaient nullement des religieux, les en fit sortir sans délai et demanda quelques chanoines de Windesheim, avec lesquels il fût possible de fonder un monastère honorable. Le prieur en envoya deux, dont l'un était Jean Busch, et, grâce à ces deux frères, le monastère se trouva bientôt transformé f). Ils firent de même du couvent de Sion, aux environs de la ville de Beverwyck, pour lequel ils avaient reçu la même mission.

Le concile de Baie venait de décréter d'urgence la réforme des couvents de l'Allemagne. Busch fut envoyé à Wittenbourg, village de l'évêché d'Hildesheim, pour y être sousprieur de la maison de la B. Marie (1457). Ce fut, de tous les monastères de la province de Saxe, celui qui adopta le premier la réforme monastique f).

Désolé des abus dont il était environné, Busch conseilla au

{•) Van der Aa, Biogi^aphisch Wom-denbçek ; Amst, 1852-1878, t. II, p. 1632. (*) GOETHALS, p. 66^.

e) ID., p.70.

prieur de cette maison de solliciter du concile une bulle pour le monastère des prétendus chanoines réguliers de Sultze, près de la ville d'Hildesheim, lesquels seraient invités à se soumettre au chapitre de Windesheiui dans un temps déterminé. Le concile s'empressa d'accorder celte demande. Au terme fixé, Busch se rendit, en 1539, à Sultze; mais les chanoines qu'il devait réformer étaient tellement ivres, qu'ils menacèrent de le tuer s'il se présentait devant eux. Tout ce qu'avec l'appui d'Hildesheim, Busch put obtenir de ces débauchés, qui du vrai moine n'avaient que le froc, fut leur sortie du couvent ; après quoi on admit le monastère dans la congrégation de Windesheim (^).

Un an après, Frédéric, archevêque de Magdebburg, invita Busch à venir réformer le monastère de Marie et de Saint- Alexandre, près de Halle, riche et puissante communauté dont le prévôt avait les droits d'archidiacre sur 200,000 âmes, sur une étendue de onze lieues. Cette maison était dans une situation bien plus déplorable encore que celle de Zudingkerke, qui ressemblait à une congrégation militaire. Pour donner une idée de celle de Halle, il suffira de dire que, d'après l'opinion du peuple, on ne devenait prévôt de la Bienheureuse-Marie qu'après avoir été emprisonné au moins trois fois pour différents crimes f).

Afin de parvenir plus facilement à la réforme de ce lieu de scandale, ainsi que de tous les couvents qui se trouvaient dans l'archidiaconat, on pria le père visiteur, Jean Busch, de se charger de la prévôté. Ce fut vers 1449, après avoir gouverné le monastère de Sultze pendant neuf ans, qu'il se vit élever à cette dignité f ).

En 1451, le cardinal Nicolas de Cusa convoqua les prélats allemands à Magdebourg et leur fit connaître, en assemblée générale, qu'il tenait de la cour pontificale l'ordre de pro-

(*) GOKTHALS, p. 70-73.

(«) Id., p. 73 et 74. — Van der Aa, p. 1633 et 1634. (») Id., p. 74 et 75.-

JEAN BUSCII. 165

céder à la réforme de tous les monastères de cet archevêché. Il chargea de cette difScile mission Busçh et le prévôt de Saint-Maurice, à Halle. L'activité de ces deux hommes, égale-* ment distingués, également remarquables, s'étendit sur les couvents deWeimar,Leipsick,Naumbourg,Hallerstadt,Erfurt. Les nobles efforts de Busch furent couronnés par une disgrâce qu'il encourut auprès du nouvel archevêque de Magdebourg, qui était entièrement à la dévotion des ennemis du chanoine de Windesheim. Mais, en 1462, le monastère de Sultze lui conféra de nouveau la dignité de prieur; et, neuf ans après, l'archevêque de Magdebourg lui rendit son amitié et son estime. Dès lors, Lunebourg, Brème, le Holstein, la Frise, rOveryssel, la Westphalie, le Brandebourg, Magdebourg, la Meisnie, la Thuringe, la Saxe, toutes les contrées, toutes les villes de la Germanie où il croyait pouvoir faire du bien furent tour à tour visitées par Téminent réformateur, dont plus d'une fois la vie courut les plus grands dangers au milieu de sa laborieuse carrière. Puis en 1474, sentant sa fin approcher, il termina la rédaction de ses mémoires, qui sont de la plus haute importance pour l'histoire du peuple et pour celle de l'Église, et il mourut, en 1479, à Sultze même, après avoir résigné sa charge de prévôt. Malheureusement, les réformes qu'il avait introduites ne lui survécurent que pendant quelques années f).

Ruysbroeck était l'auteur d'une mystique religieuse appuyée sur la contemplation spéculative dont le vol sublime convenait surtout aux esprits supérieurs. Avec Gérard Groot, Radewyns et Thomas a-Kempis commence une autre mystique, toute pratique et éminemment populaire, mais ascétique rejetant tout ce qui ne semblait pas en connexité directe avec la vie morale et religieuse, et fondée sur le prin» cipe d'association monastique et sur l'éducation de la jeunesse. Le sol natal de cette mystique, c'est le nord des Pays-Bas, les villes de l'Overyssel, et notamment Deventer,

(<) GoETH.vLS, p. 75-81. — Van der Aa, p. 1634-1636.

la plus considérable de toutes. On se croyait revenu aux premiers temps du christianisme. Nos trois mystiques s'étaient constamment efforcés de se détacher de la science dogmatique et de n'agir que sur l'individu, de le porter sans cesse à l'examen de sa conscience, de son moi intime et de faire tout ce qui peut rendre l'homme de plus en plus pieux. Mais par là même ils travaillaient davantage à la pratique de la vie religieuse et, par suite, ils aboutissaient à l'indifférence en matière de dogme. Ce fut ainsi que, bien malgré eux, les frères de la vie commune concoururent au progrès du rationalisme du xv!"" siècle, secondé par la Renaissance, et dont le plus illustre de leurs élèves, Érasme, devint l'immortel représentant (^).

Ce mélange d'aspirations idéales, de rêveries contemplatives et d'oppositions anticléricales de nos mystiques constitue l'atmosphère intellectuelle et morale dans laquelle ont grandi les écoles primitives de peinture des Pays-Bas.

A l'école de Ruysbroeck appartenait encore Henri Harphius ou Van Herp, né au bourg de Herp ou Erp, dans la Campine, qui fut provincial des franciscains en Flandre et supérieur de la maison de cet ordre à Malines, où il mourut en 1478. Plus élevé que le célèbre mystique allemand, le docteur sublime et illuminé Jean Tauler, il se rapprocha de Ruysbroeck. Faire naître, graduellement, par une sorte d'épuration et d'épreuves, les divers états de la vie divine dans l'âme humaine, d'abord dans chacune des facultés, puis dans la substance entière de l'àme, possédée alors par toute la Divinité elle-même, tel est le but spiritualiste qu'Harphius s'est proposé dans ses ouvrages, dont les premières éditions parurent, l'an 1502, en flamand. Elles furent bientôt prohibées pour l'opinion de l'auteur que les hommes parfaits, mus par l'impulsion seule de l'esprit divin, n'ont pas besoin de directeurs, ceux-ci étant, d'ordinaire, plus occupés des

(*) BôHRiNGERy p. 612 et 613. — Vorreiter, Luther*s Uingen mit den antichristlichen Principien des Révolution ; Halle, 1860, p. 82, 83 et 109.

HENRI HARPHIUS. 167

pratiques extérieures que de la vie spirituelle. Dans la version française, on supprima la dénomination de créature éternelle donnée à Thomme, qui a pris, selon Harphius, son origine dans le temps et dans l'éternité .

Bossuet applique au même auteur le reproche fait par Gerson à Ruysbroeck, de pousser trop loin l'allégorie du langage figuré du Cantique des Cantiques, en parlant des noces spirituelles de l'épouse avec l'époux, jusqu'à prétendre que l'âme s'unit tout entière et inséparablement avec Jésus-Christ, dans la contemplation d'idées qui ont produit, surtout chez les femmes d'une sensibilité vive, ce mysticisme exalté d'autant plus propre à égarer l'esprit qu'il flatte davantage l'imagination (*).

Harphius avait attaqué avec beaucoup d'énergie un des grands défauts des croyants de son siècle, en leur reprochant de ne faire le bien que dans l'espoir de la béatitude céleste et de n'éviter le mal que par la crainte de l'enfer; il leur avait remontré qu'il ne fallait faire l'un et l'autre que par le pur amour de Dieu, que par un effort constant à se conformer à toutes ses volontés et à les accomplir sur la terre au risque de perdre les honneurs et les biens de cette terre. «Et qu'on ne se figure pas, dit-il, que ce soient les œuvi*es, c'est-à-dire les pénitences, les retraites dans un couvent qui sauvent. Non, c'est la foi en Dieu seul, c'est le pur amour de Dieu pratiqué dans toute la liberté des enfants du Christ, c'est-à-dire sans espoir du ciel et sans crainte de l'enfer, qui fera notre salut f). »

A Harphius, il faut ajouter Jean Brugman, fameux prédicateur du XV* siècle, qui vit le jour dans la ville natale de Thomas a-Kempis et fut élevé à Saint-Omer dans le culte de la vertu et des lettres sacrées et profanes. Son éloquence naturelle, mais bizarre, a été comparée à celle du père Bridaine, et son désintéressement évangélique était devenu prover-.

{*) Biographie universelle, art. Harphiiis.

(*) MoLL, Johannes Brugman; Amsterd., 1854, 1. 1, p. 27 et 28.

bial. Aussi exerçait-il un empire immense sur la multitude, dont il connaissait les idées, le langage et les besoins. Voulait-il faire à la fois son éloge et Ja satire de ses confrères, il tirait, en chaire, un billet de sa manche et s'adressait ces questions : « Brugman, vas-tu armé de longs couteaux pour défendre les lieux de prostitution? Non, certes. Plutôt que d'être simoniaque, tu préfères aller simplement avec un pauvre froc rapiécé. Donnes-tu l'absolution pour de l'argent? Non, certes. Tu confesses tout le monde gratuitement pour plaire à Dieu, et tu ne dépouilles pas les brebis de leur laine. Quand il y aura des pestiférés, les abandonneras-tu, comme font quelques-uns? Non, certes. Pauvres ou riches, tu colleras ta bouche sur la leur, tu les assisteras jusqu'à leur dernier soupir (^). »

Puis prenant un crucifix et le montrant à toute l'assistance, il accompagnait ce mouvement d'autres paroles également caractéristiques, dont voici la fin : « Chers amis en Jésus- Christ, comme j'ai choisi un pauvre petit couvent pom' vous montrer à tous le chemin de la vie éternelle, et comme j'ai besoin de votre aide et assistance, je prie, au nom du crucifié, tous ceux d'entre vous qui sont disposés à me rester fidèles, de lever le doigt en signe d'adhésion. »

L'assentiment était universel, et Brugman se disait, pour leur bonheur, prêt à verser jusqu'à la dernière goutte de son sang 0-

Dans ces temps, la parole parlée était tout autrement puissante qu'elle ne l'est de nos jours. On raconte que l'efFet de celle d'un de nos mystiques fut tel que beaucoup de ses auditeurs, frappés, transportés, « ravis dans les cieux », tombèrent évanouis f).

(') Biographie universelle, art. Brugman,

(-) MoLL, Johannes Brugman, t. I, p. 137 et 138. — Conf. Ckrisikr, Tableau de Vhistoire gétéi-ale des Provinces- Unies ; Utrecht, 1770, t. II, p. 194. — Voir un autre sermon de Brugman, apud J. Le Long, Historische Beschryving van de Reformatie derstadt Amsterdam; Amst., 1729, f. 360-369,

(») Frettag, Bilder der deutschen Vergangenheit, t. II, 1, p. 322 et 323.

Page 1