‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 5)Chapitre 57 sur 102 · JEAN VAIS GOCH · texte numérisé non relu

JEAN VAIS GOCH

eux par la charité sous leur chef Jésus-Christ. Ce lien n'était donc pas une autorité religieuse extérieure, mais l'amour des uns pour les autres. « C'est pourquoi x>n n'était pas tenu de croire au pape, qui avait erré plus d'une fois. L'unité de l'Église n'était que spirituelle, et son vrai chef était le Christ. Saint Pierre avec le pape ne constituaient donc pas cette unité. Aussi, combien n'y a-t-iî pas dans ce monde d'excellents chrétiens qui ignorent Rome et le pape {*)? »

« L'Église, disait-il, ne peut reposer que sur l'Évangile, et l'on ne doit lui obéir que pour autant qu'elle repose sur ce fondement.

fc II y a un double sacerdoce, l'un qui s'acquiert par l'état de prêtre et par le sacrement, l'autre que l'on obtient par la nature rationnelle de l'homme. Ce dernier sacerdoce est commun à tous. Le peuple a le droit de s'opposer au clergé qui corrompt l'Église. Les rapports du clergé avec le peuple ressemblent à un contrat qui peut être résilié dès que les prêtres ne font plus leur devoir. » Aussi Goch voulait-il que ceux-ci fussent soumis tous les ans à une réélection par le peuple.

« Le pape n'a d'autre mission que d'édifier les fidèles. S'il s'en acquitte dignement, on lui doit obéissance, sinon, on est tenu de lui résister. Le pape n'est pas le maître de l'Église ; mais il est, comme tous les fidèles, obligé envers Dieu, le Christ et l'Évangile. Son autorité n'existe que lorsqu'il représente véritablement l'Évangile, de telle sorte que tous ceux qui comprennent l'Évangile mieux que lui ont aussi plus d'autorité f). »

On le voit, Yan Goch avait déjà les tendances des réformateurs du XVI* siècle; c'est, chez lui, la même lutte contre le philosophisme scolastique et contre le principe d'autorité absolue, la même valeur donnée à l'Écriture sainte et à la pratique de l'Évangile, la même polémique

(*) Hagen, t. II, p. 118 et 119.

(«) ID., p. 119 et 120.

contre le trop grand mérite attribué aux œuvres spirituelles et aux exercices de piété. Avec une éloquence qui bouillonnait comme un fleuve de feu, il voulait arracher à la décadence tous les ordres de la société, le peuple aussi bien que les grands, l'État aussi bien que l'Église; et, chose surprenante, jamais il ne fut suspect à la hiérarchie ecclésiastique et jamais non plus il ne se vit exposé à la moindre persécution, sans doute parce qu'il ne répandait pas ses principes et ses critiques dans la vie publique, mais qu'il les renfermait dans le cercle de ceux qui pouvaient le comprendre et l'apprécier. Et cependant, par ces principes, Goch était un réformateur dans la véritable acception du mot Q.

A la même époque brillait un homme plus considérable encore que lui, Jean Wessel f), surnommé Gansfort, Goesevort ou Gansevoet, fils d'un boulanger de Groningue, élève de Zwoll et ami de Thomas a-Kempis.

Wessel, après avoir étudié et enseigné à Zwoll, était allé approfondir la philosophie et la théologie si l'université de Cologne. Cette université, cependant, était alors bien déchue de sa splendeur. Il y régnait le sombre et intolérant dogmatisme scolastique, dont l'esprit de persécution se fit sentir dans toute son étendue immédiatement avant la réformation de Luther. Cologne était devenu le siège principal des inquisiteurs en Allemagne, et c'est de là que sortit, à la fin du XV* siècle, le terrible Malleus Maleficarum. Aussi les écrivains les plus distingués de ce siècle et du xvi* ne parlent-ils qu'avec mépris de cette ville, devenue un centre de l'obscurantisme, après avoir rendu tant de services à la science. On disait que Virgile et Cicéron y étaient rejelés avec autant de dégoût que la viande de porc par les juifs f).

Le jeune étudiant, qui avait été élevé à Zwoll dans une douce et abondante piété chrétienne et formé à une école

(*) Ullmaxx, 1. 1, p. 146-150.

(«) Né en 1419, mort en 1489.

(3y Ullmann, t. II, p. 303-310. — J. Friedrich, /. Wessel, p. 94 et 95.

d'où sortirent plus tard les restaurateurs de l'antiquité classique, ne devait se plaire que très médiocrement dans une université qui en était encore aux systèmes surannés d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin. Il n'en fut pas moins reçu docteur, mais il ajouta beaucoup plus d'importance à l'étude des livres conservés dans les bibliothèques des couvents, surtout dans celui des Bénédictins. Il avait une prédilection particulière pour la philosophie platonicienne, qui avait à ses yeux le mérite de se rapprocher du christianisme. Il fut assez heureux pour se fortifier dans la langue grecque chez quelques Hellènes réfugiés à Cologne. Afin de connaître ensuite l'Écriture sainte dans ses textes originaux, il apprit de juifs et de moines l'hébreu, le chaldéen et l'arabe (^).

Champion ardent du réalisme, Wessel partit, en 1452, pour Paris, après avoir séjourné quelque temps à Louvain. Il voulait déployer, dans la capitale de la science théologique, son activité réformatrice parmi les nominaux, au profit des réalistes f). '

On sait que les théologiens de l'université de Paris furent en partie les auteurs et les défenseurs les plus remarquables de l'opposition antipapale des conciles de Constance et de Baie, ainsi que les promoteurs de ce principe si fécond en conséquences suivant lequel les conciles sont au-dessus des papes. Tout cela donnait au nominalisme une sorte de justification, outre qu'hostile aux développements dialectiques du réalisme et favorable à l'Écriture sainte et à la primitive Église, il s'alliait au mouvement réformateur du siècle. Aussi les représentants des nouvelles idées en France étaient-ils tous des nominalistes, tels que Pierre d'Ailly, Nicolas de Clémangis, Gerson et tant d'autres. Mais quelle que fût leur haute influence, ils ne parvinrent pas h empêcher le retour des vieilles querelles du réalisme et du nominalisme, qui, en effet, reprirent force et vigueur vers le milieu du xv* siècle.

(^) Ullmann, p. 310-315. — Friedrich, p. 95-97. (*) Friedrich, p. 97.

176 Lte FRÈRES DE LA VIE COMMU?iE.

Paris en fut le principal théâtre et il attira tous ceux qui brûlaient du désir de combattre. C'est parmi eux que prit place Wessel, qui avait refusé une position à Tunivei'sité deHeidelberg, afin de pouvoir aller rompre une lance à Paris et, particulièrement, afin de ramener au réalisme deux de ses compatriotes, Henri Van Zomeren et Nicolas d'Utrecht, nominal istes célèbres.

Mais, au milieu de la lutte et des études qu'elle nécessitait, Wessel changea peu à peu d'opinion et passa lui-même au nominalisme. En même temps, il s'intéressa aux disputes de l'université sur l'étendue du pouvoir pontifical, l'infaillibilité du pape, les abus de l'Église et de la cour de Rome, et bientôt il figura parmi les plus illustres platoniciens de Paris (^).

Cependant, malgré cette adhésion au nominalisme, Wessel n'adopta pas toutes les doctrines de celte philosophie, qu'il accusait, entre autres critiques, de ne pas distinguer « le feu qui purifie du feu qui punit » et de se permettre une grande « dissidence et incohérence de mots » à l'égard des indulgences (*)..

Wessel demeura environ seize ans à Paris. Il y eut pour maîtres Henri van Zomeren et Nicolas d'Utrecht, qu'il avait d'abord voulu convertir; puis Guillaume de Phalis, Jean de Bruxelles et Jean le Picard, de son nom de famille Haveron, qui, en 1450, fut recteur de l'université. Parmi les hommes plus jeunes sur lesquels il exerça de l'influence, il importe de citer Jean Reuchlin et Rodolphe Agricola, dont il sera question ci-après f).

Après qu'il eut visité d'autres universités et la ville de Rome, où il se trouvait en 1470 et 1471, nous le rencontrons de nouveau h Paris en 1475. Cette année, Louis XI publia un édit qui tomba sur le nominalisme comme un coup de ton-

(*) Biilœus, Historia universitaiis paristensis, t. V, f. 666, 780 et 918. — Friedrich, p. 99-102.

{«) Wesselii, Opéra; Amst., 1617, p. 850 et 890. — Friedrich, p. 102. (») Friedrich, p. 102 et 103. — Ullmann, p. 340-341.

nerre. Cette doctrine y était proscrite comme moins utile et moins propre que le réalisme à l'édification de l'Église et de la foi chrétienne, ainsi qu'à l'éducation de la jeunesse (^). Le célèbre historien de l'université de Paris nous apprend que la dignité de cet établissement avait été fortement compromise par les philosophes et les théologiens combattant pour l'un ou l'autre système. Pour la rétablir, le Normand Jean Bochardf), auparavant confesseur du roi Charles VII, depuis évêque d'Avranches f) et le principal conseiller de Louis XI dans l'affaire de l'édit, eut recours au talent et à l'habileté de Wessel (^). Il paraît que, dans cette circonstance, il fut nommé recteur de l'université, dont il devint le restaurateur. Bochard n'aurait pu faire un meilleur choix : pour une mission aussi élevée, il fallait un homme tel que Wessel, qui, tout en se ralliant au nominalisme, n'avait pas abdiqué son individualité, son indépendance, et pouvait facilement prendre une position conciliatrice entre les deux partis, auxquels il pouvait hardiment faire entendre le langage de la vérité, parce qu'il planait au-dessus d'eux f). Au surplus, quand la paix fut rétablie, l'édit fut révoqué (1481), et l'entière liberté philosophique rendue à la France (^.

Quels étaient maintenant les motifs qui avaient conduit Wessel en Italie? C'étaient probablement la renaissance de l'antiquité classique, et particulièrement l'étude de la littérature grecque, qui florissait alors dans ce pays. Wessel désirait lire c( l'Aristote grec en Grèce ». Nous avons, du reste, peu de renseignements sur le séjour qu'il fit en Italie : nous savons seulement qu'à un dîner chez Henri Dalman, camérier du pape Paul II, auquel assistaient Guillaume de Phalis, Jean de Bruxelles et Jean le Picard, Wessel fut amené à

(') BULAEIS, /. c, f. 708.

(«) Id., ibid., f. 886.

Y) Mort en 1485.

(*) BULAEUS, f. 918.

(*) Friedrich, p. 103 et 104.

n Ullmann, p. 336, d'après Bulaeus, t. V, f. 739-741 et 918.

exposer ses idées sur les indulgences, et que le chambellan répondit : Cela n'est pas nouveau, et plus d'un membre de la cour de Rome s'exprima de même (*).

Cela se comprend, rien n'était plus incertain et plus obscur, au xv* siècle, que les questions relatives aux indulgences, lesquelles ne furent fixées comme dogme que dans la 25* session du concile de Trente. Jamais, du reste, à part quelques excentricités de paroles, Wessel n'a différé fondamentalement, principiellement^ de l'Église, tandis que, de très bonne heure, il en fut différemment chez Luther f).

Wessel visita aussi Florence, où l'attirait sans doute l'étude de la philosophie platonicienne, mais où il apprit à connaître aussi le caractère italien sous un aspect moins avantageux. Il fait l'éloge des compatriotes de Zwoll, gens simples et bons, qui, heureusement pour leur caractère et leur moralité, ne savent pas calculer comme les rusés Florentins f). A Venise, il fut témoin d'un acte du procès de canonisation au sujet de la vie et des miracles du patriarche d'Aquilée. Il pensait que, malgré les incertitudes qui y régnaient, une telle canonisation serait encore préférable à celle qu'on abandonnerait à l'opinion flottante du peuple (^).

On a parlé des voyages de Wessel en Grèce et en Egypte, mais sans aucune espèce de fondement. Il avait eu l'occasion d'étudier « le grec en Grèce», chez les savants Hellènes réfugiés en Italie. Après son second séjour à Paris, il arriva, vers 1474, à Baie, où il retrouva Reuchlin, et il y donna des leçons privées sur la théologie et les langues grecque et latine f).

Vers 1475 ou 1476, Wessel est de retour dans sa patrie. On parle, il est vrai, d'un nouvel appel qui lui avait été fait par l'université de Heidelberg, où il aurait enseigné la phî-

(«) Wesselit 0pp., p. 886 et 887, — Friedrich, p. 104 et 105.

(') Voir les preuves apud Friedrich, p. 238 et suiv.

e) Opp„ f. 212.

(*) Ibid., f. 583. — Ullmann, p. 357.

(^) Friedrich, p. 105 et 106. — Ullmann, p. 357 et 358.

losophie, mais non pas la théologie, parce qu'il n'y était pas gradué. Mais, à cet égard, les preuves manquent et, ne manqueraient-elles pas, toujours serait-il que jamais, comme on Ta dit, il n'a semé dans cette université le germe des doctrines^ dont l'auteur fut Luther (^).

Après une vie scientiûque très agitée, Wessel rentra à Zwoll, où il fut reçu avec enthousiasme. Il passa les années qui lui restaient à vivre tantôt chez les chanoines réguliers du Mont-Sainte-Agnès, près de Zwoll, tantôt dans l'abbaye d'Adwaerd, en Frise, tantôt dans un couvent de religieuses à Groningue. Il va sans dire qu'il ne se détacha pas des bonnes et fortes études et qu'il s'efforça, au contraire, de les répandre et de les fortifler (*).

Wessel avait un esprit réformateur, une organisation puissante que ne pouvait satisfaire la vie contemplative des mystiques et dont aucune autorité ne pouvait assouplir l'indépendance. Encore enfant, il se moquait des indulgences et il rejetait également les mérites que l'on faisait résulter du jeûne. « La pratique de toutes les vertus chrétiennes, s'écriait-il, voilà la seule, la plus complète, la plus incontestable de toutes les lettres d'indulgence, non de par saint Pierre, mais de par le Saint-Esprit, annoncé par saint Pierre et reçu par l'Église f). » Il consacra une dissertation spéciale à prouver que les indulgences ne sont fondées ni sur l'Écriture, ni sur les Pères antérieurs à Albert et à Thomas, et qu'elles ne reposent que sur l'absurdité et la tromperie (^).

Wessel voulait, en toutes choses, des preuves, et lorsqu'elles manquaient, il refusait de croire. Ce fut lui qui répandit dans la conscience publique les éléments d'opposition jusque-là renfermés dans les sociétés des frères de la vie commune. Il ne reconnut pour tout fondement et pour

(•) FRiEDRiCH,.p. 106 et 107.

(«) Id., p. 107. — Ullmann, p. 371.

(^) Wesseli Gansforti opéra; Groningue, 1614, p. 811 et suiv.

0) Ibtd., p. 876-914.

toute source de religion que l'enseignement naturel et libre de l'Évangile, et ne plaça la piété que dans la croyance sincère en Dieu et en ses lois. L'Église était, pour lui, une communauté de tous ceux qui veulent le bien et qui sont unis par l'amour sous leur chef Jésus-Christ, et non pas sous le papef). D'après lui, la suprême, la demiè/^e décision de l'Église est toujours fournie par l'Évangile, de manière que celui qui entend le mieux l'Écriture, qui l'explique le mieux et avec le plus de foi, celui-là est le véritable philosophe et le véritable théologien chrétien; celui-là est toujours au-dessus du prêtre f).

La place que Wessel assigne au pape est plutôt juridique que religieuse et théologique : il en fait le représentant suprême des lois de l'Église, mais dans les choses où l'homme peut être dominé par l'homme, et non dans les rapports de l'homme avec Dieu f).

Wessel représente les rapports des prêtres avec le peuple comme un contrat que l'on pieut rompre lorsque les premiers ne s'acquittent pas convenablement de leurs devoirs. Aussi pensait-il que les prêtres, sans distinction de rang, devaient être annuellement élus par le peuple, et pouvaient, suivant les circonstances, être destitués par lui (^).

Wessel était un caractère viril et pur; hardi, intrépide, généreux, passionné pour la vérité, il soutint franchement son opinion partout. Telle fut sa réputation qu'il acquit le surnom de maître des contradictions et de lumière du monde f).

De tous les hommes dont nous nous sommes entretenus jusqu'à Wessel, aucun n'a enseigné des idées réformatrices

(*) Hagex,/. c.,p. 117-119.

(*) Ullmann, t. II, p. 556.

(3) De Purgatorio, p. 826 et 827. — De Thesauro Ecclesiœ, p. 4-20. — Ullmann, t. II, p. 531-557.

(») Hagen, p. 120.

(^) Hardenbero, Yita Wesselt, p. 5. — Hagen, l, c.,— Burigny, Vie d' Éi^asmè ; Paris, 1757, t. I, p. 22.

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