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ACCORD ET DIFFÉUENCE ENTRE WESSEL ET LUTHER

qui se rapprochent autant que les siennes de celles du XVI* siècle. Mais, comme celles d'Erasme, elles empruntaient au caractère belge une grande mesure de forme. Erasme lui-même se plaisait à faire ressortir l'extrême modération de notre compatriote comparée aux violences excessives de Luther (^). Le savant Guillaume Lagarus, jurisconsulte zélandais, membre du Conseil de Brabant sons Charles-Quînt, était tellement épris des doctrines du grand maître de Zwoll, qu'il visita Adwaerd pour obtenir quelques renseignements sur lui (*). Cependant, malgré les différences profondes qui séparaient de Luther l'illustre théologien hollandais, le réformateur de Wittenberg ne l'en proclama pas moins son prédécesseur. « Si j'avais lu antérieurement Wessel, dit-il, mes ennemis auraient pu croire que j'avais tout puisé chez lui, tellement nos deux esprits ne font qu'un f). » Ici, Luther est allé trop loin; sans doute, le docteur de Groningue a avancé des opinions très hardies et dont quelques-unes rappelaient les siennes; mais ses écrits, pris dans leur ensemble, étaient catholiques et, dans tous les cas, ils n'ont rien d'un système Ihéologique semblable au protestantisme (^).

En général, aucun des réformateurs du xv* siècle n'a songé à faire comme Luther au x\V ; aucun n'a voulu détruire les fondements sur lesquels reposait l'Église romaine ; tous ne cherchaient qu'à la réformer par elle-même et en ellemême ; car tous lui reconnaissaient assez de force pour opé-

(') Epist. adfratres infer, et orient. Fris. Opp,, t. X, f. 1622.

(*) Hardenberg, p. 15 et 16.

(3) Walch, Liâhers Werke, Halle, 1740-1753, t. XIV, p. 220 et 221.

Plusieurs dissertations de Wessel avaient été envoyées À Luther. Elles furent publiées pour la première fois en 1521, peut-être à Wittenberg même, sous ce litre : Farrago rerum theoloçicamm uberrima, dodiss, niro Wesselo Groningeiisi auctore. Dans les éditions subséquentes, à commencer par celle de Bâle (1522), il se trouve une préface de Luther, dans laquelle il dit : Hic, si mihi antea fuisset lectus, poterat hostibus meis videri LvUherum omnia ex Wesselo hausisse, adeo spiritus utriusque conspirai in tmum, — Ullmann, p. 643-645.

(^) Cest ce qui a été prouvé par M. le docteur Jean Friedrich, dans sa savante biographie de Wessel.

rersa propre régénération.Wessel,d'ailleuis, mourut dans le sein de TÉglise (^). Il conserva même toujours quelque chose de l'ascétisme des Frères de la vie commune f), qu'il ne cessait de représenter comme des modèles f/.

Wessel avait eu pour protecteur spécial l'évêque d'Utrecht, David de Bourgogne, fils de Philippe le Bon et demi-frère de Charles le Téméraire. En dehors de ses travaux philosophiques et ihéologiques, il se livrait aux contemplations solitaires et se préparait à la mort par la prière et la méditation. Soumis aux règles monastiques, il communiait avec les frères et leur récitait les paroles d'adieu du Christ, voulant montrer par là (Comment il désirait introduire dans la vie sa doctrine de l'Euchaiîstie.

Les lettres de Wessel nous font voir clairement que tout, de son temps, poussait à la question de savoir jusqu'où s'étendait l'autorité du pape, et qu'on était parvenu à la conviction que les abus de la cour de Bome, notamment le honteux système des indulgences, avaient une part considérable dans la décadence du christianisme. Cependant, on fut plus d'une fois froissé de ce que Wessel enseignait sous ces rapports et on crut qu'il mettait les doctrines de l'Église en péril {*). Aussi fut-il dénoncé aux inquisiteurs de Cologne par le doyen Hoeckf). Il ne les redoutait pas, tellement il se sentait fort de son orthodoxie et de son éloignement de toute rupture avec l'Église (^ Il pouvait d'ailleurs compter sur l'appui de David de Bourgogne, et, en effet, la dénonciation n'eut point de suites, 1470 Q. David de Bourgogne avait été

(«) Friedrich, Johann, Wessel, i^, 110, 112, 125, 171, 280-283.

(«) Ullmann, p, 423, 633 et 641. — Gieseler, t. II, 4, p. 491 et 493.

(3) Eux aussi entendaient la Réforme de la même manière que Wessel. Cest pourquoi, lorsqu'ils virent Luther rompre définitivement avec TEglise catholique, ils se séparèrent de lui comme firent Staupitz, Crstus Rubianus et tant d'autres. On ûe lira pas sans intérêt un document inédit que nous publions à la fin de ce chapitre.

{*) Friewiich, p. 109.

H Opp, Wess., p. 864.

<•) Ibid,, p. 920,

(') Friedrich, p. 110 et 111.

AVESSEL PROTÉGÉ PAU l'ÉVÊQUE d'uTRECHT, 183

nommé évêqne par le pape, grâce à la puissante intervention de Philippe le Bon et contrairement à l'électfon parfaitement canonique du prévôt de la cathédrale, Gisbert Bréderode Q. D fut le cinquante-cinquième évéque d'Utrecht et y gouverna de 1456 à 1496, donc pendant environ quarante ans. Au commencement, il paraît avoir eu une attitude pleine de dignité; ensuite, il baissa peu à peu dans l'estime publique, de sorte qu'il mourut sans laisser de regrets. U n'était cependant pas sans de. grandes qualités : on louait sa libéralité^ sa magnanimité, son dévouement aux sciences et aux arts ; mais, d'un autre côté, on blâmait ses habitudes voluptueuses, son tempérament colérique et sa légèreté française. Plus porté à se faire craindre qu'aimer du peuple, il se vit exposé à plus d'un soulèvement. Inexorable envers ses adversaires, il fut accusé d'avoir empoisonné Bréderode. Tout-puissant pendant le règne du Téméraire, il perdit son crédit après la mort de ce prince (1476;. Parvenu à une vieillesse caduque, il se laissa dominer comme un enfant. Abîmé d'ailleurs par la goutte, la mort fut pour lui une délivrance (16 avril 1496) f). Malgré les énormes différences qui existaient entre lui et Wessel, deux choses les rapprochaient : l'amour des lettres et le sens des améliorations ecclésiastiques. David, comme Léon X, aimait une cour brillante et recherchait les hommes distingués par leurs talents f). Il voulait un clergé instruit et le soumit régulièrement à des examens publics. Dans une de ces épreuves, il avait fait la triste expérience que sur trois cents, trois seulement avaient subi l'examen d'une manière satisfaisante. Les ajournés lui donnèrent pour excuse que le temps n'était plus où l'on faisait des théologiens comme saint Augustin et saint Jérôme. « Non, répondit le prélat, mais

<^) Léo, Zu)Ôlf Bûcher niederlandischer Qesehiehten, Halle, 1832, t. I, p. ^0 et 951.

(*) Heda, Historia episcorum vJtrajeùtensiwn iUustrala ab Am. Buchelio^ Utrecht, 1642, p. 292-297, 305 et 306. — Ullmann, 376 et 377.

(3) Heda., p. 292, 294, 306 et 307.

faut-il créer des ânes et des abîmes d'ignorance f)? » Pour remédier à un tel abaissement, David n'aurait pu choisir uii meilleur conseiller que Wessel ; malheureusement, l'évêque ne possédait pas assez de force morale pour mener à bonne fin les réformes exigées à ce sujet f).

Le séjour de prédilection de Wessel fut l'abbaye d'Adwaerd. Elle était célèbre par sa science, la richesse de ses biens, la beauté de ses édifices et l'importance de sa bibliothèque. La partie la plus considérable de cette bibliothèque devint, au XVI® siècle, la proie des flammes et ce qui en resta fut incorporé à celle de l'université deGroningue. Au temps de Wessel, rien n'était plus recherché que les écoles d'Ad>Yaerd, Elles formaient une sorte d'académie fréquentée par la jeunesse studieuse de la Frise. Elles étaient divisées en deux sections, l'une inférieure, où l'on enseignait les principes des sciences; l'autre^ supérieure, où des professeurs de premier ordre enseignaient la philosophie et la théologie. Elles avaient été jadis dans une situation brillante et avaient possédé autant de maîtres illustres que de brillants élèves; mais, au XV* siècle, elles avaient subi une sorte de décadence, dont elles furent heureusement relevées par Wessel, avec le concours de son ami Henri Rees. Wessel s'appliquait notamment à instruire les élèves et les moines dans la littérature hébraïque f).

Les nombreux et savants amis de Wessel prouvent qu'il y avait alors dans les Pays-Bas beaucoup d'ecclésiastiques pensant en vrais chrétiens, et plus librement que partout ailleurs; ce qui était inévitable dans une contrée qui donna l'impulsion, je ne veux pas dire au luthéranisme et au calvinisme, mais aux idées réformatrices du \\f siècle. Parmi ces amis figuraient : Jacques Hoeck (Angularis), docteur en théologie et doyen de Naaldwyck, oncle de Martin Dorp, professeur à Louvain et ami d'Érasme ; maître Rodolphe Van Veen, doc-

(*) ScHOocKius, De bonis eccl^siasticis, Groning., 1651, p. 435. (*) Ullmann, p. 378.

P) Id., p. 382-384.

SAVANTS, AMIS DE WESSEL. — VA?i HALEN. 185

leur en droit et doyen de Saint-Martin, à Utrecht; Bernard Van Meppen, chanoine régulier; frère Jean d'Amsterdam et maître Englebert de Leyde ; Rodolphe de Langen, de Munster ; Paul Pélantin, Jean Cauter, Lambert Freyling, de Groningue; Arnold de Hildesheim; le savant chevalier Onnon Van Ensum ; Renier Predinius, de Groningue ; Rodolphe Agricola; Alexandre Hegius et le famulus de Wessel, Goswin de Halen, sur la Moselle, recteur du fraterhms de Gi^oningue (*)•

Goswin Van Halen était né dans la seconde moitié du XV* siècle. H vécut longtemps dans Fabbaye d'Adwaerd, en compagnie de son maître et du célèbre Rodolphe Agricola. Au commencement du xvi"* siècle, il fut placé à la tête du fraierhtds de Groningue et il devint plus tard prieur du couvent des Récollets de cette ville, où il se fit une belle réputation par l'excellence de son enseignement et où il jeta les .semences de la Réforme dans l'esprit de deux hommes destinés à jouer un rôle au début du protestantisme : Régnier Redinius et Albert Hardenberg.

Van Halen mourut en 1530, grandement estimé d'Erasme et de Mélanchton pour sa science et pour ses vertus. Mais, quoiqu'il fût sincère partisan des idées nouvelles, il n'en était pas moins resté constamment attaché à l'Église.

Aux deux plus anciens élèves de Wessel et des plus distingués, Rodolphe Agricola et Jean Reuchlin, se rattachaient un grand nombre d'indigènes : Herman Torrentius (Van der Beeke), de Zwoll, professeur- dans les écoles de Groningue et de Zwoll; Gérard Van Cloester; Rodolphe Hilbrand, surnommé Bolens; Jean Oostendorp, chanoine de Saint-Liévin, àDeventer,et recteur de l'école de cette ville après Hégius f).

Goswin a décrit le cercle des études que l'on suivait, sous l'inspiration de Wessel, à Zwoll, à Adwaerd et dans d'autres écoles de ce temps : on lisait Ovide et les poètes du même genre ; mais on approfondissait Virgile, Horace et Térence,

(*) Ullmann, p. 386-389.

(«) lD.,p.390.

ISO ' LES FRÈRES Ï>E LA VIE COMMl^T^E.

Plutarque, Salluste, Thucydide, Hérodote, Justin, Artstote, Platon, Cicéron, la Bible, Jérôme, Ambroise, Chrya>8tome, Grégoire, Bernard, Hugues de Saint- Victor et Flûstoire de l'Église. Dans ce programme, l'antiquité classique avait une place tout autrement considérable que dans celui de Grpot, où la vie des saints et les écrits des Pères jouaient un plus grand rôle. Sans doute, les noms que je viens de citer étaient loin d'être tous des noms illustres dans les tettres; mais ceux qui les portaient formaient des sortes de familles savantes qui exerçaient une action puissante sur leur siècle f).

H y avait aussi des religieuses qui consultaient Wes$el; de ce nombre fut sœur Gertrude Reynersj du couvent de la Sainte-Vierge à Klooswater, dans la province de Gueldre, près de la petite ville de Hattem. Elle l'interrogfôi sur l'utilité de l'étude de la logique, et le philosophe-théologien lui répondit qu'il ne voyait pas quel intérêt pouvait avoir cette étude po?ur des nonnes, à qui la prière devait suffire. A une autre recluse, il enseigna la commémoration du dernier repas de Jésus au milieu de ses apôtres f).

Wessel avait l'esprit trop libre, trop élevé, pour ne pas rejeter un des plus funestes préjugés de son temps : la magie. U s'explique aussi avec beaucoup de raison sur les visions, les révélations et les apparitions de fantômes, et, sous ce rapport, il se distingua très avantageusement de Thomas a-Rempis et des anciens Frères de la vie commune, qui ne croyaient que trop à tous ces phénomènes d'une imagination exaltée. H ne voulait même pas les tolérer chez les femmes; il n'y voyait que des ruses de Satan. U les tolérait tout au plus lorsqu'ils tendaient à fortifier la piété, jamais comme appuis delà foi f).

Wessel mourut le 4 octobre 1489, à l'âge de 69 ou 70 ans. H fut enterré dans le couvent des nonnes, à Groningue, où

(*) ULL3IANN, p. 391-393.

(*) Friedrich, p. Î 1 1 .

(') Ullmann, p. 405.

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