CHAPITRE V
OniGINES DE LA re;saissa>'ce.
Presque tous ceux sur qui Wessel avait exercé de l'influence étaient des humanistes. En eff'et, les études classiques se trouvaient aux Pays-Bas entièrement liées aux études théologiques. Mais elles y eurent des résultats tout différents qu'en Italie et en France : elles se firent les auxiliaires de la foi, et l'on y chercha les avantages que la religion pouvait en retirer. Ce qui n'avait produit, chez des uns, qu'un certain raffinement d'idées parfois minutieux et superficiel, pénétra toute la vie des autres, échauffa leurs cœurs et prépara leurs esprits à de plus vives lumières. Les premiers restaurateurs des lettres en France et en Italie se signalèrent par le scepticisme et par le mépris des doctrines évangéliques; ils produisirent une opposition incrédule et licencieuse, tandis que les écoles de la Hollande et de la Belgique, occupées d'une théologie profonde, furent pleines de foi et d'enthousiasme. Là, on sapait les fondements mêmes du christianisme ; ici, on les rétablissait. H se forma dans les Pays-Bas une réunion remarquable d'hommes libres, savants et généreux, qui s'efforçaient de rendre la science utile à la religion. Les uns apportaient à l'étude la foi humble des enfants; les autres un esprit éclairé, pénétrant, disposé peutêtre à franchir les bornes d'une liberté et d'une critique orthodoxes; mais les uns et les autres contribuèrent à déblayer les parvis du temple obstrués par tant d'abus (^).
(*) Hamelmanni op. ffeneaioffico-histotnca, Leitigov. 171 1» p. 321. — Melanchtonis dectam. yi. I, p. 602. — Merle d'Aubigné, jff«5toire de la Réforme, 1. 1, p. 132-133. — Hagen, p. 132-133. — GiBSBLER, t. Il, 4, p. 511-513.
490 OKIGI?ÏES DE LA UENAIS&VNCR.
Il n'en pouvait être de même en Italie. Là, le néo-platonisme et 1 eclectUme allaient jusqu'à nier l'immortalité de l'àme. Marsile Ficin, qui avait pour Platon un culte idolàtrique et faisait brûler Une lampe devant son image, assimilait le Criton à un second Évangile. Pomponace, lui (I475-I525), professait ouvertement l'athéisme (^). On comprend, dès lors, que l'Église, en Italie, ne pouvait laisser à l'étude de l'antiquité classique qu'une part d'action bien faible sur la théologie, science qui, dans ce pays, n'était étudiée que dogmatiquement. L'Église regardait, en général, les anciens comme des païens aveugles et obstinés, qui ne pouvaient avoir aucune autorité dans les questions religieuses. On ignorait, d'ailleurs, presque entièrement l'exégèse biblique, ce puissant moyen par lequel la littérature grecque et romaine devait avoir tôt ou tard une influence puissante sur la théologie, et même opérer une des plus grandes révolutions dans ce domaine de la science. Il est vrai que Laurent Valla avait fait un essai de critique de l'Ancien Testament; mais cet essai, bien faible, ne fut pas suivi d'autres études plus fortes. II est vrai encore que l'Italie possédait quelques orientalistes habiles; mais ils n'influèrent pas non plus sur l'exégèse, la plupart d'entre eux appliquant leur science à \st théosophie juive, connue sous le nom de Kabbale. Ce fut , à certains égards , un bonheur pour la renaissance des lettres, parce que les théologiens, s'ils avaient pu en redouter quelque chose, s'y seraient opposés de toutes leurs forces et, de cette manière, auraient empêché la propagation de ïa lumière nouvelle. Dans la situation où ils se trouvaient, lorsqu'ils concevaient quelque doute sur l'orthodoxie de cette propagande, ils s'en consolaient en disant que les Pères de l'Église, tels qu'Eusèbe et Augustin, s'étaient activement occupés de l'étude des anciens, que par la Renaissance, les livres des Pères avaient eu aussi les avantages d'une circulation
(*) Cantu, La Réfoi^meen Italie, Paris, 1867, p. 337 et suîv.
SES CAIVACTÈRES P.VRTICULIEIVS AUX PAYS-BAS. 191
plus rapide et plus grande, et que de cette manière le poison serait neutralisé par le contre^>oison (^).
Hen fut tout dîiStiremment aux Pays-Bas et en Allemagne : les hommes qui s'y appliquaient à l'étude des classiques, tels que Agrîcola et Reuchliri, étaient non seulement des littérateurs, mais encore des partisans déclarés de la théologie. ' Le premier mourut trop jeune pour faire plus qu'il n'avait fait; le second, entraîné par sa prédilection pour la littérature orientale, avait puissamment contribué à en répandre la connaissance par son enseignement et par sa grammaire hébraïque; s'adonnant en même temps aux sciences théologiques, it vécut assez pour assister aux commencements de cette grande révolution à laquelle il avait si ardemment coopéré sans qu'il s'en doutât.
Déjà à la fin du xv* siècle, s'était fait sentir en Allemagne une fermentation d'idées qui n'existait point en Italie et qui ne devait avoir sa complète explosion qu'au xvi* siècle f); La renaissance de la vraie philosophie grecque brisa les fers imposés à l'esprit humain par la scolastique et du même coup réagît d'une manière foudroyante sur la théologie monacale du moyen âge, non pas en Italie, mais en Allemagne, où les tendances intellectuelles de la race germanique l'emportèrent sur les tendances esthétiques de la race latine.
Ces premières tendances s'étaient déjà manifestées dans le système de l'enseignement, destiné, comme celui des Pays- Bas, h pénétrer dans les masses pour en activer l'émancipation, chose entièrement inconnue à l'Italie f).
En Allemagne, comme dans nos provinces, les moines s'aperçurent du danger et se mirent à pousser des clameurs contre les mêmes études qu'ils avaient tolérées en Italie et en France. Il se forma entre eux une conspiration contre les
(*) Hreren, Geschickte u.s. w. des Stiidiums dei^ clussischeti Ltltet^atur. Gôtfing., 1797, t. ir, p. 338-340.
(2) Id.,î6iV/. p. 340-341.
(*) Id., ibtd, p. 349-354.
langues et les sciences classiques. Ils étaient d'autant plus irrités qu'ils virent le mouvement des idées nouvelles descendre peu à peu dans les masses par l'organe des langues vulgaires. De bonne heure, les poêles flamands avaient dirigé leur verve contre^ les mêmes abus qu'attaquaient les mystiques. Ainsi Jacques Yan Maerlant f ) n'était pas seulement un poète, c'était encore un philosophe, propagateur des idées libérales. Dans ses fonctions, il avait appris à connaître les faiblesses des hautes classes de la société. Il rompit les barrières qui séparaient le monde savant du peuple, en traduisant en flamand les ouvrages les plus célèbres de son siècle. Avant lui, la science, ensevelie dans les couvents, n'avait pour organe que la langue latine et était lettre close pour la généralité. Le premier. Van Maerlant perça les ténèbj^es qui voilaient la vue des masses, et, à l'aide de ses rimes, fit pénétrer les connaissances utiles dans l'intelligence de tous. Doué d'un esprit transcendant, il mit la main à l'œuvre de la culture intellectuelle du peuple et ne négligea aucun eflbrt pour relever et éclairer ses semblables. Enneihi déclaré de la scolastique, tantôt il familiarisait ses lecteurs avec la philosophie d'Aristote et de Platon ou avec le texte même des saintes écritures, tantôt il étalait devant eux les fleurs de la nature f) et de l'antiquité classique, ou le miroir de l'histoire f); toujours il avait pour but de corriger les mœurs et de perfectionner les idées. Ses tendances rationalistes l'exposèrent à l'intolérance religieuse de ses contemporains. Poursuivi, accusé pour sa Bible rimée {^, il reçut
(*) Né vers 1225, mort en 1300.— Déjà en 1725, J. Le Long (Boekjsaal dei* neda-duilsche Bijbels, 1. 1, p, 158) revendiquait pour la Flandre la gloire de ce nom que, de nos jours, la Hollande a voulu lui contester.
(*) Voy. De?' Naiui'cn Bîoone van Jacob Van Maerlant. Met inlciding ,varia}tlen, aanleeheiiinge^i en glossarium^ voor de eerste maal lutgpgereti door J.-H. Barmans, Brussel, 1857. D'après M. Bormans, ce poème est une imitation en vers à\x De natura reriem de Cantimpré. Voy. aussi Dubois, dans Nooi*d e?i Ziiid, et Serrurk, /. c, p. 61 et suiv.
(8) Voy. Jacob- Van Maerlants. Spiegel historiael, publié : 1® par la Maatschappij der Nederlandsche letterkunde ; 29 par De Vries.
{*) Jacob van Maerlants Rtjmbtjbel, uitgegecen door J.David, Btusseï, 1850-60.
LES POÈTES ET LES CimO?CtQl>EUHS. 193
Tordre de se justifier devant le pape et de sounaettre son livre à un examen ecclésiastique (^). Il fut heureux d'échapper atix horreurs de l'inquisition de son temps^ qu'il a décrites à un de ses amis (^. ^
Après la Bible rimée, la Flandre eut sa Bible en prose, l'année même de la mort de Maerlant. Cette version ne fut pas complète, mais il n'y en eut pas d'autre en flamand jusqu'à l'époque de l'invention de l'imprimerie. Le nom du traducteur est inconnu, il était né en Flandre et laïque. Il recommanda son œuvre* comme livre de lecture pour les dimanches et les jours de fêtes, que le peuple, à l'exemple du clergé, passait dans les cabaretsf).
L'histoire de la papesse Jeanne, établie dans des chroniques monacales et si longtemps reçue par les catholiques, ruinée par Bayle et Basnage, ridiculisée par Voltaire (% mais exploitée quelquefois encore de nos jours par les protestants, cette histoire ou plutôt celte singulière imposture a été reproduite avec tous ses scandaleux détails par Maerlant f), qui déclaré s'abstenir sur la question de savoir si le fait est vrai ou faux, si c'est une fable ou une histoire.
Et cependant Van Maerlant était catholique orthodoxe : il vénérait les saints et les martyrs; il professait un culte chevaleresque pour la Vierge; il croyait à l'enfer, aux miracles et même aux superstitions de son temps. Ce qui ne l'empêche pas de diriger des attaques violentes contre le clergé et l'Église d'alors. « Le prêtre, dit-il, c'est l'ennemi
(') Lu LOFS, Handboeh van den vroegsten bîoei det' Nedei^landsche letterkunde. Gromngen, 1845, p. 32-58. — Willkms, Yerhandeling overde nederdiàtscke taelen letterkunde^ Antw., 1819-24, t. I, p. 150-152. — Snellaert, Yerhandeling ovet' de nederduitsche dicJukunst, p. 23-25. — Jonckbloet, Geschiedenis dei' nederland^che dichikunst, Amst., 1851, t. II, p. 381 et stdv. ; t. lïl, p. 68, 75, 87 et 159.
(*) Dans son Wapene-MaHyn»
(') Le Long, 1. c, p. 219-297.
(*) Voy. ViLLENAVE, Répertoire unitersel des sciences, des lettres et des arts, t. XV, p. 321-323.
(5) Dans son Spiegel historiael.
194 OUIGINES DE LA UEXAISSANCE.
naturel du laïque ; c'est le loup dans la bergerie, il vole le bien et la femme du prochain ; c'est l'adorateur du veau d'or : cupide et avare, il accorde des indulgences et ouvre le ciel à prix d'argent. » Même au déclin de sa vie, Maerlant ne modéra pas son langage, malgré la colère des prêtres, qui le menaçaient du feu et de la hart : « L'Antéchrist, s'écrie-t-il, est-il déjà né et précédé par ses disciples? Si j'osais, je dirais que oui. Un sot se fait-il raser une tonsure, large jusqu'aux oreilles, en devient-il d'un grain plus sage? Je vmidrais dire combien la première tonsure fut humiliée, celle que portait saint Pierre à Antioche, lorsqu'on le jeta dans^ un cachot, quoique innocent, parce qu'il voulait ramer^r le peuple qu'il croyait innocent. Aujourd'hui, la tonsure est une source de trafic pour ces avares que rien ne peut rassasier. Je crois que jamais on ne vit race si âpre au gain. Combien de loups sont devenus pasteurs au milieu de ces brebis précieuses, pour lesquelles le Christ a versé son sang ! Ils ont adopté les vêtements courts, les larges épées, les longues barbes et les hauts destriers. Ils Tendangent dans la vigne du Seigneur et recueillent sa grasse moisson. Ce sont eux et les leurs qui enseignent au peuple la bienfaisance, et ils ne s'inquiètent pas de ceux qui tremblent de froid et gémissent de fahn parce qu'on manque pour eux de charité. De là ces plaintes des pauvres : Ah ! Seigneur, n'aurez-vous pas pitié de moi, que j'aie de quoi me nourrir? Ainsi crient-ils, l'estomac vide, le corps malade et les bras nus. Et vous, vous êtes assis, dans les délices, près de vos brasiers ; vous ne leur permettez pas de se réchauffer auprès de vous. Vous repoussez ceux que vous devriez protéger, et vous possédez les biens de la sainte Église, qui, de droit, ne vous appartinrent jamais. Écoutez votre sentence. On vous accuse. Vos membres sont couverts des vêtements du pauvre ; tous vos efforts tendent à amasser des richesses. Votre main est toujours fermée. Le pauvre se plaint que vous Ini ayez refusé l'aumône lorsqu'il vint à tous. Vous voulez suivre les traces des grands; mais votre orgueil
JACQUES VAN MAERLINT. 195
sera humilié. » Et ailleurs : « Quand la tête s'emplit de viu sans, mesure, tous les membres subissent une révolution. Alors le moine crie et frappe, saisit et déplace ce qui était bien; ses jambes et ses pieds chancellent sous lui. Ainsi l'Église de Rome, la tête de la chrétienté, est dans l'ivi'esse et sans ressource. Pas un de ses membres ne lui prête secours. Empereurs, rois, prélats, se sont perdus par leur avarice. Lorsque les prélatures deviennent vacantes, chacun s'empresse, l'un va supplier, l'autre fait l'amour, et la simonie marche tête levée. Quels sont ceux qui recueillent le bénéfice? Ceux qui ont le cœur rempli de renards. Les biens qui devraient nourrir les enfants de Dieu et les soulager dans leurs misères, ils s'en sont emparés, les avares ! Je ne tcux pas faire honte aux bons, mais pui^e le cœur saigner à ceux qui entretiennent d'orgueilleuses maîtresses ! La ruse obtient les grosses prébendes et la piété mendie son pain. Voilà le spectacle que nous avons sous les yeux f). »
Il y avait, chez Maerlant, une foi vive dans la bonté de la Providence et, par cela même, une grande colère contre les moines qui ouvraient ou fermaient le ciel suivant les dons qu'on leur faisait et qui rendaient le chemin du paradis fort étroit pour les pauvres. Aussi faut-il lire dans l'original les mordantes invectives du poète contre ces portiers du ciel et de l'enfer, dont l'ignorance est cause que l'on interprète si mal le vrai sens de l'Écriture f).
Pour Maerlant, la racine de tous les maux, c'était l'avarice. Tous, il est vrai, vantaient l'éminente dignité des pauvres dans l'Église; mais tous, clercs, moines, jeunes gens, vieillards, pourchassaient les richesses et se livraient aux doux loisirs ou aux grasses voluptés de l'opulence. C'est pourquoi Maerlant nous représente l'Église corrompue, gorgée de vin.
(*) Maerlant, Der Kerken cloche, — A, WiLLEMfii, Reçue trimestrielle, 1859, t. II, p. 29, 35 et 38. — Jonckbloet, l. c. — Montyn, 1. 1, p. 109. {«) Okken, p, 68-70.
titubante comme un homme ivre, et il lui oppose la pauvreté de son divin fondateur (^).
Aux iniquités sociales dues à la féodalité, Maerlant oppose un remède désespéré, la communauté des biens :
« Il n'y a que deux mots sur la terre, dit-il, le tien et le mien; si on pouvait les bannir, tout le inonde serait libre, hommes et femmes; nul ne serait dépendant d'un autre; le blé et le vin seraient communs à tous, on n'assassinerait plus personne ni sur la mer ni sur le Rhin. Qu'on enlève le poison de l'avarice, qu'on annulle toutes les lois et qu'on en fasse de nouvelles.
a Dieu, qui fit tout avec raison, donna les biens de la terre en commun à l'humanité, afin qu'elle se nourrît, se vêtît et vécût décemment ; mais l'avarice sévit tellement aujourd'hui que chacun s'évertue à tout posséder à lui seul. C'est pour cela que l'on répand le sang humain; c'est pour cela que l'on construit force châteaux et maisons de pierre, pour le malheur du plus grand nombre. Et cependant les richesses ne manquent pas; si on les mettait en commun, si on les donnait aux pauvres, oa verrait cesser immédiatement toute guerre et l'on pourrait expurger son âme de tout péché f). »
Les idées patriotiques et libérales de Maerlant agirent puissamment sur la Flandre, ainsi que sur la bravoure et le civisme de ses milices à Courtrai f).
Le poète flamand, tout en citant quelques-unes des compositions de Chrestien de Troyes, qui avait été attaché à la personne de Philippe d'Alsace, n'en voyait pas moins avec dépit la préférence que l'on accordait à la langue et aux fictions françaises. Mais les comtes de Flandre, pairs de France, et
(*) LuLOFS, p. 89-90. — Le Long, Boekzaal der nederduitsche Bijbels, p. 157 etsuiv.; Reformatte van Amsterdam, p. 169-170. — Okken, p. 70-72.
(') Maerlant. Wapene-Martf/n, — Cf. Serrure, /. c, et Labeye, Reviie bdge, t. VIT, p. 300-393.
(•'*) JoNCKBLOET, Gcsch. d, Ned. Letterkiinde, Gron., 1873, p. 298-299.
JEAN BOENDALE. 197
dont la domination s'étendait sur des pays où l'on ne parlait que la langue française, se considéraient eux-mêmes comme princes français. Grand nombre de leurs chartes, même pour les provinces flamandes, furent rédigées en français; c'était la langue de l'aristocratie. De là vint que plusieurs écrivains, Flamands de naissance, l'ont préférée, et cela avec d'autant plus de raison qu'elle les mettait en communication avec un plus grand nombre de lecteurs O-La satire animait de même cette poésie.
La langue française pénétra aussi en Hollande, à la cour des comtes de la maison d'Avesnes. Mais elle ne devint jamais populaire dans cette province ; elle ne le devint pas non plus dans celle de Flandre, quoique celle-ci fût bien plus accessible aux influences gauloises. Les vrais Flamands étaient jaloux de leur langue et soutenaient volontiers sa supériorité sur les autres f).
A l'école de Maerlant appartenait Jean Boendale. Il naquit au hameau de Boendale, sous Tervueren, vers 1280 ou 1285. n vint habiter Anvers au commencement du xiv* siècle et y obtint la place de secrétaire du banc des échevins, fonction qu'il remplit jusqu'à sa mort, pendant plus de quarante ans.
Comme son maître Maerlant, Boendale ne cessa de tonner contre les iniquités des seigneurs et Tics prélats. Mais on ne trouve pas dans ses écrits les principes communistes de Maerlant. En revanche, la guerre qu'il fait au clergé a un caractère de violence inconnue au greffier de Dcimme. Il prélude à une réforme radicale de l'Église et porte l'audace jusqu'à méconnaître le pouvoir des saints. Et, toutefois, il était loin de songer à se séparer de l'Église; comme tous les hommes remarquables de son temps, il se bor-
(*) De Reifpenbbrg, Chronique rimée de Philippe Mouskes, t. I, p. cxxi,
LXII et LXIV.
(*) Id., ibid,, p. cxxv.
198 OKlGi:SES DE LA RENAISSANCE.
nait à vouloir la réforme du catholicisme dans et par le catholicisme Q.
Boendale recommande la lecture de la Bible de préférence à l'étude de la théologie. « Si, dit-il, il n'y avait que des jacobins, des frères mineurs, des augustins et d'autres moines, qui donc cultiverait la terre, qui ferait marcher le commerce et l'industrie? Pourquoi les reclus ne travaillent-ils pas comme les gens mariés? Sachez que le couvent ne peut donner la sainteté, qui ne consiste que dans la bonté du cœur, et, comme Dieu est partout, soyez convaincus qu'on peut l'adorer partout f). »
De Clerk ne fut pas seulement l'auteur des Brabandsche Yeesten ou de l'histoire des ducs de Brabant depuis les temps les plus anciens jusqu'en 1550, il composa (1545) un doctrinal qu'il dédia au duc Jean III de Brabant. Dans cette dédicace, il disait que tout prince qui fait tort à ses sujets encourt la perte de sa couronne, et que les couvents ne peuvent donner la sainteté à l'homme, par la raison que Dieu est partout chez ceux qui sont purs de cœur. Il y faisait ressortir aussi la difficulté et même le danger qu'il y avait à rendre un bon jugement en justice, ajoutant qu'il n'y avait rien de plus insensé que de prononcer uniquement selon sa conscience et en dehors des prescriptions légales f).
L'année même de la mort de Boendale, l'audace de l'opposition se manifesta jusque sous les yeux du pape : en plein consistoire public, un des cardinaux laissa tomber adroitement une lettre qui ne manqua pas d'être ramassée et qu'on porta sur-le-champ au pontife. Elle était d'un style emphatique, écrite au nom du prince des ténèbres à Clément VI, qu'il nommait son vicaire, et aux cardinaux, qu'il qualifiait
(') VanEven, dans Alberdingk-Thym, Bedietsche Wara^ide, t. V,p. 303-321 — JONCKBLOET, Dîcktkwist, p. 238-239.
(*) Ypey, Beknopte ffeschiedenis dernederlandsche taie, Utrecht, 1812, p. 358.
(') Van Kampen, Beknopte geschiedenis der leUeren en wetenschappen, t. I, p. 231. — JoNCKBLOET, Letterkundc, p. 311.
JEAN DE WEEaT. 199
ses conseillers. Il relevait les fautes communes à eux tous et celles qui étaient particulières à chacun d'eux, les assurait de son estime et les exhortait à la mériter de plus en plus, surtout en continuant à mépriser la vie pauvre et modeste des apôtres. Il se plaignait cependant que lem's enseignements ne fussent pas conformes à leurs œuvres, et les pressait de se montrer plus conséquents, afin de mériter un, rang plus élevé dans son empire. A la fin de la lettre, on lisait les mots : « Votre mère superbe vous salue, avec vos sœurs l'avarice, Fimpudicité et les autres vices, vos parents et amis, qui se vantent de prospérer en tous lieux par votre concours. Donné au centre des enfers, en présence de nos grands officiers. » Comme la satire était piquante par sa singularité mém e et parce que les vices des prélats y étaient parfaitement caractérisés, il s'en répandit des copies sans nombre {^).
Un des plus hardis poètes flamands fut un chanoine d'Ypres, nommé Jean Weert (^, qui ne garda aucun ménagement pour aucun des abus de l'Église; car il attaque tout à la fois la simonie, les bénéfices ecclésiastiques vendus à prix d'argent, les biens du clergé entre les mains des enfants du siècle les plus riches et non pas les plus dignes et les plus capables. Les captations des testaments surtout sont livrées à sa mordante hyperbole. « C'est ainsi que les pasteurs accaparent les rentes, qu'ils fabriquent Dieu pour le vendre ; vrais Judas qui trahiraient Jésus lui-même, s'il était encore sur la terre. Les prédicateurs mêmes font de la parole de Dieu métier et marchandise, car ils ne prêchent pas gratuitement. — Vos prélats sont des Pilâtes. — La sainteté ne consiste pas dans des apparences, dans des signes extérieurs, mais à être réellement saint. La douceur du cœur, l'onction de la parole, la ferveur de la prière, voilà ce qui constitue la sainteté devant Dieu. Que nos prêtres, clercs, nonnes et
(*) De Berault-Bbrcastel, Histoire de ^Église, t. XIV, p. 129-130. («) Mort en 1362.
béguines commencent donc par là s'ils veulent prétendre au titre de saints ! Qu'ils sachent que couvents et églises ne peuvent pas donner la sainteté, car Dieu est partout; et comme c'est par la pureté du cœur qu'on sert Dieu le mieux, on peut le servir partout, dans les rues, sur les montagnes et dans les vallées (^). »
Sous le rapport de la licence des mœurs du clergé et de la dépravation des femmes de cette époque, les poètes sont d'accord avec les prédicateurs, qui ne tarissent pas sur la vente que ces femmes faisaient de leur pudeur dans toutes les classes de la société. Les mères elles-mêmes engageaient souvent leurs filles à gagner leur dot aux dépens de leur honneur. La prostitution était la plaie vive de la seconde partie du moyen âge f). Elle envahissait les rues malgré les édits qui cherchaient à la limiter; elle s'installait dans les hôtelleries, les tavernes, les étuves, et elle finit pas décrier tellement ces bains orientaux que les prédicateurs les poursuivirent de leurs anathèmes jusqu'à leur entière disparition f).
Les historiens eux-mêmes ne tardèrent pas à faire entendre leur voix dans ce concert d'opposition. Un Belge, Jean Marins, historiographe de Louis XII, roi de France, écrivit, en 1496, qu'il n'y avait de sauvés que trente-deux papes; que presque tous les autres, avec un grand nombre de prêtres, étaient tombés dans la nasse du diable, qui les avait pris avec son hameçon d'hérésies, de richesses et d'orgueil {^).
On attribue à notre historien-poète Georges Chastellain
(') Manuscrit de la Bibliothèque de Bourgogne, n^ 11231-11236. — Willems, Belffisch Muséum, t. VIII, p. 237-238. — Voir, pour plus de détails, sur tout ce qui précède. Serrure (C.-A.) Geschiedenis der vlaemsche en fransche letterkunde in ?iet graefschap van Vlaenderen, Gent, 1855.
(') Un chroniqueur flamand dit de l'an 1367 : • Het putieren was soo ghemeene, soo by leecke als papen in de stede van Ghendt, dat den officiael van Dornicke hierover letteren van kennis door scepenen ghesonden wierden. » Apud Cannaert, Bydrage^i tôt het ottde strafregt in Belgie, Gent, 1835.
(') Méray, Les celles prêcheurs devanciers de Luther,eUi., Paris 1860, p. 191-192.
{*) Johann. Wolfii, Lectionum memoi*abilium, t. I, f. 943.
GEORGES CnASTELLAIN. 201
un mystère qu'il composa en 1452 ou 1433 sur le concile de Bâle et dans lequel il fait tenir à TÉglise ce langage adressé au concile :
... Tout mal me sourt, Je vous dis, pour le temps qui court, Par c€ux qui me dussent accroistre...
Mais tout s'en va comme il vient; J'ay grand deuil quant il m'en souvient Conunent j'ai esté gouvernée; J'aimasse mieux n'estre oncques née, Si brief remède n'y est mis.
« Ck)ncil, si par votre science.
Moyennant réformation.
Ne m'est faite provision Telle que Paix soit sus remise.
Il n'est plus riens de raoy Église.
La douleur que j'ay, trop m'altère, Quand je regarde et considère J'ay de mal tant en tous estats...
Chastellain, qui mourut le 13 février 1475, a laissé des pages saisissantes sur ce remarquable xv* siècle, qui forme l'époque de transition où le moyen âge s'efface pour faire place à la société moderne. Il pleure, raconte-t-il, avec une éloquente émotion (% « sur des choses de tribulation et de ruine, sur ce présent temps auquel les rois et les princes de la terre estoient divisés ensemble, frois en amour, nonchaillans en devoir, paresseux au fait de la chose publique, pleins de vanité, pleins de murmures, pleins de couvertes envies, pleins de desrèglements, pleins de vices, chaulds et bouillans en leurs propres querelles, par lesquelles menacent le monde et le font trembler, laissant la querelle de leur Créateur, l'expédition de la vraie foi sainte, en quoy Dieu se pourroit con-
(*) PiNCHART, Notes inédites sur George Chastellain et sur Julien Foi^estier, p. 20. Gand, 1862. — Kervyn de I^ttenhovb, Œuvres de Georges Chastellain, Brux., 1863-65 t. VI, p. 4, 20 et 22.
tenter d'eux et chrétienté resourdre, qui maintenant va chancelant et desconfortée, criant hautement devant les portes des royaux palais, mais ne trouve que cœurs endormis, affections refroidies, amour petite, dévotion sobre, compassion nulle, rien que la convoitise et la vaine gloire (^) ».
On sait les lamentations des Pères du xv* siècle sur le déplorable état de l'Église de ce temps ; on sait les tristesses des Clémangis et des Gerson ; on connaît leurs foudres contre les iniquités des cardinaux et des papes, contre les débauches, l'ignorance et le zèle farouche du clergé en général f). Aussi l'Église avait-elle compris qu'il était temps pour elle de mettre un terme aux désordres qui l'affligeaient, et elle le tenta en s'attribuant un pouvoir supérieur à celui de Rome : ce fut l'œuvre des conciles de Constance et de Baie
Quoique, sous le rapport des mœurs, le clergé fût beaucoup moins répréhensible dans nos provinces que partout ailleurs , cependant, il n'avait pas échappé à la corruption, à l'ignorance et à la vénalité qui lui étaient généralement reprochées et qui devinrent autant de griefs articulés contre lui par notre révolution du x\f siècle 0, mais qui remontaient beaucoup plus haut. En effet, dans l'abbaye de Villers f), aujourd'hui la ruine la plus importante que possède la Belgique, la décadence avait commencé, à partir du milieu du XHi* siècle, et les choses ne firent qu'empirer pendant presque tout le xv®.
L'abbaye de Saint-Martin, à Tournai, après avoir brillé d'un vif éclat, était aussi déchue, livrée aux discordes et au schisme,
(») Kervyn db Lettenhove, Œuvres de G, Chastellain, Brux., 1863-65, fol. xxvii.
(') Voy. Gerson apud Dux, Der deutsche Cardinal Nicolaus von Cusa, t. I, p. 85. — Gerson, Declaratio compendiosa defectorum pirorum ecdest'asticorum, apud GoLDAST, Monarchia S. Rom. Imperii. Francof., 1611, t. II, fol. 1445. — Id., ibid,, fol. 1467.
QUINKT, /. c, p. 164.
(*) Correspondance de Philippe II, par Gachard, t. II, p. 87-88.
(^) A une lieue à la gauche de Genappe.