ÉRASME AU COUVENT DE STEYN
Rodolphe Agricola, dans une de ses tournées, vint faire visite à son ami Hëgius. Le professeur lui ayant montré les compositions des élèves, une d'elles frappa vivement Agricola, qui voulut en connaître l'auteur. On lui présenta le jeune Érasme. Agricola lui adressa quelques questions, fut émerveillé de ses réponses et, Qxant sur lui ses regards, lui prédit qu'il serait un jour un grand homme (^).
A l'âge de treize ans, Érasme eut la douleur de voir une maladie contagieuse emporter sa mère ; lui-même fut forcé de quitter Deventer et de se retirer à Gouda. Son père suivit de près sa mère dans la tombe. La négligence ou la mauvaise foi de ses tuteurs dissipèrent la fortune du jeune homme. Pour couvrir les abus de leur gestion, et de crainte de le lancer dans les hautes études, qui pourraient un jour lui donner une position dans le monde, ils avaient résolu d'en faire un moine. A cet eflet, ils l'envoyèrent à Bois-le-Duc, dans une institution de frères, où il continua de former son style par la lecture des bons auteurs, mais où il montra, en même temps, les plus vives répugnances pour la vie claustrale. Cependant, s'étant laissé entraîner par un de ses con* disciples, il entra dans, le couvent de Steyn, près de Gouda, couvent connu sous le nom d'Emmaus. Il n'avait pas vingt ans; il fut contraint d'y passer près de quatre années de sa vie, quatre années dont, jusqu'à sa mort, le souvenir exerça sur lui une influence funeste. On peut dire qu'une grande partie des déboires, des incertitudes, des faiblesses même de cette existence, si sérieuse, mais si tourmentée, ont eu pour origine le passage du jeune homme par le couvent de Steyn, où la vraie piété était loin de régner. Forcé d'y revêtir la robe de moine, H se réfugia dans l'étude des lettres, dont il communiqua le goût aux religieux, trop habitués à passer leur temps dans l'indolence et la bonne chère ; il s'y appliqua avec une ardeur extrême à dérober les secrets de leur admi-
(*) RUELENS, p. XVHI-XX.
rable style à Cicëron, à Quintilien, à Salluste à Térence; parmi les écrivains de la Renaissance, à Laurent Valla, qu'il appréciait beaucoup ; et déjà il préludait à ces violents combats qu'il livra plus tard aux méthodes vicieuses que l'on suivait dans l'enseignement des langues classiques {^).
C'est à cette époque que remonte son Conflit de Thalie et de Barbarie, scène dialoguée très amusante et très mordante contre l'école des frères de Zwoll, alors en pleine décadence : Barbarie vante avec beaucoup d'emphase les livres usités dans cette école, c'est-à-dii-e le Florista, le Papias, l'Huguitio, le Michel Modista, etc. — « Ce sont tous des barbares, répond Thalie ; voyons leurs œuvres. » Barbarie, pour donner une idée de la poésie de Zwoll, récite cinq vers latins baroques. Et Thalie d'éclater de rire. Sur quoi Barbarie, furieuse, s'écrie : « Adieu ! Je dédaigne de vous écouter et je retourne à Zwoll voir ce qu'ont fait les miens. » Ce fut aussi sous l'empire de ces idées qu'il commença à Steyn ses Antibarbares^ défense des bonnes lettres contre les moines ignorants qui les avaient plongées dans l'abaissement le plus profond.
Lorsque le couvent et les lettres lui laissaient une heure de loisir, Érasme prenait la palette et se délassait de ses fatigues en peignant. Il exécuta, de cette manière, un. boa nombre de tableaux, entre autres un Jésus que l'on mettait en croix; cet ouvrage était soigneusement gardé dans le cabinet de Corneille Musius, recteur des religieuses de Sainte-Agathe, à Delft, et on y lisait au-dessous l'inscription suivante : « Ne méprisez pas ce tableau; il a été peint par Érasme, pendant qu'il était religieux au monastère de Steyn. » Plus tard, le couvent fut détruit de fond en comble; les panneaux d'Erasme périrent avec l'édifice. Une esquisse que l'on voit dans la collection de l'archiduc Charles, à Vienne, passe pour être de lui ; elle représente un
(*) RuBLENS, p. xxv-xxvii, et Id., p. xxvir.