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LES TROYENS DE LOUVAIN

profane, ce beau langage, ces nouveautés, disait-on, allaient infailliblement altérer la pureté de la foi. Appeler, comme on le faisait, barbarie la scolastique, n'était-ce pas bouleverser le monde entier?

Ceux qui raisonnaient ainsi savaient fort bien ce qu'ils voulaient : ils comprenaient que les bonnes lettres, loin de nuire à la vraie religion, devaient nécessairement porter un coup mortel à la religiosité telle qu'un grand nombre l'enten-^ daient alors, et, par conséquent, renverser leur fortune et leur crédit (^). Un de ces troyens, — c'était ainsi qu'on nonmiait les ennemis du grec, — un de ces troyens les plus intrépides de Louvain, Jean Hessels, qui mourut en 1566, loua beaucoup le pape Grégoire le Grand de sa haine farouche et de son suprême dédain pour les lettres profanes. Ce pontife, en effet, avait reproché à Didier, évêque de Vienne, en France, de se livrer à cette étude, par la raison qu'un évêque qui prononce l'éloge du Christ ne doit point avoir sur les lèvres celui de Jupiter f). Grégoire était accusé encore, et non sans raison, d'avoir proscrit les mathématiques et d'avoir fait brûler les livres de Tite-Live et la célèbre bibliothèque palatine créée par Auguste (^. Hessels approuvait la destruction de Tite-Live, et, dans un saint zèle, il priait Dieu d'envoyer plus d'un Grégoire pour renouveler ces actes de justice {^. Le pape, conséquent à lui-même, s'était glorifié de faire des barbarismes et des solécîsmes f). Un moine monta en chaire pour prêcher contre Érasme, Hutten et d'autres maîtres de la Renaissance, et dit gravement qu'on avait découvert une nouvelle langue, dite grecque, qui était la cause de toutes les

(*) De Reiffenberg, 3* mémoire cité, p. 32.

(*) Gregorii Epistolœ, ep. IX.

{5) C'est ce que nous apprend Jean de Salisbury, Opu$ de niigis curialium. Bruxelles, 1476, cap. 26.

(*) YUa St'Gregorii per Joannem diaconitm, lib. IV.

(^) /. Hesseîii brevis et catholica decalogi exposùio, — De Reiffenberg, L /., p. 43 et 44. — ScHATES, Essai historique sur les xtsages, les croyances, etc., des Belles, p. 77 et 78.

hérésies. «Dans cette langue, continuait-il, est écrit un livre qu'on appelle Nouveau Testament, et qui contient beaucoup <le choses dangereuses. On est maintenant occupé à confectionner une autre langue qui s'appelle l'hébreu ; quiconque l'apprend devient aussitôt juif f). »

L'opposition naturelle des scolastiques et des humanistes avait abouti à une lutte déclarée. Mais les moines et les théologiens n'étaient pas les seuls ennemis d'Érasme ; il s'en fit aussi quelques-uns dans les gens de lettres, et cela au sujet de Cicéron.

ce La beauté d'Hélène, dit de Burigny f), a suscité une guerre plus meurtrière, mais non plus furieuse et plus opiniâtre que celle dont l'Europe savante fut embrasée dans le XVI* siècle au sujet du degré d'estime qui étoit dû au mérite de Cicéron. Les traits satiriques et injurieux, qui sont, grâce au ciel, les seuls en usage dans la république des lettres, étoient alors fort à la mode. L'érudition étoit forte et vigoureuse, mais encore un peu sauvage, comme les fruits d'une terre nouvellement défrichée ; et les héros de la littérature, trop semblables à ceux de l'Iliade, ne s'épargnaient pas les injures. Jules-César Scaliger,d'un côté, et Érasme, de l'autre, voilà les deux chefs des combattants; c'est Achille et Agamemnon. »

Ce fut à Rome que naquit la querelle; elle intéressa le plus bel esprit qui ait jamais occupé le siège de Saint-Pierre. Une très bonne cause produisit un très méchant effet. L'admiration pour Cicéron dégénéra en idolâtrie ; quelques savants, non contents de penser avec Quintilien que le nom de Cicéron est moins aujourd'hui le nom d'un homme que celui de l'éloquence, soutinrent que c'était le seul auteur qui méritât d'être lu, et que toute expression qui ne se trouvait pas dans

(*) Reuchlin in dedicat, libri de accent, et orthograph. acUAdrianum Cardinal. ^ apud Meiners, Lebensheschreihungen, r. I, p. 51.

(*) Mémoires de V Académie royale des inscriptio^is et helles-lettreSy 1761, t. XXVIÏ, p. 195.

LE « CICÉRONIEN » d'ÉRASME. 337

Cicéron devait être proscrite par tous ceux qui prétendaient à la gloire d'écrire purement le latin; la théologie même devint cicéronienne ; et pour mieux ressembler à ce modèle antique, elle prit le ton du paganisme (^).

Alors Cicéron imposa la loi à toutes les sciences et fut un demi-dieu.

Érasme, voyant les savants de son siècle se précipiter avec une sorte de fureur sur les traces de Cicéron, abolir le culte de toutes les autres autorités et ne pas même accorder le droit de bourgeoisie aux mots que Cicéron n'avait pas employés, cribla de railleries ceux qui appelaient les cardinaux pèf^es conscrits et Jésus-Christ le fils de Jupiter. Rien de plus plaisant que le Cicéronien d'Érasme : c'est un portrait digne de Labruyère. « Le cicéronien ne vit que pour Cicéron et lui appartient tout entier; il est célibataire et ne se marie qu'avec Cicéron. Il se prépare comme un initié de la grande déesse : il habite une cellule dont les fenêtres sont doubles, où le jour n'entre pas et d'où le bruit extérieur est banni. Pour écrire une lettre, il emprunte des périodes à Cicéron. Il salue son ami et le complimente avec des formules cicéroniennes. Il a composé des dictionnaires, qui réunis occupent plus d'espace que les œuvres complètes de l'auteur, et dont l'un comprend les mots, l'autre les métaphores, un troisième les épiphonèmes, un quatrième les tropes, un cinquième les adages, un sixième les fines plaisanteries employées dans Cicéron f). »

La satire d'Érasme était principalement dirigée contre deux cicéroniens exagérés : le cardinal Bembo, l'ami de Léon X, et un jurisconsulte belge, Christophe de Longueil, de Malinesf).

(*) De Burigny, l. c.

(«) Reçue britannique,^, 126-128.

(») Selon Scevole de Sainte-Marthe, il était fils naturel de Léon de Longueil, ambassadeur de la reine Anne de Bretagne, qui l'avait déjà fait son chancelier. Selon Erasme (qui Tassure sur la foi de Pierre Longueil, oncle paternel de Christophe), il était né à Schoonhoven, en Hollande.

Notre compatriote n'avait que dix-neuf ans qu'on le désignait déjà pour occuper une chaire de droit à Poitiers (1510). Acette occasion, il lui arriva une aventure qu'il a racontée luimême : Il venait de commencer son discours d'ouverture; tout à coup, ses élèves, presque tous plus âgés que lui, mirent Tépée au poing et fondirent sur leur maître, pour le contraindre à céder sa place à un régent gascon. Mais le professeur, sans se laisser déconcerter par cette brusque attaque, terrassa sous le poids de trois énormes volumes de l'Infortiat (des in-folio du xvf siècle) ceux des mutins qui s'étaient avancés le plus près de sa chaire. Les autres se le tinrent pour dit et le combat cessa faute de combattants (^).

Christophe de Longueil avait montré de bonne heure beaucoup d'esprit et de mémoire, et embrassé toutes les parties de la littérature : langues, antiquités, droit civil, droit canon, médecine, théologie. Le succès avec lequel il s'était distingué à Paris dans la profession de jurisconsulte lui avait valu une charge de conseiller au parlement, avant qu'il fût professeur de droit à Poitiers. Pour donner plus d'étendue à ses connaissances, il parcourut l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, la Suisse, où il fut retenu captif par le peuple irrité contre les Français, vainqueurs à la bataille de Marignan, qui venait d'avoir lieu. Il mourut à Padoue, en 1522, à 34 ans. On a de lui des épîtres et des harangues, avec sa vie par le cardinal Pôle. La diction en est pure et élégante, mais le fond n'est pas toujours assez bien fourni. Dans ses premières productions, il a peut-être trop donné à une imagination abondante et vigoureuse; mais le jugement et la réflexion réparèrent bientôt cet abus de richesse. Le cardinal Pôle fait de Longueil le plus grand éloge, et l'on ne peut disconvenir que cet éloge ne soit bien mérité (^.

On prétend que des raisons personnelles déterminèrent

(') BouLMiER, Estîenne Bolet, p. 91 .

(^ Biographie universelle, art. Longueil,

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