BU6BECQ
diplomatique. Mais si les services rendus à la politique par le célèbre ambassadeur sont dignes des plus grands éloges, ceux qu'il rendit aux sciences et aux lettres n'offrent pas moins d'intérêt. Lorsque nous nous reposons à l'ombre des gigantesques marronniers d'Inde {/Esculus hippocastanum), nous devons nous rappeler que ce fut Busbecq qui le premier les envoya en Europe.
Quoi de plus délicieux encore que le parfum du lilas, à l'ombre duquel Bernardin de Saint-Pierre voulait ériger un monument à Busbecq, qui l'apporta dans sa patrie sous le nom turc qu'il a gardé. Un botaniste a proposé de donner au lilas le nom de Busbecquia. Un observateur remarqu*ible, qui, comme Busbecq, occupa plus tard la place de bibliothécaire impérial à Vienne, Etienne Endlicher, qualifiait de Busbecquia nobilis un arbuste de l'île de Norfolk, genre de plantes de la famille des câpres. De Martins appela également Busbecquia YAtroim rliomboïdea. Busbecq introduisit encore dans sa patrie, sous le nom turc d'Elissoih^ le Gladiotus comnunm^ cette belle (leur rouge dont les tubercules sont entourés d'une écorcc réticulaire qui les rend invulnérables, et qui était particulièrement recommandée en Orient pour la guérison des blessures. Il fit venir d'Égyple des médicaments parmi lesquels nous citerons la racine de zédoaire {Radix zedoariœ)^ remède familier dans les Indes orientales, ainsi que les semences du grand et du petit Cardamomum^ qui sont prescrites aujourd'hui par la science. Busbecq avait acheté, eu outre, pour une forte somme d'argent, des bézoards, autrefois en très grande considération à cause de leur prétendue action contre les poisons.
En parlant des trésors qu'il avait recueillis en Turquie, Busbecq dit, entre autres choses : « J'ai rapporté beaucoup de médailles antiques dont je ferai présent à l'Empereur; j'ai aussi beiiucoup de manuscrits grecs, au nombre à peu près de deux cent quarante. Mon dessein est d'en enrichir la bibliothèque impériale. Il y en a quelques-uns de fort r;w:^s ^v.^>x^
32 PÉDAGOGIKS ET JIKISCONSILTES.
grand prix. J'ai ramassé avec grand soin, quand jVtais à (lonstantinople, tout ce qui s'y trouvait de ces sortes d^antiquités. Je n'y ai laissé qu'un manuscrit de Dioscoride, fort usé, écrit en lettres majuscules, dans lequel il y a certaines plantes gravées, avec des verres ou des coupes, et à la fin un petit traité des oiseaux. Ce livre appartient au juif Hanuuon, fils du médecin de Soliman; j'aurais fort souhaité de l'avoir, mais il me l'a fait un prix si excessif que je u*ai pu l'acheler : cent ducats. La somme n'est pas trop considérable pour l'Empereur; aussi ferai-je tous mes efforts pour l'engager à acquérir un ouvrage si précieux. » Et, en effet, il fut acquis par Ferdinand. C'est un manuscrit en parchemin, enluminé, très vieux et très rare, car il date du vi*siècle de notre ère et il fut composé par ordre de la princesse Julienne-Anicie, fille de l'empereur Flavius Anicius Olybrius, Encore aujourd'hui,' après treize siècles, on reste frappé d'admiration à la vue des dessins des plantes usitées en médecine de ce codex, suj)érieurement coloriés et exécutés d'après nature.
Outre l'inscription d'Ancyre, Busbecq avait découvert un manuscrit deTite-Live, inconnu jusqu'alors, qu'il fit connaître à Nicolas Nikaultem, son ancien condisciple à Paris et, plus tard, ambassadeur impérial à la cour de Lisbonne.
Le troisième volume des lettres de notre ambassadeur renferme un projet de guerre contre les Turcs, alors la terreur et le fléau de la chrétienté. C'est un discours plein de science, de feu et d'enthousiasme.
Malgré ses humbles projets de retraite, Busbecq était trop remarquable et trop remarqué pour rester dans l'obscurité de la vie domestique. Après avoir été appelé, en 15G3, à la direction de la bibliothèque de la cour impériale, il se vit chargé d'une autre mission : Ferdinand lui confia l'éducation des jeunes archiducs, fils du roi des Romains, et Busbecq fit partie de la suite de Maximilien lorsque ce prince alla se faire couronner roi de Hongrie à Presbourg; là, il fut créé cheva-
BUSBECQ. 33
lier en présence et aux applaudissements de tous les ordres de l'État. L'année suivante, Ferdinand le décora h son tour du même titre, qui fut ajouté à celui de conseiller de l'Empereur dont il avait été gratifié à son retour de Turquie. En 1570, les deux plus jeunes fils de Maximilien, Albert et Wenceslas, partirent pour l'Espagne avec l'archiduchesse qui allait épouser Philippe II, devenu veuf pour la troisième fois ; Busbecq les y accompagna en qualité de gouverneur et de maître d'hôtel. Ils allaient remplacer à la cour de Madrid leurs frères aines, les archiducs Rodolphe et Ernest, qui s'y trouvaient depuis le commencement de 1564. Ceux-ci reprirent le chemin de l'Allemagne au mois de mai 1571; Busbecq, qui y devait retourner avec eux, se démit de la charge qu'il remplissait auprès de leurs frères, et, à cette occasion, comme pour reconnaître les soins qu'il avait donnés à l'éducation de ses neveux, Philippe II lui assura six cents écus de pension viagère. Le duc d'Albe cherchait alors à l'attirer à Bruxelles, où il l'aurait placé à la fois au conseil d'État et au conseil privé; mais Busbecq refusa. L'empereur Maximilien (^), qui depuis plusieurs années déjà l'avait nommé conseiller d'État, venait de l'attacher à la maison de ses fils. L'archiduchesse Elisabeth avait épousé, en 1570, le roi de France Charles IX; ce prince étant mort en 1574, elle retourna l'année suivante à Vienne, où Busbecq devint le grand maître de sa maison. Il fut dans la suite envoyé en France pour administrer les domaines sur lesquels avait été assigné le douaire d'Elisabeth. La plupart des biographes de Busbecq ont avancé qu'en 1582 il avait été désigné, par l'empereur Rodolphe II, pour son ambassadeur h la cour de Henri III; cela n'est guère probable : les lettres de notre célèbre diplomate, des années 1582 à 1585, sur lesquelles on s'appuie, paraissent être plutôt d'un nouvelliste que d'un diplomate revêtu d'un caractère officiel. Ces lettres sont, du reste, un tableau intéressant du
(*) Il fut élevé à cette dignité en 1564.
3i i»f.i)\(;<M;i Fs ET jriiiscoNsrLTES.
ivgiu» i\v Uvwvi III. Busbecq resla en fVance tanl que vécût la reine filisal>elli. OUe princesse étant morte en 1592, il sollicita et obtint de TEmpereur Tautorisation d'aller finir ses jours dans sa patrie. Il s'y rendait par la Normandie au moment où cette province était, comme le reste de la France, en proie aux <liscordes civiles et religieuses des ligueurs et des hngnenots. n<'s ligueurs Tassaillirent dans le village de Cailly, à trois lieues de Kouen. Apres s'être emparés de sa personne, ils l'ennnenèrent en l'attachant à un cheval. Ils le relâchèrent lorsqu'ils eurent constaté sa qualité d'ambassa- <leur; mais cette agression brutale poila une grave atteinte à la santé d'un vieillard (pie tant de rudes travaux avaient éprouvé. Le 18 octobre 1502, il succomba à une fièvre violente, au château de Maillot, à Saint-Germain, près de Rouen, dans leipiel on lui avait donné l'hospitalité. Sa dépouille mortelle fut d(»posée avec une grande pompe dans réj^lise da village, et san cœur porté à Bousbecque pour y être conserré dans le caveau de sa famille, en l'église de Saint-Martin.
Cette seigneurie, située dans l'ancienne châtellenie de Lille, fut unie à plusieui^s iîefs, et érigée en baronnie par lettres patentes de l'archiduc Albert, du 50 septembre 1602, en faveur de Charles d'Ydeghem, chevalier, seigneur de Bousbeccpie et deWiese^ grand bailli d'Ypres(^).
Busbecq n'était pas seulement un diplomate de premier ordre; il était encore un des hommes les plus savants du XVI* siècle; il parlait sept langues : le latin, l'italien, l'espagnol, le français, l'allemand, le flamand, l'esclavon; et aucune des branches des connaissances humaines ne lui était étrangère. Il avait tout appris et tout approfondi. Comme écrivain, la pureté, l'élégance de son style lui assignent un rang distingué parmi les hommes marquants de son siècle. On a de lui : — I. Quatre lettres où il fait le récit de son ambassade en Turquie; elles sont adressées à Nicolas Micault, seignear
(*) Dalle, Histoire de Bousbecque, 1880, 1 vol. in-8**.
BUSBECQ. 35
dlndevelde, conseiller au conseil privé des Pays-Bas. Les deux premières, consacrées à son premier voyage, furent publiées, sans sa permission, à l'imprimerie plantinienne, à Anvers, en deux éditions différentes, 1581 et 1582, in-8*, Sous ce titre : Ilinera Constantinopolitanum et Amasianum, et de re militari contra Turcos instruenda consilium. Sept années plus tard, elles parurent ensemble à Paris, sous les yeux et par les soins de Fauteur; elles étaient intitulées : A. -G. Bushecquii legationis Turcicœ Epistolœ /F, in-8**. Hotman les cite comme des modèles et Scaliger en parle avec de grands éloges. Aussi eurent-elles plusieurs éditions et furent-elles, traduites en allemand, en français, en hollandais et en anglais. — II. Lettres à Tempereur Rodolphe II sur les affaires de France; elles parurent à Louvain en 1630, sous ce titre : Epistolœ ad Rodolphtim II Imp. à Gallia scriptœ, editœ a J.'B. Hotnraert, in-8% et h Bruxelles, en 1631, in-8% sous le titre de A. -G. Busbequii Cœsaris apud regem GaU. legati epistolœ ad Rudolphum II, Imperat. e Bibliotheca J.-B. Homvaert, etc. L'abbé Buchet, chanoine d'Usez, en donna une traduction française, Amsterdam, 1718, in-12, et Continuation des mémoires de littérature et d'histoire, t. XI, 2" partie, 1731. Ces lettres jettent une vive lumière sur le caractère de Henri III, de Catherine de Médicis, du duc d'Anjou, du roi de Navarre, de Marguerite de Valois et sur les événements du temps. Une édition complète de ces deux ouvrages, comprenant aussi l'opuscule De re militari et une allocution de Busbecq adressée à Ferdinand P' en 1562, a été traduite en français par Louis- Étienne de Foy, chanoine de Meaux, avec de nombreuses notes historiques et géographiques. Je m'en suis constamment servi. Busbecq laissa en manuscrit deux ouvrages qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous; l'un portait pour titre : De vera nobililate; l'autre : lUstoria Belgica trium fere annorum quitus dux Alenzonius in Belgio versatus est. On doit surtout regretter la perte du second (^).
(^) Outre les sources originales sur Busbecq, j'ai consulté : 1® les remarquables
30 pÉnA(;oGiEs et jihiscoxsultes.
Nous ne devons pas oublier, en terminant cette revue des humanistes de la Renaissance aux Pays-Bas, Arnould Manilius, ou De Man, qui, né à Gand vers 1550, s'appliqua avec ardeur à l'étude des lettres grecques et latines. Après avoir été se perfectionner à Paris (1501), Manilius devint Tami de Charles de Rym, Gantois et ambassadeur de Maximilien II auprès de Sélim II et d'Amurat III. Il le suivit a ConsCantinople, où il approfondit davantage encore la langue gi'ecque. De retour en Allemagne, il s'occupa de la collation d*un grand nombre de manuscrits dont il avait fait racquisition et qu'il se proposait de publier, lorsqu'il en fut empêché par la mort Q.
A la tète des jurisconsultes de la même époque, nous devons placer le nom d'un homme modeste déjà recommandé par l'estime d'Érasme et deClénard,et à qui la science du droit en Belgique a les plus grandes obligations, celui de Mudée, le premier réformateur de l'éloquence judiciaire dans notre pays. Si les plus savants traités composés par les élèves qui sortirent de son école sont encore des guides pour la magistrature et le barreau, le souvenir du maître avait disparu, et chacun pouvait se demander, non sans raison, qui fut Mudée, quand il vécut et ce qu'il fit pour mériter qu'on le tirât de l'oubli (*). C'est ce que nous allons rappeler sommairement.
Gabriel Mudée {Van der Muydcn) naquit à Brecht, près d'Anvers, en 1500 f). Envoyé très jeune à l'université de Louvain, il sut se faire connaître tout d'abord avantageusement de Clénard et d'un autre philosophe également remarquable, Alard, d'Amsterdam {*). Il s'acquit aussi l'amitié
articles de Bayle et de la Biographie imivcrselk ; 2^ ceux de de Rciffenberg, dans les Archives philologiques ; 3° de Ileffner, dans les Bulletins de l* Académie dé Bruxelles, annexe de 1853-54, p. 121-146; 4<*de Saipt-Gcnois, dans les Vt^offeurs belges^ t. I, p. 5-35; 5** de M. Gachard, Biographie nationale, t. IH, 1, p. 181-191.
(*) Van deb Aa, lettre M, p. 144.
(*) Spinnabl, Trésor national, t. II, p. 281.
(») Il mourut en 1560.
(4) Moi*t à Louvain en 1544.
MUDÉE. 37
d'Érasme au même collège du Lis, où ce philosophe avait rhabitude de loger pendant qu'il séjournait à Louvain (^).
Après avoir fréquenté plusieurs universités de France et s'être fait entendre en diverses causes au parlement de Paris, Mudée obtint (1547) à Louvain la chaire primaire de droit, et telles furent la profondeur de sa science et l'élégance de sa diction que plus de 2,000 étudiants vinrent de toute part assister à ses leçons. Charles-Quint, que son despotisme n'empêchait pas de distinguer les hommes de valeur qu'il voulait s'attacher, appela Mudée au conseil d'État f).
Ce jurisconsulte introduisit en Belgique la nouvelle méthode d'enseignement qui consistait à joindre, pour l'intelligence et l'interprétation des textes du Digeste et du Code, les secours plus particulièrement appropriés que peut fournir la connaissance des lettres anciennes et l'étude de l'antiquité aux lumières de la philosophie, ce flambeau de toutes les sciences libérales. Cette méthode si pleine de rénovation et de goût f) mit un terme à la méthode obscure et barbare des glossateurs que leurs successeurs plus récents, tels que Barthole, Balde, Paul de Castro, Alexandre et d'autres avaient déjà notablement améliorée, sans cependant la ^dégager de ses vices essentiels, c'est-à-dire de ce dédale de citations, faites sans discernement, de toutes les opinions controversées ; de cette application outrée d'une dialectique plus subtile que sensée; de cette manie de distinctions, divisions et subdivisions sans fin et sans fond (^).
C'est cette méthode diffuse qu'Alciat avait entrepris avec succès de faire cesser en Italie et en France; toutefois, l'honneur de faire l'application et le développement de la méthode
(*) Paquot, Fastes Academici Lovanienses, t. I, f. 269. (Manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne, n» 17567.) — Spinnael, p. 284.
('^) Paquot, /. c. — Spinnakl, p. 284 et 285.
(^) M Ut erat politioribus literis et antiquitatis notitia probe imbutus, jurispnidentise amœniusque tractandse ac docendœ I^vanii cum J. Hoppero auctor fuit. » (Paquot, f. 269.)
(*) Paquot, /. /. — Spinnael, p. 285.
38 i»Ki)A(;o(irKS et jrius<:oNSLLTES.
nouvelle fut réservé à Ciijas, qui s'acquitta de celte tâche (lifTicile avec toute la supériorité qui lui a valu le glorienx titre de prince des jurisconsultes modernes. Pour la Belgique, Gabi-iel Mudée fut le premier professeur qui eut le talent de s'émanciper de l'analyse stérile et décharnée des lois des Pandectes et du Code. Il se hâta d'abandonner cette sorte d'exégèse dépourvue de tous les moyens nécessaires d'éclaircissement, iK)ur la méthode synthétique que les trésors, généralement trop peu aj>préciés encore de la littérature, de l'histoire et de la j>hilosophie, dans leui'S rapports avec la jurisprudence romaine, étaient seuls capables de pi^oduire (^).
Ce n'est pas que l'univei^sité de Louvain renonçât tout a coup à la dialecticpie d'Aristote. Il est vrai qu'elle eut le bon esprit de retrancher les criants abus qu'on en avait faits ailleurs; mais la fameuse maxime : Qui benc distingnil bene docct, juste sous l)eaucoup de rapports, resta la base de renseignement de VAImo }fatcr, et les élèves de Mudée ne larépodièrenl jkis t<mt à fait (*).
A l'exemple de la nouvelle école qui venait de se faire jour avec éclat dans les universités de France et dont il avait suivi les premiers interprètes à Bourges et ailleurs, Mudée adopta pour son enseignement la forme des commentaires et des traités complets sur chaque matière distincte des titres du Digeste et du Code.
Ce (jui fait plus d'honneur a Mudée que sa science, c'est sa tolérance : il avait en horreur les édits sanguinaires de Charles-Quint contre les protestants et il ne se faisait pas faute de prêter aide et assistance à ceux que ces édits atteignaient. En tout état de cause, il conseillait de les appliquer avec modération. Aussi n'était-il pas en odeur de sainteté auprès des théologastres de l'époque f).
Parmi ses premiers disciples, il faut particulièrement dts-
(<) Spinnael, p. 285 et 286.
(*) Paquot, f. 269. — Spinnael, p. 286. (') Melch,. Adami x>itœ ^enrianorum juriMoasuItorum «< politieorump ^L
DISCIPLES DE MUDÉE : AVESENBEKE, BAUDUIN. 39
tinguer l*Anversois Mathieu de Wesenbeke, qui, docteur à rage de dix-neuf ans (1550), alla à son tour visiter les universités de France, Il eut occasion d'entendre à Paris le fameux Ramus, l'adversaire le plus décidé de la philosophie d'Aristote, toujours en grande vénération à Louvain. Les opinions novatrices de Ramus, partisan aussi de la réforme religieuse, exercèrent une si forte influence sur Wesenbeke, qu'il adopta tout à la fois ses principes de philosophie et de protestantisme; de sorte que, revenu en Belgique, il fut obligé d'en sortir presque aussitôt pour n'y plus rentrer, compromis qu'il était par son changement de religion. Il se retira alors en Allemagne, où il obtint d'abord, à léna (1556), une chaire de droit qu'il occupa avec distinction jusqu'en 1569, puis il se rendit à l'université de Wittenberg, où il enseigna avec non moins de succès. La réputation qu'il acquit dans toute la Germanie attira sur lui les faveurs de l'électeur Maurice de Saxe, qui le nomma membre de son conseil privé, et de l'empereur Maximilien II, qui non seulement lui confirma la noblesse dont il jouissait en Belgique, mais encore le nomma noble d'Empire (1571) {').
Dans toute cette carrière (^, Wesenbeke enseigna d'après la méthode de Mudée, déjà en vogue dans les meilleures écoles de France, tandis que les universités d'Allemagne continuaient à se traîner servilement dans la vieille ornière d'Accurse et de Bartole et ne purent s'en dégager que vers la fin du xvii* siècle, malgré les efforts de Wesenbeke et de quelques-uns de ses disciples ou de ses imitateurs dans ces régions hyperboréennes (^.
A certains égards, la doctrine que Wesenbeke y avait introduite différait de celle de Mudée en ce qu*il avait emprunté à Ramus la forme de sa dialectique, dont le critérium consistait dans une classification de causes absolues. Appliqué aux
{*) Voir Biographie universelle^ art. Wesenbeke, et Spinnakl, p. 288. {*) Wesenbeke nxmrat le 5 juin ld86.
(») Spixnabl, p. 288.
40 PKDAf.iM'.l KS KT Jl'IUSCONSVLTES.
scioïK'os oxacies, ce syslùnio aurait pu être plausible jusqu'à un cerlaiu point; mais il devenait essentiellement vicieux dans son application aux sciences morales. Quel secours intellectuel pouvait, en efl'et, tirer la jurisprudence civile de la distinction des causes matérielles, formelles, efficientes et finales, quand rintolli{2;ence parfaite du système de législation romaine scnd)lait désormais devoir se puiser dans la méthode histori<{ue et philosophique, qui fut la grande idée d'Alciat, (|ui devint celle de Mudée, et dont le perfectionnement devait faire la j^loire de (^ujas?
C'étaient les raisons déterminantes des jurisconsultes de Fancieime Rome qu'il fallait connaître, son histoire littéraire, ses antiquités civiles et politiques, ses différentes écoles de droit; c'était l'appréciation véritable du dogme de la philosophie stoïcienne, qui exerça une si grande influence sur les <loclrines juridiques. Mais ce n'était que substituer un abus nouveau aux nombreux abus des glossateurs que de chercher, coniuK* >Vesenbeke, ces motifs dans une classification arbitraii*e de causes métaphysiques, auxquelles les jurisconsultes romains n'ont jamais songé. Mudée, de son côté, était resté fidèle à la dialectique d'Arîstote, «lutant que le permettait et que l'exigeait la méthode encore peu affermie de l'école nouvelle, laipielle resta privée, jusqu'à l'avènement de Cujas (*), de la connaissance et de l'emploi de beaucoup de matériaux historiques grecs qui devaient servir à une plus conq)lète intelligence des textes f).
La méthode de Wesenbeke, en Allemagne, devint celle d'une école particulière, qui n'était plus celle de Mudée, mais qui en resta un démend)rement auquel fut attachée la dénomination spéciale d'école des Ramistes. L'utile commentaire de Wesenbeke sur les Pandectes fut même conçu dans la forme des Paratitles de Cujas ; mais les éditions qui en ont
{*) Cujas commonça à professer les institutes en 1547 et mourut en 1590. f*j Spi.nxael, p. 288-2^, et Vavtvclc clW de la Biographie tmita'seiie.
VlGLllS. 41
été publiées en Belgique ont été corrigées dans tout ce qui pouvait y avoir trait au protestantisme (^).
Quoi qu'il en soit, par son enseignement, Wesenbeke dota la Belgique d'un véritable titre à la reconnaissance de l'Allemagne, car ce fut ce disciple de Mudée qui révéla à deux grandes universités de ce pays la méthode de rénovation adoptée par son premier maître de Louvain f).
Un autre élève de Mudée, non moins remarquable que Wesenbeke, François Baudouin, d'Arras, embrassa comme lui le protestantisme, durant son séjour en France, où il connut Budé, Bèze et Charles Dumoulin. Pendant son professorat, il introduisit la nouvelle méthode d'enseignement du droit civil et continua à suivre, dans ses leçons, les traces de l'illustre Gabriel (^).
A l'exemple de Mudée, de Wesenbeke et de Baudouin, d'autres Belges visitèrent avec succès les universités de France. Les nombreuses pérégrinations de ce genre contribuèrent, sans doute, à faciliter l'introduction en Belgique de la méthode nouvelle et à familiariser bientôt les auditeurs de Mudée avec son genre d'enseignement.
Le plus considérable de ces visiteurs belges dans les universités de France fut, sans contredit, le fameux Yiglîus de Swichem ab Aytta, qui fut élevé par Charles-Quint aux plus hautes dignités. Né au château de Barrahuis, en Frise (19 octobre 1507), Viglius vint en 1522 à Louvain, apprendre le grec au Collège des Trois- Langues et les premiers éléments du droit à l'Université.
Après y avoir passé quatre ans, il alla à Dole, ouvrit une correspondance avec Érasme, qui le mit en rapport avec Alciat, et se rendit, en 1529, à Avignon, où enseignait ce grand jurisconsulte; de là, il fut à Bourges, et enfin il reçut le bonnet de docteur à Valence, en Dauphiné. Après le rappel
l'i SpIN.NAKÏ,, p. 200.
(-) Ir>., ibid.
[') II)., p. 200 et 201.
42 p^:nAr,OGiRS et jihiscoxsvltes.
d'Âlciat en Italie, Viglius occupa sa chaire a Bourges, y enseigna pendant deux ans, visita ensuite les universités d'Allemagne et d'Italie et s'arrêta à Padoue, où il fit pendant un an des leçons sur les Institutes de Justinien. Ce fut alors qu'il songea h revenir dans sa patrie, en y rapportant un des monuments les plus précieux de la jurisprudence, qu'il fit, le premier, connaître en Belgique : c'était la paraphrase des Institutes de Théophile, dont le manuscrit avait été trouvé dans la bibliothèque du savant cardinal Bessarion, à Venise. Pour suppléer aux lacunes que présentait ce Codex dans son état de vétusté, il s'en était procuré une autre copie plus complète. Ces deux copies ont été longtemps conservées à Louvain, dans le collège érigé par la munificence et sous le nom de Viglius. La paraphrase, publiée en 1554 à Bàle, fut réimprimée en 1550 avec des notes de l'humaniste Nannius. Un peu après, le jurisconsulte brugeois Jacques Curtius (De Corte) en donna une nouvelle traduction latine. Viglius a laissé également des commentaires sur les titres X à XIX du second livre des Institutes de Justinien (Baie 1534) (^). Ces commentaires eurent un grand succès et furent vendus en peu de temps dans les principales villes d'Europei. Tout porte à croire que si Viglius, h son retour dans sa patrie, n'avait pas été appelé aux plus hautes fonctions et, dans la suite, absorbé par les premières charges de l'Ëtat, il aurait disputé au modeste Mudée la gloire qu'il s'est acquise seul dans le professorat de la nouvelle école. Ce qui augmenta cette gloire, ce fut la foule de noms que Mudée concourut h rendre illustres, parmi lesquels celui d'André Eloi De Backer (Baccherius) à qui Poperinghc doit un monument. Après avoir été reçu docteur à Louvain et après avoir exercé comme avocat au Conseil de Flandres, il alla se fixer à Bourges, où il brilla à côté de Cujas et sans être éclipsé par celui qui est,
(') Commentaria in X Titxdos Institiitionum jtiris civifis. Quitus omnia pette têstamentorum jura eîeganter ac dilucide explicantur, — Basil ♦ 1534, in-folio. (*) G0STHAL8, Z€di{r€S,ctc.,l. lU, \s.C7.
DISaPLES DE HUDÉE : UOPPERS, WAMÈSE. 43
avec Dumoulin, le plus grand jurisconsulte que la France ait produit (^).
Jacques Revard de Lisseweghe, près de Bruges, que Juste- Lipse se plaisait à désigner sous le nom de Papinien belge^ et dont les savants ouvrages sur le droit historique ont devancé de près de deux siècles les travaux de même genre de Bynkershoek, s'était aussi formé à l'école de Mudée; il fut appelé à une chaire de droit dans l'université de Douai, créée par Philippe II (*).
Mais entre tous les résultats de l'enseignement de Mudée, le plus brillant fut, sans contredit, la promotion au doctorat de quatre de ses élèves devenus des hommes célèbres : Hoppers, Wamèse, Vendeville et Peck f).
Joachim Hoppers (Hopperus) était né d'une très ancienne famille à Sneek, en Frise, le H novembre 1325. Ses premières fonctions publiques furent le professorat dans la faculté de droit de cette même université de Louvain, où il coopéra puissamment à étendre et à affermir la méthode de Mudée, dont il suivit toutes les traces (^. Il écrivit des traités divers sur la jurisprudence, consacrés pour la plupart à l'exposition didactique de la méthode nouvelle, dont l'application et les progrès n'étaient sortis, jusqu'à lui, que de la chaire du professeur. Il n'abandonna l'enseignement que pour de plus impérieux devoirs, en entrant au conseil souverain de Malines et dans le conseil privé du roi Philippe II f).
Le Liégeois Jean Wamèse (Wamesius) (^ se voua tout entier à l'enseignement du droit civil et du droit canon à l'université de Louvain, où il mourut en 1590, l'année même où la
f») Spinnael, p. 291-294.
(5) Id., ibid.
(^) « Hopperus juTenum studia, ad puriorem veterum juris rationem inflexit, quod Gab. Mudaeo, quamquam eruditissimo, hactcnus difficile fiierat, obstantibus barbarorum decretis. » (Paquot, f. 276.)
(^) Paquot, f. 275 et 276. — Spinnael, p. 294 et 295.
{'') Né en 1504.
14 l»fj)Ar.<><;i ES ET JIUISCOXSULTES,
lYance perdit (lujas. A un osj)rit prompt et faeile, à un jugement sain, à une mémoire prodigieuse, à un travail infatigable, à des connaissances profondes, il avait joint la pratique du barreau et sVtait fait remarquer par une rare éloquence, ce qui lui avait valu cet éloge qu*il était le plus grand jurisconsulte de toiLs les orateurs de son temps, comme il était le plus éloquent de tous les jurisconsultes ; double louange que n'avaient méritéeque sé[>arément,dans Tancienne Rome, Crassus connue orateur, et Scevola comme jurisconsulte (^). Également ca[)able de manier les affaires publiques, il vit souvent le gouvernement recourir à ses lumières pendant les orages de la révolution. Deux ouvrages remarquables de Wamèse furent le fruit de sa pratique consommée des affaires du barreau; ils contieinient ses avis et ses consultations, Fun en matière de droit canonique, l'autre en matière de droit civil, et peuvent encore servira faire connaître letat de la jurisprudence des cours de justice de Tépoque dans les questions usuelles et pratiques relatives aux traités de donations entrevifs, aux testaments et aux contrats anténuptiaux. Ils constituent, pour ainsi dire, le second recueil de décisions judiciaires que nous ayons en Belgique après le volinne de conseils judiciaires du président Everard, qui appartient plutôt au xv* siècle (^.
Les recueils de Wamèse ne furent publiés qu'aprèssa mort, par ses deux neveux qui, à leur tour, occupèrent le premier rang connue jurisconsultes, savoir : Gérard de Courselle, de Liège, et Klienne Weyms, de Voerda, son neveu par alliance; Fun et Fauli'c étaient des élèves distingués de son école, dans l'université de Louvain. L'ouvrage de jurisprudence le plus remanpiable d(î Gérard est son cours ou ses prélections sur le code de Justinien, monument aussi estimé que le code d*Antoine Fabre, vrai trésor de droit romain. Weyms ensei-
(') - Ut unus esset et Crassi instar oloquentiam jnrispcritissimus et instar Scoerol» jiirisporitorumoloquentisî«iinus. » (Paquot, f. 275.) O Paquot, f. 275 et 27G. — Spixnakl, p. 295 et 296.
DISCIPLES DE MUDÉE : VENDEVILLE, PECK. 45
gna, lui aussi, avec distinction dans la même université. On a de lui un traité curieux comme ouvrage de droit public, sans forme d'analyse des dérogations apportées par le concile de Trente aux anciennes constitutions impériales Ç).
Jean Vendeville était né à Lille le 24 juin 1527. Ce fut après avoir déjà pratiqué comme avocat au conseil d'Artois qu'il vint prendre le titre de docteur sous Mudée. Après la mort de sa femme, qui était d'une famiilç patricienne de Louvain, il se fit prêtre et devint évéque de 'Tournai en 1588. Ce fut lui qui provoqua la création de l'université de Douai et qui, par sa munificence, sauva le. collège du Faucon, à Louvain, d'une ruine imminente. Il avait écrit sur le droit, mais sa promotion à l'épiscopat le dissuada de livrer ses écrits à la presse; on cite parmi eux une Conférence de redit perpétuel de Salvius Julien et du Code de Théodose avec le corps de lois de Justinien f). Il est à regretter qu'une telle œuvre n'ait pas vu le jour f).
Faut-il ajouter que la grande science et les grandes vertus privées de Vendeville ne l'empêchèrent pas d'être un des plus serviles adorateurs de Philippe II, à qui il ne rougit pas de débiter cette nauséabonde flagornerie : « Sire, il n'y a parmi les prédécesseurs de Votre Majesté aucun qui puisse vous être comparé, et il faut, pour trouver un souverain d'un aussi grand mérite devant Dieu, remonter jusqu'à saint Louis (^). »
Pierre Peck, de Zierickzée, devint le collègue de son maître dans l'enseignement du droit. Il professa avec distinction pendant près de quatre ans et devint conseiller de Brabant en 1586, après avoir donné, dans diflërents traités de jurisprudence qu'il publia, des preuves multipliées de son
{*) Paquot, f. 281-283. — Spinnabl, p. 296 et 297.
(«) Paquot, f. 533 et 534. — Spinnabl, p. 297.
(') On n a publié de Vendeville que le Commentaire sur le droit canonique,
(*) Zofis, De Joannis Yenditillii, episcopi Tomacensi$,jitris lUriiisque doctoris, consiliarii Régis cat?iolici in consilio privato, vila, Duaci, 1598, p. 20. — Conf. Paquot, f. 533 et 534.
4<» PKDAGOr.lES KT Jl'IUSCONSL'LTES.
savoir. Outre des coinineiitaires sur divers titres des Pandecles, et du Ccxle ivlatifs à la loi rhodienne et à d'antres matières de droit luaritiine^ — que Yinnius illustra de ses savantes notes, plus d'un siècle après, — il s'occupa de questions pratiques se rapportant à notre jurisprudence coutumière, telles <pie les saisies, les amortissements et les testaments de gens mariés. A propos de cette dernière pailie, on a conservé le souvenir d'une anecdote singulière, laquelle est bien propi-e à Faire voir que riiômme le plus capable de donner d'excellents conseils sur les affaires d'autrui est sujet SI Terreur dans l'appréciation et le règlement de ses affaires ]>ersonnelles : le testament de Peck, ayant fait après sa mort Tohjet d'un procès, fut annulé pai* le grand conseil de Malines pour les vices dont il était entaché; l'ouvrage de Fauteur ne put aider à faire valider son propre «icte; peut-être même fut-ce l'omission ou l'oubli des sages prescriptions du livre qui fit anéantir le testament. Les œuvres du savant jurisconsulte ne perdirent rien, toutefois, de la juste considération qu'elles méritaient. — Peck laissa un fds qui ajouta à la splendeur de son nom par les charges importantes dont il fut successivement revêtu dans la robe et dans la diplomatie, et par la dignité de chancelier de Brabanl (^).
De la même école sortirent encore deux autres savants du plus grand mérite, qui fondèrent tout d'abord la réputation de l'université de Douai : le Gantois Baudouin Vanderpiet, dont on disait : Propler unum Vanderpiclum florei Duacwn, et le Louvaniste Pierre Van der Aa, qui devint, après son professorat, conseiller de Brabant. On a de lui un excellent traité sur les créances privilégiées f).
La can'ière professorale de Mudée ne fut malheureusement pas aussi longue que celle de Cujas ; mais les seize années qu'il y consacra furent l'aurore d'une ère de splendeur pour l'école de la première université de nos provinces, dont
(*) Spinxael, p. 298 et 299.
(^) II)., p. 299.
ÉCOLE DE MUDÉE : VANDERPIET, LEONINUS. 47
l'éclat ne devait se ternir qu'au bout de deux siècles de succès (^).
Albert de Leeuw, plus connu sous le nom de Leoninus (*), succéda h la chaire de Mudée et continua d'y professer avec la même distinction. Deux des principaux ouvrages de jurisprudence qu'il a laissés prouvent qu'il était un profond jurisconsulte : c'est une centurie de concilia et quatre livres emendationum. Leoninus fut, en outre, un homme politique, et il prit une très grande part aux affaires publiques dans la révolution du xvi'' siècle f).
(*) Spinnaei., p. 301. — Je renvoie, du reste, aux divers articles de la Biographie universelle, que j*ai mis à profit.
(*) Il naquit vers 15*20 à Bomnnel, en Gueldre. (•'») Paquot, f. 272 et 273. — Simnnael, p. 301 .
^^ <i Xr-'C^^ififfS^^^ ^