‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 124 sur 182 · JEAN LE MAIRE DE BELGES · texte numérisé non relu

JEAN LE MAIRE DE BELGES

net el son confrère en poésie, eut l'occasion de le voir ; il conçut pour lui beaucoup d'estime et l'encouragea à cultiver la poésie. Lemaire reprit donc la lecture des anciens auteurs, qu'il avait été contraint de négliger; il paraît même qu'il se démit de son emploi pour se faire précepteur dans une riche famille noble, afin de pouvoir mieux se livrer à l'étude. Il accepta ensuite la place de secrétaire de Louis de Luxembourg, prince d'Altemore, comte de Ligny, gouverneur de la Picardie et grand chambellan de Louis XIL II garda cette place jusqu'en 1303, où il passa au service de Marguerite d'Autriche, dont il devint bientôt l'indiciaire et l'historiographe. De 1506 à 1508, il voyagea en Italie; il se trouvait à Venise en 1507 et se rendit à Rome en 1506 et en 1508. La recommandation de Marguerite d'Autriche et le zèle qu'il avait montré pour les intérêts du roi de France Louis XII, en prenant sa défense contre le pape, lui méritèrent l'affection de ce monarque, qui l'attacha à la maison de la reine Anne de Bretagne, sa femme (1511). La mort de cette princesse, qui fut suivie peu de temps après de celle de son époux (1515), priva Lemaire de son emploi et il tomba dans la misère. Il mourut, dit-on, en 1548, à l'âge de 75 ans.

Le Temple d'honneur et de vertu, tel est le titre du premier ouvrage de Lemaire. C'est un mélange de prose et de vers, dans lequel de nombreux personnages allégoriques viennent tour à tour pleurer la mort de Pierre de Bourbon et chanter ses louanges. La facture des vers est bonne et soutenue ; le plan est bien conduit et l'on y trouve quelques strophes pleines de grâce et de naïveté, mais que déparent tous les défauts du temps. Lemaire a montré, dans ses œuvres ultérieures, des qualités plus simples et plus naturelles, qui font penser qu'il aurait pu, « livré à lui-même, continuer Villon et arriver à Marot (^) ». Cest d'abord sa Plainte du Désiré, c'est-à-dire la Dépbration du trépas de monseigneur Loys de Luxembourg, dédiée à Marguerite d'Autriche. On y

(^) C. Fétis, Jean Lemaire, (Mém. cour, de TAcad. In-8**, t. XXI^ ij. IQ.

i)-2 MAIUilKIUTE DALTIVICIIE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAVS-B.iS.

irlroiivo riuroro ses défauts ordinaires, mais rachetés par iles qualités remarquables de style.

Vei's 1505, Lemaire commença son éloge de Marguerite d'Auti'iche intitulé : La Couronne margaritiqne, en vers et en prose. On ignoi'e quand il le termina, car Fouvrage ne fut publié qu'en 1540 (*). Ici reparaissent les grands défauts du poète, la prolixité et le mauvais goût. Quant à l'invention et à Tordonnance de la composition, elles sont faibles. Lemaire y a poussé, d'ailleurs, la servilité jusqu'à prendre les dix lettres qui forment le nom de Marguerite pour les faire correspondre à autant de vertus qui onient la princesse, en signe de quoi il lui tresse une couronne de dix perles dont les noms commencent par les dix mêmes lettres. Ces dix noms étaient, en outre, portés par dix dames célèbres au temps jadis.

L'auteur répare ces imperfections par les fortes pensées et les excellents vers f) d'une petite pièce publiée au mois d'octobre 1507 à Anvers, et connue sous le nom de Chatisons de yamnr pour la victoire encontre les François à Saint-HtilHrt dWrdenne.

Si Les regrets de la dame infortunée sur le trépas de son ires cher frère xmiqne sont réellement de lui, il faut leur donner également la date de 1507.

Dans cette pièce, Marguerite pleure la mort de son frère Philippe le Beau (1500), et le poète y attribue toutes les infortunes qu'elle a endurées à la lettre M qui commence son nom et qui est l'initiale des mots malheur, misère^ mort, malin, martyre, etc. Ce badinage étranger à la vraie douleur n'était pas digne de celle dont les adversités se résument dans ce simple vers :

... Dame de deuil toujours tinstc et marrie.

En 1510, Lemaire rédigea ses deux Êpitres de l'amant verd,

(») C. FÉTis, Je^m Lemaire, Mém. cour, de TAcad. In-8°, t. XXF, p. 13. (^J ÎD., ibid., p. 14-15.

LEMAIRE, SON TRAITÉ SUR LES SCniSMES. 93

adressées à Marguerite d'Autriche. Ce poème a fait soupçonner quelque intrigue secrète. Tout le mystère se réduit à un perroquet dont Sigismond, archiduc d'Autriche, avait fait présent à Marie de Bourgogne. Après la mort de cette princesse, le perroquet resta en possession de Marguerite, qui l'aimait beaucoup et qui fit pour lui une épitaphe qu'on trouve dans le recueil de ses chansons.

En 1511, Lemaire publia son Traicté de la différence des schismes et des conciles, ouvrage en prose qui a été marqué dans la première classe des livres défendus par VIndex de Rome. C'est une invective sanglante contre Jules II en faveur de Louis XII (% qui, en 1509 et en 1511, avait successivement convoqué un concile national à Orléans, à Tours et à Lyon pour procéder à la réforme de l'Église et pour mettre le pape a la raison.

L'auteur consacre la première partie de son livre à prouver comment les richesses données à l'Église par Constantin et ses successeurs. Pépin, Charlemagne, Louis le Débonnaire et autres bons princes, « ont procréé sinistrement plusieurs mauvais en fans; c'est à savoir : Orgueil, Pompe, Arrogance, Hérésie, Mespris des princes. Tyrannie des subjects et Impudence, avec lesquelles choses est survenue obmission des conciles généraux; et toutes telles choses ensemble ont eslevé les schismes, divisions, séparations entre le peuple chrestien ». De là nécessité pour les princes de convoquer eux-mêmes des conciles, dont Lemaire décrit les principaux, comme dans la seconde partie il décrira plus spécialement les plus célèbres de l'Église gallicane pour en faire ressortir l'utilité et la prééminence. La troisième partie comprend les schismes de l'Église depuis le huitième jusqu'au vingt-troisième. En outre, l'auteur y fait mention du vingt-quatrième schisme futur, le plus grand de tous en l'Église catholique et universelle, et l'auteur prédit que « ceste oultrageuse

(*) Paquot, Mémoires pour servir à Vhistoire littéraire des Pays-Bas, t. III, p. 12.

04 MAïK.i'KurrE i/.vutriciie et la re>'aissaxce dass les pays-b.vs.

ambition de l'Église romaine sera prochainement cause finale de sa terrible persécntion avec réformation ».

Lemaire, en concluant, ajoute aux deux causes principales de la décadence de l'Église, par où il a commencé son livre, une troisième, le célibat des prêtres, auquel il applique lès paroles d'Alain Chartier, auteur du xv* siècle : « Or fut il piéça fait un nouvel statut en l'Église latine, qui dessevra Tordre du saint mariage d'avec la dignité de prestrise, sous couleur de pureté et chasteté sans souillure. Maintenant court le statut de concubinage, au contraire : et les ha attraits aux estais mondains et aux délits sensuelz et corporelz : et, qui plus est, se sont renduz à immodérée avarice, eu procurant par simonie et par autres voyes illicites, litigieuses et processives, en corruption et autrement, bénéfices et prélatures espiriluelz : et qui plus est, souillez et occupez aux affaires citoyens et es négoces et cures temporelles. Et ce premier statut départit piéça l'Église grecque avec la latine. Et la désordonnance avaricieuse des prestres ha fait séparer les peuples de Behaigne de l'Église de Romme. Que dis-je, de Behaigne? mais de chrestienté presque toute. Car les gens de l'Église ont si avilenné, par leurs coulpes, eulx et leur estât, qu'ilz sont jà desdaignez et des grans et des menus du monde, et les cœurs étrangez de l'obéissance de sainte Église par dissolution de ses ministres. Car, comme dit est, icenx ministres ont laissé les espousailles, mais ils ont repris les illégitimes, vagues et dissolues luxures... Que apporte la constitution de non marier les prestres, sinon tourner... l'honneste cohabitation d'une seule espouse en multiplication d'eschaudée luxure?... La prophétie de Daniel reste à venir qui désigne la venue d'Antéchrist et le temps de persécution pour les abominations du temple... »

La même année, Lemaire publia une nouvelle pièce de poésie, écrite au nom de Louis XII, en réponse à celle que Jean d'Anton, augustin et abbé d'Angle, en Poitou, avait envoyée à ce monarque de la part d'Hector de Troie. LouisXII

Page 1