SUPPRESSION DES CHAMBRES DE RHÉTORIQUE
faire, à la dernière heure, comme le héros du drame f).
Une foule immense avait assisté à cette représentation, donnée en plein air, relevée par un graiid luxe de costumes et égayée par des intermèdes burlesques. Toute cette fête avait duré du 23 juin au 12 juillet. Presque aussitôt après éclata cette mémorable insurrection gantoise qui força Charles-Quint à accourir d'Espagne pour la dompter f).
Les tendances réformistes des rhétoriciens leur portèrent malheur : successivement persécutés par Charles-Quint, par Philippe II f) et par le duc d'Albe, ils furent enfin supprimés par Alexandre Farnèse, duc de Parme (^). Ils n'avaient cependant jamais attaqué la base fondamentale de la religion chré* tienne, car ils plaçaient constamment le Christ au-dessus de tout f).
Une collection de leurs principaux jeux de moralité {spelen van sinne) avait été imprimée à Gand en 1559, et répandue dans la Flandre. Mais bientôt on découvrit qu'elle était imprégnée d'hérésies, ce qui la fit dénoncer au pouvoir par les inquisiteurs; un édit impérial, publié en septembre 1540, en défendait la lecture et la vente, ainsi que celles de quelques autres ouvrages réprouvés. C'est la première série de V Index belge^ qui grossit considérablement dans la suite f).
(*) Bets, p. 45.
(') Van derMekrsch, Mémoire justificatif du magistrat d* Audenarde. Gand, 1842,
p. vm.
(^) Ordinairement, on se bornait À saisir leurs pièces. Voir Archives du royaume, pièces du xvi* siècle, vol. I, f. 116.
(*) Dans les lettres de pardon que le duc de Parme accorda, au mois de mai 1584, À la ville de Dunkerque, on lit : « Attendu qu'il s'est reconnu, pur expérience, que les chambres de rhétorique estans en plusieurs villes de par deçà, non seulement esti-e inutiles, mais aussi occasion d'oisiveté à plusieurs esprits légiers, adonnez à nouvelles et pernicieuses opinions, dont sont procédez plusieurs scandales, mauvaises édifications et erronées doctrines, celles qui existeroient à Dunkerque sont abolies, et leurs biens appliqués au fisc. — Gachard, Rapport sur les Archives de Lille, p. 25.
{*) Blommaert, p. 29 et 30. — Conf. une étude sur les chambres de rhétorique, par Onésyme Leroy, dans les Archives historiques et littéraires du nord de la France et du midi de la Belgique, t. IV, nouvelle série, p. 101 et suiv.
(•; Van dkr Mekrsch, Mémoire justificatif du magistrat d*Audenarde^ \^. va«
i64 LA SATIRE POPULAIRE.
II est vrai que parfois il y avait dans ces jeux des morceaux d'une violence inouïe « contre la prostituée de Babel, ivre du sang des martyrs ; contre le siège babylonien de la pestilence ; contre le grand antechrist, l'auteur de tous les péchés (^) ». Il est vrai aussi que dans quelques-uns, comme ceux de Corneille Éveraert f), il y avait des traces visibles des doctrines théologiques de Luther (^. Mais ce fut en varn que l'autorité proscrivit les spelen van sinne^ que, sous des peines sévères, elle réitéra à tout facteur, orateur ou poète en tilre des chambres de rhétorique la défense de parler en public sans le consentement des échevins et sans examen préalable de leurs œuvres; ce fut en vain qu'on livra au bourreau le poète Pierre Schuddematte pour avoir composé une ballade « contre quelques cas commis par les cordeliers », nul frein ne pouvait plus désormais arrêter l'intelligence humaine (^).
Mais plus les temps devinrent perplexes, plus le gouvernement se montra rigoureux pour les rhétoriciens. En 1360, la chambre de Gand fut obligée de retirer son programme du concours; en février 1363, le Landjmveel d'Anvers ne put avoir lieu qu'après de longues négociations avec le pouvoir. En 1362, la Fleur de blé de Bruxelles, ayant proposé la question de savoir ce qui pouvait tenir le pays dans la tranquillité, une des chambres de Lierre remporta le prix; mais les sentiments libéraux dont elle avait fait preuve dans sa réponse lui suscitèrent à la fois le mécontentement du magistrat et des autres chambres de cette ville f).
Le prince d'Orange, Guillaume le Taciturne, avait accepté le titre de prince des Violieren d'Anvers, et quoique cette
{*) WiLLEMS, Belgisch Muséum, t X, p. 325.
(4) Établi à Bruges de 1509 à 1533.
(^) Van Dale, Bydragen tôt de oiidJieidkunde en geschiedenis van Zeeuvosch naenderen, t. V, p. 311-329, et ibid,. Van Vloten. t. VI, p. 226-237, 328-337.
(*) Henné, t. IX, p. 63.
(^) Van Duyse, Verhandeling over den drietoudigen inthed dcr redefykkcunei's^ p. 128 et 129 du t. XI coll. in-8<* des Mém, œur. de fAcad. de Bruxelles,
SUPPRESSION DES CHAMBRES DE RnÉTORIQlE. 165
chambre fût très catholique, elle ne manqua pas d'exciter des soupçons de toute espèce. La présidence du prince lui valut de nombreuses adhésions de gentilshonmies et d'hommes politiques et jeta sur elle un grand éclat. Ce fut pour ce motif qu'à la fin de septembre 1565, elle fut forcée de renouveler son serment de fidélité au roi. Ses membres, du reste, faisaient une active propagande de la Bible et en représentaient les principales scènes sur les planches de leurs théâtres. Aussi encoururent-ils plus tard la disgrâce du duc d'Albe, et le nom de leur principal protecteur fut pour beaucoup dans la cruauté du proconsul contre Van Straelen, bourgmestre de la ville, violences qui déterminèrent un grand nombre de rhétoriciens à émigrer et à grossir les rangs de leurs compatriotes réfugiés à Franckenthal, Cologne, Wessel, Emden, Londres et Norwich {').
Lorsque, plus tard, le duc d'Albe restitua à Malines les privilèges dont il l'avait dépouillée en 1572, il en excepta formellenient la chambre de rhétorique f).
Les chambres de Hollande rivalisaient avec celles de Belgique dans leur ardeur à faire connaître au peuple les abus de l'Église et l'iniquité des persécutions religieuses f). Ce fut la chambre de Flessingue qui se distingua le plus par son esprit de libre examen; les autres chambres des provinces septentrionales l'imitèrent. Leurs membres ne cessaient de mettre en scène le clergé, non sans s'exposer à la colère des magistrats (^).
Les Fontainisles de Gand avaient embrassé avec chaleur les principes de la révolution du xvi® siècle; à l'époque de la Pacification (1576), quand les patriotes faisaient le siège de la citadelle de Gand, les bannières de ces rhétoriciens s'unirent souvent aux drapeaux des métiers et des confréries.
(•) Van Duysk, p. 131. — Snkllaert, Histoire, etc., p. 91.
(«) Van Duysk. p. 131 et 132.
(*) Wagenaar, Vculerlandsche Historié, Amst. 1752-59, t. VI, p. 70.
(*) Van Dlyse, p. 45.
iCO LA SATIRE POPITAIRE.
LorsqiiVn 1577, le prince d'Orange, salué ruwaert ou protecteur (le la pairie, fît son enlrée solennelle à Gand, les mêmes rhcloriciens allèrent au-devant de lui pour réciter an son honneur des drames joyeux et des jeux de moralité; des jeunes (illes, figurant les Grâces et les Muses, chantaient les exploits du prince, et une d*entre elles, qui représentait la pucelle de Gand, lui offrit un cœur d'or f).
Si les rhétoriciens exerçaient une influence prépondérante sur l'état politique et religieux du pays, leur action fut également puissante sous le rapport littéraire; mais, malheureusement, elle fut aussi, sous ce rapport, extrêmement préjudiciable. La maison de Bourgogne ne comptait que des princes français; à la cour, on ne parlait que français, et comme cette langue avait fini par prédominer dans les provinces >vallonnes et par devenir populaire dans le sud-est de la Flandre, les hautes classes se modelèrent peu à peu sur les usages <le la <*our^ et si elles conservaient encore la langue flamande, ce n'était pas sans un énorme mélange de mots français, surtout en Flandre et en Brabant, où résidait la cour. Les rhétoriciens, et particulièrement ceux qu'on disait libres, c'est-à-dire ceux de la cour, mettaient de la vanité à se signaler par des manières de parler précieuses et recherchées, de sorte que la langue flamande atteignit insensiblement un degré de corruption jusqu'alors inconnu f).
Au moyen âge, les chants religieux étaient relégués dans les couvents et les églises; mais lorsqu'on eut commencé à lire la Bible dans les langues modernes, ces chants pénétrèrent tous les jours davantage dans l'intérieur des familles. Les femmes elles-mêmes substituèrent les évangiles à Thistoire de Saladin et de la belle Marie de Nimègue, qui avait
(') C0RNKLI88EN, p. 2G et 27. — Van dkr Mkersch, Kronyk der rederyhkamers tan Audenarde. Cent, 1844. — Cette chambre datait du commencement du xv* nècle.
(«) Van Kampkn, t. I, p. 318 et 319, d après Kops, l, c. — Db Clbrcq, p. 77-96. — Ypet, Behnopte geschiedmis der Nederlansche taie, Utrecht. 1818, t, I, p. 362-367.— Van Wyn, HistoHsche Armdstonden. Amst., 1800, t. I. p, 347-3S9.
LES SOUTERLIEDEKEPiS. 167
fréquente le diable pendant sept ans. Chaque maison avait ses chœurs de chant où Ton priait Dieu de délivrer le monde de la tyrannie pontificale; et pour initier plus facilement le peuple à ce nouveau mode de prop.igandc, on les régla sur des airs connus de chansons mondaines. Quelques-uns de ces chants n'étaient que des traductions rimées des psaumes.
Un gentilhomme patriote, Guillaume Van Zuylen Van Nyevelt, en avait édité une collection à Anvers en 1540 Q. Ces mélodies, si gaies, appelées soiUerliedekens^ qui retentissaient dans les banquets solennels et dans les bruyantes réunions nocturnes, excitèrent plus d'une fois les colères et les récriminations du pouvoir, sans doute parce qu'on y mêlait les psaumes traduits par Marot et par Théodore de Bèze, le fougueux disciple de Calvin f).
Les souteriwdekens , dont Van Zuylen se fît l'éditeur, avaient été composés depuis que le psautier allemand avait été imprimé à Anvers, c'est-à-dire depuis 1526. Les rhétoriciens avaient eu une large part dans leur rédaction d'après le texte hébraïque de l'Écriture et les explications de saint Augustin, de saint Hilaire et d'autres Pères. Dans les provinces wallonnes, on chantait les psaumes de Marot et de Th. de Bèze, sur des airs populaires. Il y en eut une édition à Anvers, en 1555. Au commencement, ils étaient chantés par les catholiques aussi bien que par les protestants; mais ils devinrent suspects lorsqu'on y introduisit les formulaires de Calvin f). Plus tard, en 1565, Lucas d'Heere, peintre, poète et, pendant la révolution, favori du Taciturne, publia a Gand les psaumes de David traduits et chantés d'après Marot, qui, ainsi que les soulerliedekens, furent défendus par le synode de Malines en 1570 (").
(*) Van Iperen, Kcrhelyhe Historié tan hei psalmgesang, Amst., 17T7, t. I, p. 101.
(«) MuNCH, NiederlaMisches Muséum, Carisruhe, 1837, t. I, 4* cahier, p. 3-5. — SxBLLAERT, p. 189-193. — Sachbr-Masoch, Der Aufstaml in Gent untev K. Cari. y. Schaffhausen, 1857, p. 31.
(3) Van Iperkn, p. 107-109.
(*) Id., p. 137.
108 L\ SATIRE POPIXAIRE.
Mais la vraie s[)hère d'activité des chambres de rhétorique était toujours le théâtre. Ce fut, en effet, par ce moyeu qu'elles exercèrent une heureuse influence sur l'esprit national; quoiqu'elles eussent leurs pièces bouffonnes, les productions les plus graves conservèrent toujours le premier rang, grâce sans doute à l'intelligence de ceux qui savaient les représenter. La scène, qui devint de plus en plus populaire, ne cessa point d'offrir des tableaux virils, où la foule s'inspirait de grandes pensées et que l'histoire devra compter parmi les éléments de notre antique civilisation. Aussi n'est-ce pas sans motif que leurs représentations théâtrales paraissent avoir été chères ii nos aïeux. Il est peu fait mention dans nos annales de leurs rimes et de leurs refrains; mais leurs concours dramatiques y sont enregistrés comme des événements mémorables. On ne saurait croire combien ces solennités littéraires avaient de retentissement.
Les connnunes du second et du troisième ordre imitaient le spectacle (ju'avaient donné les grandes villes, et les scènes jouées d'abord à l'ombre du beffroi s'y représentaient au pied de chaque modeste clocher de village. C'est un fait généralement reconnu aujourd'hui que nulle part, pendant le moyen âge, le drame n'obtint plus de splendeur et ne jouit d'une faveur plus soutenue ; le goût particulier des Belges pour tout ce qui parle aux yeux les rendait plus sensibles à ces tableaux animés, et ils se plaisaient h les entourer d'une magnificence proportionnée à leur enthousiasme et à la richesse du pays (^).
Les représentations des rhétoriciens étaient sérieuses ou comiques; les premières portaient le nom de jeux de sens [spcten van shinc)^ les autres celui d'ébattements. Dans un de ces jeux, qui avait pour but de montrer ce qui excite le plus l'homme aux arts, les personnages étaient allégoriques et représentaient le cœur qui désire, l'esprit de sagesse,
(*) Reçue nationale de Belgique, t. VIII, p. 228.