‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 149 sur 182 · J.-B. IIOUWAERT ET P. DE DIEST · texte numérisé non relu

J.-B. IIOUWAERT ET P. DE DIEST

rindination naturelle, riiomme, le travail, l'espoir de parvenir, la crainte de la honte et l'honneur. A l'ouverture du premier acte, on voyait le Cœur qui désire, sous la forme d'un homme comme il faut, assis sur un siège et récitant un long monologue dans lequel il se plaignait de son abandon. Là-dessus apparaît l'Esprit de sagesse, sous la figure d'un ange avec des ailes et le caducée de Mercure à la main. Dans un autre acte, l'Homme est endormi dans la chaire de l'ignorance. Deux fennnes, l'Inclination naturelle et le Désir de la science, se disputent entre elles jusqu'à ce qu'il se réveille et leur demande ce qu'il leur faut. Dans le dernier acte, l'Esprit de sagesse et le Cœur qui désire tranchent tout en disant : « N est-ce pjis la louange, l'honneur et la récompense qui excitent le plus aux arts? (^) »

Sur la même scène, où figurait Caron, le batelier de l'enfer, Mars et Vénus, Jupiter et lo faisaient l'amour, et l'on regardait, en versant des larmes, Énée et Didon. On admirait encore le couple malheureux de Pyrame et Thisbé, le Faust et la Marguerite de ce temps-là f).

Parmi les poètes auteurs de jeux de sens, il faut citer encore Jean-Baptiste Houwaert, de Bruxelles, qui joua un certain rôle dans la révolution et termina ses jours à Saint- Josse-ten-Noode, où se trouvent sa tombe et celle de sa femme, derrière le chœur de l'église f).

Mais le premier de tous les poètes dans ce genre fut Pierre de Diest, qui paraît avoir vécu au commencement du xvf siècle et dont une pièce, Homxdus, remporta le prix dans un concours à Anvers. Son héros est *n don Juan qui fait pénitence au lit de mort, sans pouvoir s'abstenir d'injurier encore ces papalins qui « l'ont trompé si longtemps ». « Ce que j'ai, continue-t-il, est pourtant à moi. Pourquoi donc serais-je obligé d'en rendre compte à Dieu? »

(*) Snellaert, Verhandelinff, p. 165-168.

(') Id., ibid., p. 169. — Sacher» p. 32. — Conf. Jonckbloet, l, c, p. 440 et suiv.

(') Hennb et Wautkrs, Histoire de Bruxelles, t. HI, p. 601 et 602.

Toute celte pièce était bien conduite et rédigée dans un style plein de vigueur (^).

Les jeux de sens de Tannée 1359 prouvent aussi que les rhétoriciens professaient déjà les principes fondamentaux de la réforme, et notannnent le libre examen du texte de la Bible. Les refrains de cette année furent très acerbes contre les hypocrites « qui juraient d'être purs et pourchassaient les femmes ; qui faisaient semblant d'être humbles et recherchaient les honneurs, les beaux chevaux, les somptueux festins, s'habillaient comme des princes et priaient Dieu avec des momeries f) ». Ces jeux furent mis à l'index et condamnés au feu ; mais ils furent réimprimés en Allemagne et de là rép.indus partout. En Flandre, néanmoins, on continua de déployer les mêmes rigueurs, et de plus grandes encore : à Gand, un patricien, Jean Utenhove, fut banni, et ses biens furent confisqués, pour une pièce hérétique de sa composition, représeiilée sur le territoire de Sottegem (juin 15 i5). Réfugié dans Eniden, il y fit une traduction des psaumes, qui parut en 1557 et en 1561, et d'une manière complète, en 1566, à Londres f).

Dans ime réponse de la cliambre de Leyde à une question mise au concours par celle de Rotterdam, non seulement les pèlerinages, mais encore les canonisations par le pape étaient attaqués (^).

En 1559, défense de répandre, chanter ou jouer chansons et ébattements sans autorisation préalable. Dès ce moment, on rechercha inquisitorialement les opinions religieuses des rhétoriciens, et même, Tannée d'après, un d'entre eux, Guillaume Touwaert Cassererie fut, malgré son âge de 80 ans, secrètement décapité dans Anvei'S, parce qu'il possédait quelques livres défendus f),

(*) Sneixaert, p. 174.

(*) Voy., pour plus de détails, Jon'ckblokt, /. c, p. 450 et suiv.

(5) Van Dutsb, p. 147-151. — Sxellakrt, Histoire, p. 91 et 92.

(*) Id., p. 163.

('; Van DtJTSR. p. \^T.

CORNEaLE EVERAERT. iTl

Les drames destinés aux concours étant des réponses aux questions données, leur nombre s'accrut considérablement, et chaque chambre eut son répertoire. Ces divers répertoires sont généralement restés inédits, et même la plupart des auteurs des pièces publiées ne sont connus que par leur devise. Parmi ceux qui ont écrit des pièces allégoriques au XVI* siècle, on cite Ryssaert van Spiere, d'Audenarde, et Guillaume Van Haecht, d'Anvers (^).

On peut indiquer encore comme tombés dans le même oubli les auteurs des eshattements^ les satiriques par excellence, les continuateurs de la farce du moyen âge, parfois plus spirituelle, plus mordante, mais tout aussi peu pudique. La domination bourguignonne n'introduisit aucun changement sous ce rapport. Les pièces de Corneille Everaert, qui écrivit entre les années 1509 et 1551 pour le théâtre des Drie Sanctinneyi, de Bruges, sont des fabliaux mis en action : il y règne parfois une licence étonnante.

Nos aïeux avaient d'autres idées que nous sur le théâtre : ils y représentaient le scandale, le vice, dans toute leur nudité, en les montrant à travers le prisme de la satire et du burlesque ; mais à la fin de la pièce arrivait l'application morale. Les modernes, au contraire, veulent qu'on les amuse sans leur faire l'application du sujet f).

Les pièces d'Everaert, restées inédites, sont au nombre de trente, presque tous ébattements, entremêlés de quelques spelen vmi sinne et de jeux de table {tafelspelen)j petites pièces que l'on représentait dans les festins, compositions de diverse nature, empreintes souvent des opinions politiques et religieuses prédominantes f).

Longtemps l'opinion a prévalu que les chambres de rhétorique étaient uniquement composées de savants qui s'occupaient de littérature et faisaient déclamer ou déclamaient

(*) Snellaert, Histoire, p. 79.

C) lD.,i&f£f., p. 79 et 80.

(*) Id., p. 80 et 81.

17^2 LA S.VTIUK POPULAIRE.

eux-iiieincs leurs œuvres sur un Uiéàlrejen iiiênie temps qu'on y exécutait les ébatleiiients. Ces compagnies étaient le plus souvent formées de gens de métier : c'étaient les bouchers, les drapiers, les sayeteurs qui se chargeaient des représentations théâtrales des rhétoriciens (^).

Au surplus, l'engouement pour ces représentations était extraordinaire; ainsi, en 1558, à Dunkerque, quelques semaines seulement après la rentrée des habitants dans leur ville abandonnée et à demi ruinée, les jeux de rhétorique se faisaient au milieu d'une foule qu'on n'avait pas vue auparavant. Le pouvoir ombrageux de Philippe II les défendit l'année suivante; mais les habitants n'en tinrent pas compte, et les représentations dramatiques furent continuées jusqu'en 1583 (^, où la politique cauteleuse d'Alexandre Famèse, beaucoup plus perfide et plus désastreuse que celle du duc d'Albe, les supprima complètement par un de ces décrets avec lesquels sa main de velours tuait la liberté.

Si, du théâtre, on porte ses regards sur cette autre forme poétique tant cultivée par les rhétoriciens, le refrain, on voit cette même tendance à s'assimiler l'esprit du temps. Le refrain, manifestation plus individuelle, n'avait pas besoin du concours de plusieurs personnes pour se faire comprendre. Les pièces de théâtre étaient pour la plupart favorables à la réforme, tandis que le refrain, sans être exclusivement à l'avantage de Rome, eut de rudes jouteurs au service de la cause pontificale; et si, en général, le refrain catholique ne l'emporta pas sur le refrain réformiste, au moins il lutta avec succès, et Anna Byns f) est reconnue comme s'étant dignement placée à la tête des poètes de la première moitié du XVI* siècle, par la vigueur de la diction, la pureté du style et l'harmonie des vers. Anna Byns, femme d'une dévotion

(•) De Vigne, Moeurs et usages des corporations des métiers, Gand, 1857» p. Tn. (*) Carnel, Annales du Comité flamand en France (1855)» p. 76. P) Voir CoLLAES, dans De DietscJic Warande, t. VII, p. 40-70. — JoNOLBLOBT, Geschicdenis der nederlandsche letterkunde, t. I, p. 486 et suiv.

ANNA BYXS. 173

ardente, après une vie orageuse Ç)^ était devenue institutrice à Anvers, sa ville natale, où elle mourut vers le milieu du siècle, dans un âge avancé. Elle était l'oracle des catholiques, qui lui donnèrent le nom de Sapho brabançonne, bien qu'à leur point de vue elle méritât celui de Madeleine repentante. Ils traduisirent ses vers en langue latine et réimprimèrent ses œuvres pendant un siècle et demi.

Toutefois, malgré sa violence contre les hérétiques, Anna Byns appartenait à la vieille école des mystiques de l'opposition. En se prononçant contre « la secte maudite de Luther », elle n'en reconnaît pas moins, comme les seules ancres de salul. Dieu et les mérites et la grâce du Christ. Dans ses refrains, elle ne ménage pas non plus les vices du clergé de son temps : « Maintenant, dit-elle, l'Église est pleine de confusion et de trouble ; mais il n'en fut pas ainsi lorsque les abbés demeuraient dans des antres, comme des souris dans des trous. Aujourd'hui, ils se prélassent dans des palais, vivent dans l'abondance, roulent à cheval dans le monde, se livrent à ses distractions et à ses plaisirs, sans réfléchir que quand les bergers s'égarent, les loups enlèvent les brebis. »

Mais, quand il s'agit de Luther, Anne est impitoyable : « Les partisans du moine renégat n'adorent que Mammon ; ils veulent anéantir la croix, plient les genoux devant Bacchus et Vénus, se vautrent dans l'ordure, croient entrer dans le royaume des cieux en chantant et en dansant, et ont l'impudence de se dire les seuls vrais chrétiens. Comme leur esprit et leur cœur ne connaissent que Jésus-Christ, ils verraient avec plaisir la destruction des saintes images et des statues. Tous ceux qui refusent de danser aux sons du fifre de leur maître ne sont que des vauriens... L'impiété triomphe, la vertu succombe, la vérité est persécutée et la foi chancelle (*). » Anna Byns avait une amie qui partageait tous ses

(*; Voir les prouves dans Joncrblokt, /. c, p. 481-486. (*) Apiul WiLLEMS, Verhandelingt p. 228-233.

soiitiincnts, Uosine Colenei-s, de Termonde. Celte femme ne savait ni lire ni çcrii*e, mais la nature l'avait faite poète, et elle dictait ses vers, qui coulaient de la même source que ceux d'Anna {^).

Quels que fussent d'ailleurs le talent et le mérite d'Anna Byns, elle est loin de cette autre Sapho, d'origine anversoise f), la brillante Anne-Marie Schuurman, qui, à trois ans, savait déjà lire, à sept ans, commençait à parler latin; qui apprit successivement le hollandais, l'allemand, le français, l'anglais, l'italien, le grec, l'hébreu, le chaldéen, le syi'ia<{ue, l'arabe, en attendant qu'elle pût y joindre le samaritain, l'éthiopien et le persan.

Cette fenmie remarquable par\-int à s'approprier tous les secrets de l'éloquence et de la philosophie. Ellle excella également dans la poésie, et les épigrannnes latines qu*elle écrivit ont ce cachet de causticité qui rappelle la malignité de Catulle et de Martial.

Mais le but principal de ses études fut une connaissance approfondie de l'Kcriture sainte et de la théologie, suivant les doctrines du protestantisme, sans toutefois renoncer aux subtilités scolastiques du moyen âge. Aussi fut-elle l'admiration des plus grands savants de son siècle, des Yossius, des Saumaise, des Spanheim, des Gassendi et de bien d'autres. La reine de Pologne, Louise-Marie de Gonzague, l'honora de sa visite et fut émerveillée de sa conversation. Celle de Bohème et la princesse Louise, sa fille, qui se faisaient gloire d'être savantes, entretenaient avec elle une active correspondance. Mystique comme Anna Byns, Anne-Marie Schuurman finit par se dégoûter de la scolastique, prendre en pitié les sciences, dédaigner sa religion et, à la manière du Français

{*) Van Duyze, Beïgisch Muséum, t. Il, p. 93-101.

(*) Son gi*and-pèrc était noble et natif d* Anvers, d'où il avait été forcé d*émigrer pour cause d*hérésie. Anne-Mario naquit à Cologne en 1607 ot alla s'établir atec son l)ôro À IJtreclit.

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