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CHAPITRE XIII

LES HISTORIENS, LES GÉOGaAPHES ET LES NUMISMATES.

Sous le rapport de la littérature historique, la Belgique n'a pas connu d'enfance, ainsi que le prouvent les trois, grands historiens qui s'y succèdent, à peu près comme Hérodote, Thucydide et Xénophon chez les Grecs f), A leur tête est Jean Froissart f), qu'il suffit de nommer pour avoir tout dit. N'oublions pas cependant qu'il eut pour précurseur Henri de Valenciennes f) et pour maître Jean le Bel {% chanoine de Saint- Lambert, à Liège, Jean le Bel, en effet, l'a inspiré; Froissart lui doit son premier style et les plus belles parties de son livre. Comme Froissart, Jean le Bel peint avec de simples et fortes couleurs; son récit est vif, attachant, plein de charme, comparable, en un mot, à celui de Froissart, dont on admirera toujours l'art de conter, si net et si naïf; souvent même il l'emporte sur son élève en profondeur. Jean le Bel est, pour la Belgique, un grand prosateur de plus, dont elle a droit d'être fière, et qu'elle peut hardiment placer à côté des plus illustres noms littéraires de la France f). H est vrai que, dans son âge mûr, Froissart sacrifia son modèle, qu'il fit table rase de l'imitation et nous donna, dans les dernières

(*) Du RozoïR, Mémoires de la Société (Témxdation de Cambrai^ 1828, p. 15-18.

(*) Né à Valenciennes vers 1337.

(') Hklbig, Annuaire de la Société libre d'émulation de Liège, 1861, p. 361 te suiv.

(*) Né à Li^ le 2 janvier 1338 et mort dans cette ville vers 1400.

(^) Paulin Paris, Bulletins de t Académie royale de Belgique, t. XII, 2, p. 351. — PoLAiN, Les vrai/es chroniques de messire Jehan Le Bel, Biiix., 1663. t. I, p. XXXV. — Conf. DE Reiffenbbro, Bulletin de la Société de Vhistoire de France, t. I, p. 295-299.

ISO I.KS IlISTOniENS, LES G^:0GRAPI1ES ET LES MMISMATES.

années de sa vie (!i00-!i02) (^), une rédaction entièrement nouvelle des premiers livres de ses chroniques f).

Cest ensuite Hnguerrand de Monstrelet qui se présente à notre estime, avec des titres divers. Son ouvrage subsiste en entier; mais Thomme est à peine connu, bien que la ville de Cambrai, dont il fut prévôt et où il résida du temps de la composition de son livre, puisse à ce double titre Tadopler pour un de ses enfants. L'opinion générale est qu'il naquît f) dans le Ponthieu (^), où se trouvait la terre de Monstrelet. Enguerrand tenait encore à la Belgique par la dignité de bailli de Wal incourt f).

Sous le nom de Cliwuiqucs, il a donné, à l'exemple de Froissart, une véritable histoire. Non content d'indiquer les événements, il remonte a leurs sources et les suit dans leurs moindres détails, interrompant sa narration pour appuyer les faits sur des pièces justificatives : édits, déclarations, mandements, lettres, négociations, traités, plaidoyers, etc. Cette manière est, sans contredit, la plus profitable pour l'exactitude; mais combien elle entrave la marche du récit! «A l'exemple de Froissart, Monsti-elet ne se borne pas aux événements qui se sont passés dans un seul pays : il embrasse tout à la fois et presque avec la même étendue ce qui s'est passé en France, en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, en Belgique. 11 rappelle, mais plus succinctement, ce qu'il pouvait savoir des affaires d'Allemagne, d'Italie, de Hongrie, de Pologne, en un mot, des différents Ëtats de l'Europe; quelques-unes même de ces affaires sont traitées plus au long qu'on n'aurait lieu de l'attendre d'une histoire universelle. Elnfîn, quoiqu'il

(*) Voy. H. Bkaunk, Reviie contetnpo7*ame, t. LXVIII, p. 179-182,

(*; Publiée par M. Kei-vyn de Lettonhove. Brux., 1867-1877.

(5; Entre les années 1390 et 1395. Il mourut en 1453.

('*; DxciERapHd Buchon, Chroniques de Monstrelet, 1. 1, p. 2, soutient qu*il naquit dans le Boulonnais. Dans sa Biographie des honiines célèbres du département du Pas-de-Calais, M™« Clôment-Hémery dit, au contraire, qu*il vit le jour, en 1390, à Bn>, village de l'arrondissement d'Arras. (Voy. Mémoires de V Académie d'Arras, 1830, p. 70.)

(*'j Du RozoïR, /. c.

JEAN LE BEL ET FROISSART. MONSTRELET. 18t

semble avoir eu pour objet principal de conserver la mémoire des guerres qui désolèrent, de son temps, la France et les pays voisins, de faire connaître particulièrement les personnages qui se distinguèrent dans les batailles, les assauts, les rencontres, les duels, les tournois, et d'apprendre à la postérité que son siècle a produit autant de héros qu'aucun de ceux qui l'ont précédé, il ne néglige pas de rendre compte des grandes choses, soit politiques, soit ecclésiastiques, qui tombent au temps dont il ne paraît vouloir écrire que l'histoire militaire. On y trouve, sur les conciles de Pise, de Constance et de Baie, des renseignements importants que les auteurs qui en ont écrit l'histoire ont dû lui emprunter pour les combiner avec les autres mémoires sur lesquels ils travaillaient 0. »

Ce que l'on peut reprocher à Monstrelet, c'est la pesanteur de son style : rien, cliez lui, ne rappelle le charme de diction qui distingue Froissart. Toutefois, sa narration ne manque pas de clarté; ses réflexions sont en petit nombre, mais pleines de justesse. Enfin, ce qui est beaucoup plus remarquable, son esprit ferme et judicieux s'élève au-dessus des préjugés de son siècle : ce n'est pas dans son livre qu'il faut cliercher ces faits ridicules de sorcellerie, de magie, d'astrologie, et ces prodiges absurdes qui déshonorent la plupart des ouvrages de ses contemporains f).

Ce n'est pas tout ; les observations auxquelles il se livre dans les récits de batailles, de sièges, de prises de villes emportées d'assaut, indiquent généralement un cœur compatissant aux malheurs du peuple. « Il semble alors s'élever au-dessus de lui-même; son style, d'ordinaire lâche et sans vie, acquiert de la force et de la chaleur. S'il raconte les préparatifs et le commencement d'une guerre, son premier mouvement le porte à déplorer les maux dont il prévoit que les

(*) Daciek, p. 15 et 16. — Du Rozom, p. 45 et 46.

(^) Dacikr, p. 16-24. — Du Rozom, p. 45 et 46. — Conf. Dusevkl, Bulletin dv la Société de l* histoire de France, t. II, p. 226-228.

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classes laborieuses seront bientôt accablées. Peint-il le désespoir des infortunés habitants de la campagne, pillés et massacrés ])ar les différents partis, on sent qu'il en était pénétré et qu'il s'attendrissait en écrivant. L'humanité était le fond de son caractère; on peut y ajouter l'amour de la véi'ité (^) », bien que son affection pour Philippe le Bon l'ait fait accuser de partialité pour la maison de ce prince f).

Troissart et Monstrelet n'appartiennent qu'à l'histoire littéraire ; Commines f), leur successeur, appartient à l'histoire politique. Élevé à la cour de Philippe le Bon, comp.ignon des plaisirs du jeune Charles le Téméraire, il était appelé, selon son expression, à voguer sur la grande mer des affaires humaines (^).

ce Pour apprécier le méi'itc de Commines, mérite isolé dans son époque, dit Philarète Chasles, il faut le comparer aux chroni(iueurs contemporains : à Jean de Troy, dont la plume scrupuleuse notait en style de greffier tous les événements survenus dans Paris, le sermon d'aujourd'hui, l'orage de la veille, et écrivait avec la même bonhomie les détails d'une fête populaire, l'arrivée des ennemis, les bons tours que les dames de la capitale jouaient à leurs époux, et la misère du rovaume. »

Ce qui excite l'étonnement, c'est que voyant la monarchie moderne sur le point de se former, victorieuse de la féodalité et entièrement indépendante de son action temporelle, Commines élève la voix en faveur des peuples et leur reconnaît des droits que les princes sont obligés de respecter. Le premier de ces droits, parce que tous les autres en découlent et le supi)osent, c'est (jiie personne n'étant autorisé à prendre le bien d'autrui, pas plus le roi celui d'une nation qu'un

(^) n ACIER, p. 25. — Du RozoïR, Xoiiveau dictionnaire de la conversation, t. XVIII, p. 76.

(*) D.vciKR (p. 25-32) a coïKîndanr prouvé que dans cette accusation on a beaucoup oxagért';.

{^) N(^ en 1445, au château de Commines. sur la Lys» à deux lieues de Menin.

(*) Du RozoïR, Mémoires cités, p. 48 et 49.

PHIUPPE DE COMMIMES ET JEAN DADIZEELE. i83

simple particulier celui de son prochain, l'impôt doit être voté librement et n'est légitime qu'à celte condition. Mais s'il en est ainsi, il faut que la nation soit représentée par des délégués qui aient mission de parler en son nom et de voter pour elle les sommes jugées nécessaires à l'entretien et à la défense de l'État. Le pouvoir des rois ne doit donc pas être absolu ; il faut qu'il soit tempéré par celui des États généraux. De là la prédilection de Commines pour ces assemblées et la préférence qu'il donne au gouvernement anglais sur tous les autres. Il regarde le pouvoir absolu comme aussi dangereux pour ceux qui l'exercent que pour ceux qu'il opprime; car, ne connaissant plus de frein, les rois ne compteront plus avec les obstacles, n'écouteront plus là voix de la modération et de la sagesse et se précipiteront à leur perte (^).

Si Ton peut admirer, dans Commines, l'homme de génie dont l'œuvre fut involontairement l'expression de l'esprit belge, positif et libre, on chercherait en vain chez lui l'honnête homme et le citoyen (*). Commines a trahi son souverain, son protecteur et sa patrie pour se vendre à un tyran dont il a secondé tous les actes injustes, cruels, perfides et révoltants. Son nom a été justement flétri par la plume indignée de Voltaire.

Dans deux châteaux voisins des bords de la Lys et situés à trois lieues l'un de l'autre, l'on montrait, au xv* siècle, le berceau de deux nobles chevaliers dont la naissance avait été à peine séparée par un intervalle de treize ans : le premier se nommait Philippe de Commines, le second était Jean de Dadizeele f).

Philippe de Commines et Jean de Dadizeele vécurent

(*) Franck, Réformateurs stpublicistes de V Europe, p. 42tî.

(*) Cam. Ficqué, Méinoire sur Philippe de Commines [Mém. cour, de FAcad., in-8«, t. XVI, p. 3, 4 et 13).

(') Mémoires de Jfan de Dadiieele, dans le Recueil de chroniques , documents, etc., concernant lliisioire de la Flandïre occidentale, 3* série, p. i.

ensemble à la cour des ducs de Boui^ogne, mais ils écoutèrent des influences toutes différentes. Tandis que Philippe de Commines jouissait du succès d'une trahison, Jean de Dadizeele se plaçait à la tète des communes flamandes et assurait leur triomphe, que de terribles réveils semblaient avoir rendu à jamais impossible. Néanmoins, Commines a passé à la postérité avec réclafd'un génie immortel. Les éditions de ses mémoires se sont multipliées, et il est devenu, entre Froissart et Machiavel, le représentant le plus habile de la forte littérature historique. Dadizeele avait aussi écrit ses mémoires. Ils ne font pas, malheureusement, un monument littéraire; ils offrent cependant un haut intérêt et ils formeront désormais le titre le plus respectable de Tindépendance flamande au \V siècle. Ce qui peut manquer à Télégance du récit y est compensé par le souvenir d'une vie toute remplie de loyauté, de dévouement, de vertu, et tranchée, en 1481, par un assassinat qui seul aurait suffi pour déshonorer le règne de Maximilien d'Autriche f).

Chastellain n'a pas l'indignation profonde et les haines vigoureuses d'un Tacite; il a, dit M. Kervyn, « un jugement supérieur, qui dépasse celui de la postérité f) ».

Olivier de La Marche, qui proclama Chastellain « son père en doctrine, son maistre en science et son singulier amy, la perle et l'estoile de tous les historiographes de son temps », Olivier de La Marche occupe aux yeux de la critique une place importante entre son maître et Commines. Il est toujours intelligible et clair, et, par ce mérite essentiel, il l'emporte sur le style souvent énigmatique de son modèle. Son œuvre offre un horizon politique moins étendu et, par conséquent, un moindre intérêt que celle de Commines. Quoiqu'il eût été attaché à la cour depuis sa tendre jeunesse, il ne prit jamais part aux affaires importantes et,

(') Reateil cité, p. ii-iv.

(«) Kervvn de Lbttbnhovb, Œuvres cfe Chastellain. Brux., 1863-1865, 1. 1, p. v.

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