‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 32 sur 182 · SON ANTIPATHIE CONTRE LES SCOLASTIQUES · texte numérisé non relu

SON ANTIPATHIE CONTRE LES SCOLASTIQUES

volonté dans des songes et des visions. Tel est lenr orgueil qu'ils se croient dignes d'une destination particulière ('), qu'ils souffrent de voir d'autres véritablement s^iints. Hypocrites et présomptueux, ils se donnent des airs de piété et d'abstinence, et ils s'imaginent être intelligents et sages, tandis qu'ils ne sont que stupides et lourds.

La troisième classe renferme ces esprits subtils qui veulent être les plus grands philosophes de la terre et dont tous les exercices consistent à argumenter sur les Écritures autant qu'ils osent le faire. Quant aux hommes qui mènent une vie simple ou une vie dure, une vie de pénitence, ils les regardent comme des animaux, comme des ânes bâtés. Extérieurement très lourds, ils ont des manières très hautaines envers leur prochain. Ils aiment a soigner leur ventre en toutes choses, et ils veulent qu'on les estime et vénère par-dessus tous. C'est là une erreur, une illusion conunune â ces mortels habiles et fins qui se complaisent et s'élèvent dans l'art savant de la philosophie naturelle. Leur moi, voila leur idole, et cette idolâtrie provient de ce qu'ils se figurent n'être qu'une substance avec Dieu f).

Ces antipathies de Ruysbroeck pour les scolastiques se comprennent. Comme tous les mystiques, il ne voyait (|ue le christianisme, et celui-ci, il le plaçait dans la pratique de toutes les vertus chrétiennes. Voilà pourquoi, â ses yeux, les moins chrétiens de tous les hommes étaient les scolastiques, qui avaient engagé le christianisme dans une voie de puérile discussion métaphysique. D'un autre côté, leur philosoi)hie, en proclamant Aristote le maître unique d'une science achevée, faussait la pensée d' Aristote. Aristote, s'il eût assisté aux débats de l'école, eût répudié cette doctrine étroite et applaudi â ses contradicteurs f). »

Pour Ruysbroeck, comme pour tous les théologiens mysti-

(*) Manuscrit cité et Werken, p. 275 et 276. («) Maaiiscrit cité et Werheîi, p. 277-280. (-»; RENA.N, Vie de Jésus, p. 444, 446 et 447.

114 RrVSBUOECK ET LE MYSTICISME.

ques, une triple voie conduisait à la perfection chrétienne : la purification, rillumination et l'union des fidèles (^).

Il est aisé de s'apercevoir que ce mysticisme de Ruysbroeck pèche par les mêmes défauts que tout mysticisme contemplatif. En effet, il se précipite en aveugle et en lâchant toute bride à rimagination, dans les plus profonds abîmes de la contemplation, pendant que toutes les notions de la connaissance réelle et rationnelle s'éteignent. Il lutte d'une manière surnaturelle pour atteindre à ce monde placé en dehors de la réalité, au monde des anges; il regarde la lumière divine jusqu'à ce que la force visuelle soit épuisée, jusqu'à ce que l'œil terrestre voie sans savoir ce qu'il voit. Si la mystique panthéiste veut que l'homme devienne, nqn pas un chrétien, mais un Christ, la mystique théiste contemplative, non satisfaite de l'état de la foi, veut que l'homme entre en pleine contemplation. Ce n'est pas tout : la mystique de Ruysbroeck, qui prétendait non seulement à être chrétienne, mais encore ecclésiastique, n'a rien de déterminé, de positif pour l'idée de la rédemption et de l'expiation ; elle ramène tout à l'influence de la grâce et de la liberté qui s'ouvre à la grâce. Ruysbroeck se disait : L'homme n'a qu'à vouloir pour être bon et divin ; s'il veut l'amour, il l'a ; s'il veut Dieu, il l'a. De même que pour respirer l'air on n'a qu'à respirer, de même l'homme n'a qu'à ouvrir son intérieur pour recevoir en soi le divin présent partout f).

Ce n'est pas que Ruysbroeck, à la manière des panthéistes, niât ou justifiât le péché; loin de là, il en jugeait même très sévèrement les diverses manifestations; mais il n'en appréciait pas convenablement l'importance et la signification en général. Ses regards qui se perdaient dans la contemplation, qui n'étaient fixés que sur Dieu et les types célestes, dédaignaient ces ombres de la terre qui se font connaître à tout homme qui agit, fût-il môme un mystique. En dehors de ces

(') Engelhardt, p. XI.

(«) Id., p. 221 et 234. — Ullmanx, p. 49 et 50.

Page 1