‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 33 sur 182 · RUYSBROECK EST CRITIQUÉ PAR GERSON · texte numérisé non relu

RUYSBROECK EST CRITIQUÉ PAR GERSON

défauts, on est forcé d'assigner à la mystique de Ruysbroeck une grande profondeur, une plénitude vitale souvent très poétique, une gi'ande vérité d'expérimentations internes, et des points de vue infiniment plus élevés que ceux de la mystique panthéiste et hérétique. Il est vrai qu'il y a, dans ses livres, des passages qui semblent enseigner l'absorption complète de l'individualité humaine par la substance et ramener pai* là à la mystique du libre esprit ; car, suivant le docteur extatique, les personnalités rationnelles sont, dans leur essence la plus intime, les images de Dieu et éternellement en Dieu. « Or, dit-il, ce qui est en Dieu est Dieu. » Aussi un de ses principaux ouvrages {Sur Vornemcnt des noces spirituelles) fut-il censuré pai* Gerson, chancelier de l'univei-sité de Paris et l'âme du concile de Constance (1405). Gerson reprocha, entre autres, à Ruysbroeck d'avoir avancé que rhomme, sur cette terre, dans l'état de contemplation parfaite, non seulement peut voir Dieu par une clarté divine, mais que l'àme elle-même est cette clarté, qu'elle perd alors son existence propre et rentre transformée et perdue dans son essence originelle, et ne faisant plus qu'un avec Dieu 0.

La censure de Gei'son était justifiée par ce fait que la doctrine de Ruysbroeck peut donner lieu à des malentendus contraires à la philosophie, à la religion et à la morale. Mais Ruysbroeck n'était pas personnellement panthéiste et il ne laisse échapper aucune occasion pour s'en défendre. Il est vrai que, dans ses méditations, il pai't de l'idée de l'absolu, qui est l'unité dans son être et la trinité dans son action et dans sa vie, et il ramène le but de l'homme au renoncement à toute créature pour rentrer, par la contemplation, dans l'absolu. Dieu, selon lui, est le principe de l'existence du

(*) Voyez : Gersonit epistda ad Fr, Bartholom, Carthitsienseyn svper iertia paHe libri Jo, Ruysbroeck de omcUii spiritiialium nuptiarum (Gerson opp., éd. Dupin, 1. 1» p. 59), et le remarquable article de la Biographie wiiverseile sur Ruysbroeck. — Voyez aussi Ullmânn, p. 52. — Engeluardt, p. 265-271.

lie UUYSBUOECK ET LE MYSTICISME.

moiulo; il est dans le inonde; mais, suivant une expression empruntée au langage métaphysique moderne, le mystique brabançon reconnaît tout a la fois rimmanence et la transcendance de Dieu. Dans sa pensée, Dieu est immanent au inonde en ce qu éternellement il agit par ses personnes divines sur le inonde et y déborde pour ainsi dire, eu ce qu'il habite originairement dans les esprits créés et s'unit d'une manière inlime aux hommes pieux; d'un autre côté. Dieu est transcendant, car éternellement il repose en sa propre essence ; il a l'entière possession et la pleine jouissance de sa divinité et des personnes qui la composent; il est indépendant du monde, au-dessus de toutes les créatures et, par conséquent, essentiellement et éternellement différent de l'homme (^).

Do cette conception au panthéisme, il y a un abîme. Ce que l'on peut reprocher à Ruysbroeck, c'est que, par ses expressions, il semble flotter entre le théisme et le panthéisme; c'est qu'il pèche par un manque de précision et de clarté. Cela se comprend, du reste, chez un homme qui voulait représenter par la parole les moments les plus insaisissables de la vie contemplative et extatique. Il y a peu de mystiques qui se soient élevés autant que lui dans les regions obscures de la contemplation et qui aient fait de plus grands efforts pour se procurer des intuitions du monde invisible. Aussi le Liégeois Denis le Chartreux, auteur mystique du xv'^ siècle, l'appelle-l-il un second Denis l'Aréopagite, et des amis de ses ouvrages lui ont-ils donné de bonne heure le surnom de docteur extatique par excellence. Le vol de la contemplation renq)orte au delà des bornes de toute pensée; l'union avec Dieu, telle que d'autres mystiques la décrivent, comme dernier terme que l'àme puisse atteindre, n'e^st, pour lui, qu'une transition à un état super-essentiel, quoique, dans cet état, l'àme reste créature différente de Dieu. Son

(*) ScuMiDT, Mémoires des sciaices morales et politiques. — Ullmann, p. 52 et 53.

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