RUYSBROECK ATTAQUE LA CORRUPTION DU CLERGÉ
sang. Que les temps sont changés ! Ceux qui possèdent à présent l'héritage du Christ et les biens de l'Église sont inquiets, remuants, ensevelis dans les choses du monde et oublieux de leurs devoirs. Ils prient encore des lèvres ; mais leur cœur ne comprend ni le sens de leurs paroles, ni les étonnants mystères de l'Écriture, ni les sacrements, ni la sainteté de leurs fonctions. Ils sont gras et stupides, et pas la moindre lueur de la vérité divine, pas plus que la moindre vertu ne les pénètre (^)... Il y a d'innombrables moines mendiants; mais il y en a peu qui suivent les statuts de leur ordre ; ils veulent se faire passer pour pauvres et, au besoin, ils mangeraient le pays à sept milles à la ronde de leurs couvents.
a Les religieuses, pimpées, sortent de leur couvent, comme si elles avaient à servir le monde et le diable ; aux moines et aux nonnains le cloître est une prison et le monde un paradis. Desen luden es haer cloester een kerkere ende die wereld een paradijs(^. »
a Les prélats ne sont pas exempts de ces défauts ; la plupart d'entre eux ne s'occupent guère du service divin. Les honneurs et l'argent les frappent de cécité, au point que la plupart d'entre eux ne connaissent plus la vertu. Dans leurs tournées diocésaines, ils se font accompagner par des escadrons de cavalerie ; ils étalent un luxe de domestiques et de table tel, qu'il est difficile de s'en faire une idée. Ils ne pardonnent que les péchés de ceux qui savent payer; après quoi, les plus grands coupables peuvent de nouveau servir Satan. C'est ainsi que chacun a ce qu'il veut : le diable Tàme, l'évêque l'argent et les imbéciles leurs satisfactions (^. Tout est au plus offrant et dernier enchérisseur : pour de l'argent on a lettres d'absolution et indulgences plénières.
(*) Die expositie van den Tabemaecle des Orconscaps, etc. (Ms do la Bibl. Bourgogne, n° 15136.) — WiLLEMS, Bcîgisch Muséum, t. IX, p. 159.
(*) Manuscrit cité et Werken van Jan Yan Ruusbroeck, t. IV, p. 110 et 1 1 1, édit. de David. — Ullmann, p. 57 et 58.
0 « Endo aldus heeft jegholjc dat Iii begheert : die duvel, die ziele, die bisscop *tghclt, die dœre [donime) mensche syn coite ghenoechte. » (Manuscrit cité.)
124 niYSBUOECK ET LE MYSTICISME.
La contagion a envahi la religion et les prêtres du monde entier (^). » .
On voit par tout ce qui précède que si, d'un côté, Ruysbroeck était un contemplateur mystique, de Tautre, il était un réformateur pratique. Ces deux éléments se retrouvent dans deux hommes sur lesquels il a exercé une grande influence, Tauler et Gérard Groot f).
Ruysbroeck remplaçait par l'observation, par les expériences intimes, ce qui lui manquait sous le rapport de la logique : il communiqua cette manière à Tauler et à Gérard Groot. Sans cesse dévoré du désir de savoir de quelle façon l'homme pourrait arriver au premier et au dernier échelon de toutes choses : à Dieu, il veut initier ses contemporains aux efi*orts qu'il a faits et à ceux qu'ils doivent faire eux-mêmes pour y atteindre : de là, la richesse et l'immense variété de ses contemplations; car, dans la méthode d'enseignement qu'il suivit, il était forcé de tenir compte de tout, de la diversité des tempéraments, de l'influence des corps célestes, des erreurs, des préjugés et des vices de son temps. La base fondamentale de ce qu'il écrivait et prêchait, c'était l'essence de l'homme, l'essence de la Trinité et l'action de la Trinité sur l'homme. Aussi, quand il parle de Dieu, quand il développe la Trinité, quelles vives et brillantes images il étale à nos regards, depuis les abîmes les plus profonds de la créature et depuis les cieux des cieux jusqu'aux caractères et aux passions des hommes ! Et comme il les connaît, ces caractères et ces passions! Quels coups d'œil il jette jusque dans les plis et les replis les plus cachés du cœur humain ! Puis, comme il sait ramener dans les sentiers de la foi les frères égarés par le monde ! Quels trésors de science et de morale il leur ouvre, trésors qu'il puise dans les Pères de l'Ëglise et dans les docteurs du moyen âge f).
(') • Ende hecft besmet aile die religie endo aile dat paepschap der werelt. » (Ms cité.)
0 Ullmann, p. 59 et 60.
(•) Enoelhardt, p. XIII, 170-172.