ROUGE-CLOITRE
Saint-Augustin y cultivèrent avec ardeur la théologie et riiistoire, et la calligraphie et les enluminures ne furent point négligées. Ce couvent se forma une bibliothèque considérable, où les savants bénédictins Martène et Durant trouvèrent beaucoup de documents intéressants qui, depuis, ont enrichi la bibliothèque de Bruxelles. Successivement agrandi et embelli depuis le xv® siècle, Rouge-Cloître fut supprimé, en 178i, par Joseph II, puis vendu en 1796. Une partie du bâtiment a disparu, entre autres l'église, qui binila en 1834; les corps de logis élevés au x\f siècle avec leurs larçes fenêtres à cintre surbaissé sont restés debout. Le moulin à eau, dont la duchesse Jeanne de Brabant avait autorisé rétablissement en 1598, sert actuellement à une teinturerie (^).
Outre les occupations dont je viens de parler, les chanoines de l'ordre de Saint-Augustin s'exerçaient particulièrement à corriger le texte de la Vulgate, et ils y réussirent si bien qu'ils reçurent l'approbation du concile de Constance. Comme c^s chanoines et les frères de la vie commune avaient toujours été unis pai* les liens les plus étroits, il est arrivé souvent qu'on les a confondus. Mais, par la nature des vœux solennels de religion, les premiers différaient radicalement des autres f).
Les prêtres et les frères de la vie commune augmentèrent encore la célébrité de leur nom, de leurs vertus et de leurs talents, lorsque, vers le milieu du xv* siècle, ils ouvrirent des écoles publiques pour l'instruction de la jeunesse. Comme, à cet effet, ils avaient pris pour patrons saint Grégoire et saint Jérôme, et que les maisons qu'ils habitaient portaient presque toutes ces noms, on donna aussi aux clercs la désignation de frères de Saint-Grégoire et de Saint-Jérôme ou Hiéronymites f).
Il y avait alors à Liège une institution de bons enfants {domus
(*) Wautkrs, ffist, des environs de Bruxelles, t. III, p. 353-358. (') Dklprat, p. 213-222. — Lambinet, p. 336. p) Lambinet, p. 340 et 341.
bonornm puerorum), sous la direction de quelques chanoines; mais elle était devenue un réceptacle de femmes publiques (pnhlicarum mulicrum receptaculum). Réformée par un frère de De venter, sous l'épiscopat de Jean de Heinsberg (i 424-1428), elle prospéra quelque temps, puis retomba dans la plus scandaleuse immoralité. L'évêque la changea en un couvent de Windesheim.
En 1495, il s'établit à Liège une maison d'Hiéronymîtes, sur le modèle de celle de Bois-le-Duc, là même où est aujourd'hui l'université. En 1521 , cet institut comptait 1,600 élèves, des rangs desquels sortit Jean le Plaisant, de Saint-Trond, auteur d'un poème en vers sur les aventures d'un moine gras : Ptigna porcorum. En 1581, les Jésuites s'emparèrent de l'établissement et de ses revenus f).
Dans leur école de Liège, les frères essayaient, au moyen de l'étude des anciens et de l'introduction de grammaires plus rationnelles que celles du moyen âge, de débarrasser la langue latine des barbarismes dont elle était alors encombrée. Ils donnèrent à leurs écoles une organisation très remarquable pour cette époque de tâtonnements et de recherches; ils furent les premiers peut-être en Europe à dresser le plan d'un enseignement divisé en stades progressifs, reliés entre eux par l'unité du but. Quoiqu'elle fût incomplète et imparfaite sous plusieurs rapports, cette organisation valait cependant mieux que l'absence de plan et le morcellement des forces; elle reposait sur des principes vrais : l'unité de la méthode et la marche progressive d'une instruction formant un ensemble régulier. L'école des frères, qui, conformément à l'esprit du temps, mettait en première ligne l'enseignement du latin, était divisée en huit classes : dans la première, alors la plus basse, les élèves apprenaient à lire et à écrire, à décliner et à conjuguer; dans les trois suivantes, on leur enseignait les différentes parties de la
(*) Delprat, p. 170-173.
ÉCOLES DES FRÈaES EN BELGIQUE. i4i
grammaire latine, en y joignant l'explication de quelques auteurs et des exercices de style; en quatrième, on leur donnait les éléments du grec. La grammaire grecque était achevée en cinquième; dans cette même classe, commençaient les leçons de rhétorique et de dialectique, qui étaient continuées en cinquième et complétées par l'indication de la ratio imitandiy c'est-à-dire des règles à suivre dans l'imitation des auteurs classiques. En septième, on expliquait VOrganon d'Aristote et quelques traités de Platon; on donnait d'après Euclide des notions de mathématiques, et Ton y ajoutait les éléments du droit. Dans la huitième, enfin, on y préparait les élèves à l'étude de la théologie. Des exercices de composition, de déclamation et discussion remplissaient une grande partie des leçons des deux classes supérieures. Dans celles-ci, les différentes matières étaient confiées à des professeurs spéciaux, tandis que les six autres classes n'avaient chacune qu'un maître. Le recteur, chargé de veiller à l'unité de la méthode et à la progression de l'enseignement, était placé sous l'autorité du chef de la maison des frères (^).
En 1433, les frères de Deventer fondèrent une maison à Louvain : elle prospéra, mais sans avoir l'importance de celles de Hollande f).
Gand avait déjà vu, en 1429^ s'établir dans ses murs un couvent d'Hiéronymites, dont l'enseignement attira de nombreux élèves, au nombre desquels figure le célèbre enlumineur Josse Bade, d'Assche, l'ami d'Érasme. Mais, lors de l'établissement des nouveaux évêchés sous Philippe II, les revenus de cette institution furent consacrés à l'entretien de l'évéque, et, en 1578, son local devint une maison de fous p).
Le 15 mai 1422, Philippe, fils naturel de Philippe Von den Heetvelde, d'une ancienne famille noble, fonda à
(') ScHMiDT, La tie et les travaux de Jean Sturùi^ p. 3 et 4. (*) Delprat, p. 173-175.
(»; Id., p. 175-177.
Bruxelles, rue de la Putterie, un couvent de frères de la vie commune qu'il avait fait venir de Zwoll pour leur confier rinstruction de la jeunesse et la copie des manuscrits. En iiSO, Hugues, fils de Philippe, les installa dans une maison près de l'église de Saint-Gëry, qui, dans la suite des temps, fut démolie. Ils y élevèrent une chapelle dont le grand autel fut consacré, le 12 juin 1481, en l'honneur de la Trinité, de la Vierge et des saints. Le nouvel et l'ancien établissement étaient connus sous le nom de Nazareth. Ce fut à cette communauté que Bruxelles dut ses premières impressions typographiques (1476). Lorsqu'elle voulut ouvrir une école, elle rencontra des obstacles qui ne furent levés que le 29 juillet 1515.
Le gouvernement autorisait les frères à enseigner la grammaire, la logique et la nmsiijue à leurs domestiques, à leurs commettants, aux pauvres demeurant dans leur maison, à soixante enfants de la ville et à tous les étrangers, pauvres ou riches, qui désireraient recevoir leurs leçons. Pour les indigents, l'instruction devait être gratuite. Les frères comptèrent bientôt environ deux cents élèves, dont quelques-uns appartenaient aux plus hautes classes de la société, et dont plusieurs, tel que Jean Le Mire, évêque d'Anvers, ont illustré leur patrie. Cette école avait trop de succès pour ne pas être exposée aux attaques de ceux qui voulaient faire de l'instruction un moyen de gouvernement. A la demande de Granvelle, qui lui avait fait représenter la nécessité d'établir à Bruxelles un séminaire, le magistrat céda à cet efTet le couvent de Nazareth et ses biens, en se réservant sur le nouvel établissement un droit de surveillance semblable à celui qu'il exerçait sur l'école (^). Dans les troubles du xvi^ siècle, la maison fut destinée à l'éducation et à l'entretien de cent garçons nécessiteux professant le calvinisme (15 novembre 1580). Cinq ans après, elle fut rendue aux frères, preuve évidente
(') Résolution du 13 septembre 1569.
GÉILVRD ZERBOLT RÊP^II^'D l'ÉTLDE DE LA BIBLE. 143
que le séminaire n'avait pas réellement été institué. Les Urbanistes ou Riches-Claires, dont le monastère, fondé en 1545, et longeant le rempart depuis la porte de Hal vers Test, avait été démoli en 1378, obtinrent, dix ans aprçs, cette même maison de Nazareth qui, dès lors, porta leur nom. Une rente viagère de 240 florins fut assignée au dernier recteur de l'institution, Henri Gheysels. La modeste demeure élevée en 1481 ne suflît pas longtemps aux Riches-Claires : le l*' septembre 1665 fut posée la première pierre d'un nouvel édifice, petit, mais régulier et d'un style peu commun, tel qu'il existe encore f).
Une maison d'Hiéronymites, enseignant avec succès la langue latine à de nombreux élèves, était établie à Grammont, ville alors très florissante ; mais elle disparut au milieu de la tourmente du xvi*" siècle (^.
Un contemporain de Florent Radewyns, Gérard Zerbolt, de Zutphen f), formé dans l'école de Deventer, donna une plus vive impulsion à la copie et à la conservation des manuscrits rares qui ornaient la bibliothèque de cette ville. Il se distingua par son zèle dans la propagation de la Bible en langue vulgaire. Il écrivit à ce sujet un livre curieux (^, dans lequel il s'appliquait à démontrer que tous les laïques pouvaient s'instruire eux-mêmes dans l'Écriture sainte, dont la simplicité n'avait besoin ni d'érudition, ni d'arguties. « Et pourquoi, dit-il, les éloigner de cette lecture, alors qu'elle doit servir de correctif aux lectures profanes de la Guerre de Troie, du Roland furieux, de la Belle Diane et autres histoires romanesques? Les plus illustres pères de l'Église, les Jérôme, les Augustin, les Grégoire, les Chrysostome, n'ont-ils pas sans cesse excité les laïques à l'étude de la Bible? Certes, ils ne l'auraient pas fait s'ils y avaient vu quelque danger. La nature
(') Lambinet, p. 341-347. — Delprat, p. 177-179. — Henné et Wauters, Histoire de Bruxelles, t. III, p. 168-170. (*) Delprat, p. 180.
(») Né en 1367, mort en 1396.
(*) De utilitate lectionis sacrarum littcrarum in lingua milgari.
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même des choses veut que les laïques lisent le livre sacre dans leur langue maternelle. Originairement, ce livre était écrit tout entier dans la langue comprise de ceux à qui il était destiné. L'Ancien Testament en hébreu pour les juifs; le Nouveau Testament en grec, à Texception de Tévangile de saint Mathieu et de la lettre aux Hébreux, qui sont écrits en hébreu f ), et d'après quelques-uns la lettre aux Romains, qui était en latin. Or, s'il n'était pas permis de lire la Bible dans la langue courante, pourquoi les prophètes et les apôtres se seraient-ils servis de la leur? Pourquoi saint Paul et saint Mathieu n'auraient-ils pas employé, chez les juifs, le grec, le latin ou tout autre idiome non usité, et chez les Grecs la langue hébraïque? Bref, les juifs ont la Bible en hébreu, les Chaldéens en chaldéen, les Grecs en grec, les Arabes en arabe, les Syriens en syriaque, les Goths en gothique, les Égyptiens, les Indiens, les Russes, les Slaves, les Gaulois, tous les peuples la possèdent dans leurs langues respectives, pourquoi, nous autres Germains (Allemands, Flamands, Hollandais) ne l'aurions-nous pas en germanique? La lecture de la Bible considérée en elle-même ne saurait être mauvaise; car elle est pour l'homme un élément principal du bien. Au surplus, elle n'est défendue ni en théologie ni en droit. Au lieu donc de détourner les Allemands et les Flamands de la lecture de ce livre, il est préférable de les y exciter C). »
Rien de plus remarquable que le jugement de Zerbolt sur les rapports de la Vulgatc avec le texte biblique : « En hébreu et en grec, dit-il, l'Écriture sainte est beaucoup plus authentique qu'en latin, car il faut toujours rectifier et corriger la traduction latine sur le texte hébraïque et le texte grec, s'il se rencontre des ambiguïtés dans la langue latine f) ».
Zerbolt recommande aussi les livres de prière écrits en langue vulgaire {^.
(*) La critique moderne nie pour la lettre aux Hébreux le texte hébraïque. (*) Revius, Daventriatiiustrata, p. 41-55. — Ullmann, t. II, p. 115-122. p) Revius, p. 53. — Ullmann, p. 121 et 122. (*) Revius, p. 55-58.