PRÉDICATION DANS LES LANGUES YLLGAIKES
H est incontestable que les principes et les exemples des frères contribuèrent à rendre de plus en plus général Tusage de celte langue dans le domaine de la religion, et par là frayèrent les voies à la Réforme du xvi* siècle et à l'émancipation des nationalités, en les détachant de la langue et de la civilisation latines Q.
Les prédications des frères dans la langue populaire y contribuèrent également : au commencement, ils se servirent littéralement des grands modèles de l'éloquence chrétienne, des Chrysostome, des Augustin, des Grégoire P% des Bernard de Clairvaux. Quelle impression devaient produire ces paroles du premier de ces orateurs : « Je vous dis donc : que les hommes prient eu tout lieu, levant les mains pures, sans colère et sans contention (I, Tim., Il, 8). Partout nous pouvons lever les mains saintes, car toute la terre est devenue le sanctuaire de Dieu. Vous me demandez comment un ouvrier peut se rendre trois fois par jour à l'église pour prier ; je vous réponds : Rien de plus facile ; si vous ne pouvez pas vous rendre à l'église, priez au milieu de vos occupations ; il ne s'agit pas autant de la voix que du cœur, pas autant de l'élévation des mains que de l'état de l'àme, pas autant de l'attitude que du sentiment. Nous ne vivons plus sous l'Ancien Testament. Partout où vous serez, vous aurez devant vous l'autel, le couteau du sacrifice, le sacrifice même, parce que vous êtes vous-même le prêtre et le sacrifice. Le temps et le lieu ne vous seront pas des obstacles f). »
Ils aimaient aussi à citer saint Jean Chrysostome et saint Jérôme recommandant la lecture de la Bible, et saint Augustin se prononçant contre les adorateurs des images ().
Les homélies de saint Grégoire V^ ou le Grand, imprimées en 1497, étaient traduites et répandues partout. Élevé au pontificat en 590, ce pape a laissé à ses successeurs les plus
(*) Ullman?^, p. 123 et 124.
(') MoNTYN, Geschiedents der he^vcorming in de Nederîanden ; XvnhQm \%QS, t. I, p. 82.
(^) ID., ibid., p. 82.
146 IXS FRtllES DE LA VIE COMMUER.
grands exemples de zèle et de vertu pastorale dans le gouvernement de l'Église. La charité évangélique le dirigeait principalement; les biens de TÉglise, il se plaisait à les appeler le bien des pauvres. Il désapprouvait Tadoration des images des saints; il n'était pas même pour la vénération du crucifix. Il disait que le souvenir du Christ suffisait pour remplir le cœur d'amour pour lui (^). La Bible était à ses yeux la pierre de touche de la vérité chrétienne f).
Quanta saint Bernard, né en 1091, ses sermons furent imprimés en 1475. Il avait prédit que les abus de la papauté la conduiraient à sa raine; il avait demandé qu'elle renonçât à son pouvoir temporel pour ne gouverner que l'empire des âmes. Il plaçait la révélation du Nouveau Testament au-dessus de celle de l'Ancien ; il reconnaissait non à l'Ëglise, mais à Dieu le pouvoir de pardonner les péchés; pour lui, la vénération des saints consistait dans leur imitation, et le culte extérieur, sans la pitié du cœur, était de nul effet. Pei*sonne plus que lui ne réprouvait les persécutions des hérétiques de son temps (les Cathares). « Il faut, disait-il, les prendre non par les armes, mais par des raisons. Contentons-nous de les réfuter pour les ramener dans le giron de l'Église f). »
Un des élèves les plus célèbres sortis du fralerhuis de Gouda fut Jean Standonck, nommé en 1485 principal du collège de Montaigu (à Paris), fondé, au xiv* siècle, par deux membres de la famille Montaigu, dont l'un était archevêque de Rouen. Les libéralités réunies de ces deux bienfaiteurs assuraient une somme annuelle de dix livres de rente pour l'entretien et la nourriture de chaque élève. Mais le désordre et la mauvaise administration du collège furent tels qu'en 1483 ce produit ne s'élevait qu'à onze sous de rente. Ce fut à cette époque qu'il passa entre les mains de Standonck, une des figures les plus originales que four^
(*) MONTYIf, p. 83.
(*) Id., ibid.
(3) Id., p. 86 et 87.
JEAN STÂ^IDONCK HLFORME LA PÉDAGOGIE. 147
nisse Thistoire de la pédagogie. C'était un homme d'un caractère ardent, d'une force de volonté peu commune et d'une opiniâtreté extrême. Il était fils d'un tailleur de Malines. Venu à Paris sans autre ressource qu'une lettre de recommandation pour l'abbaye de Sainte-Geneviève, il y fut admis à titre de charité, payant toutefois l'hospitalité des moines par des offices domestiques qu'il remplissait à leur service, et trouvant de cette manière le moyen de puiser aux écoles de Paris cette instruction, dont le goût décidé l'avait attiré au sein de la capitale. On raconte qu'à cette époque de sa vie, il mortait, un livre à la main, dans le clocher, pendant les nuits claires, pour y étudier aux rayons gratuits de la lune. Devenu, en 1485, principal de Montaigu,il put y rétablir l'ordre, fonder douze bourses nouvelles et subvenir à toutes les dépenses. Mais il ne réalisa ces bienfaits qu'en imposant aux écoliers une discipline plus que Spartiate, et en leur léguant, pour ainsi dire héréditairement, la vie de labeurs et de tribulations que lui-même avait traversée. La règle de la maison était effectivement des plus austères. Tâches ardues, jeûnes fréquents, maigre pitance, discipline rigoureuse, telle était la condition, devenue proverbiale, des écoliers de Montaigu ; condition que résumait spirituellement leur devise traditionnelle : Motis aaitus, ingcniinn acutiim, dentés acuti (^). Vêtus d'une cape de gros drap, ouverte par devant et surmontée d'une cagoule qui se fermait par derrière, le peuple les surnommait les pauvres capelies de Montaigu, et jouniellement on les voyait prendre part aux distributions de pains que les chartreux du voisinage faisaient aux indigents. Ërasme, à l'âge de vingt-cinq ans, avait étudié à Montaigu sous l'autorité de ce même Standônck : il connut par expérience les rigueurs de cet asile. Dans un de ses ingénieux colloques, où l'idée philosophique circule sous l'enveloppe légère d'une forme frivole : le dialogue de la chair et
{*) Vallet db VmiviLLE, Histoire de T instruction ptiblique en Europe ; Paris, 1852, p. 164.
iiS LES FlifcRES DE LA VIE COMMUEE.
(lu poisson, il stigmatisa en termes piquants les traitements inhumains, le gîte insalubre, la nourriture malsaine, par lesquels il vit lui-même sa santé compromise pour le reste de sa vie ; et, passant de ce propos à des considérations plus élevées, il glisse, à l'adresse de l'éducation de son temps, les traits acérés d'une critique hardie (^). » Remarquons que le fameux Ignace de Loyola avait étudié la grammaire dans l'établissement de Standonck.
Louis XII, roi de France, ayant répudié Jeanne, sœur de Charles VIII, pour épouser Anne, duchesse de Bretagne, Standonck s'opposa catégoriquement à cette volonté du roi et soutint que ce mariage était contre la loi de Dieu. Ce fut pour cette résistance qu'il encourut la disgrâce du monarque et fut banni du royaume.
Le savant Brabançon rentra dans sa patrie, et passant par Cambrai et par Valenciennes, il s'y arrêta quelque temps, y visita les lieux où la jeunesse recevait l'instruction et conçut ridée d'y apporter des améliorations (1495). De là, il partit pour Malines, où, se souvenant des misères de ses jeunes années, il fonda pour les enfants pauvres un fraterhuisj en y appelant les frères de Deventer, de même qu'à Louvain et à Gand. Cette dernière ville fournit, bientôt après, des sujets qui s'établirent à Cambrai. Il leur procura aussi un établissement à Paris, au collège de Montaigu, et l'on prétend que les règlements qu'il y dressa fournirent à saint Ignace, le plan de sa célèbre compagnie f).
Ce fut pendant l'épiscopat do Jacques de Croy, en 1505, que cinq clercs de la vie commune venus de Gand commencèrent à enseigner publiquement au collège des bons enfants, tenu auparavant par des prêtres séculiers qui portaient le nom de frères eseotiers de Saint-George. Ils s'établirent dans
(*) Vallkt, p. 1G4 et 165.
(•; Delprat, p. 125, 126, 180 et 181. — BuL.i2US, Histm-ia imivcrsitatis Parisicnsts, t. V, p. 900. — A. Dinaux, Méritoires de la Société d'étnalation rfc Cam' brai, 1823, p. 223.