CHAPITRE V
Presque tous ceux sur qui Wessel avait exercé de l'influence étaient des humanistes. En effet, les études classiques se trouvaient aux Pays-Bas entièrement liées aux études théologiques. Mais elles y eurent des résultats tout différents qu'en Italie et en France : elles se firent les auxiliaires de la foi, et l'on y chercha les avantages que la religion pouvait en retirer. Ce qui n'avait produit, chez les uns, qu'un certain raffinement d'idées parfois minutieux et superficiel, pénétra toute la vie des autres, échauffa leurs cœurs et prépara leurs esprits à de plus vives lumières. Les premiers restaurateurs des lettres en France et en Italie se signalèrent par le scepticisme et par le mépris des doctrines évangéliques; ils produisirent une opposition incrédule et licencieuse, tandis que les écoles de la Hollande et de la Belgique, occupées d'une théologie profonde, furent pleines de foi et d'enthousiasme. Là, on sapait les fondements mêmes du christianisme; ici, on les rétablissait. Il se forma dans les Pays-Bas une réunion remarquable d'hommes libres, savants et généreux , qui s'efforçaient de rendre la science utile h la religion. Les uns apportaient à l'étude^ la foi humble des enfants ; les autres un esprit éclairé, pénétrant, disposé peutêtre à franchir les bornes d'une liberté et d'une critique orthodoxes; mais les uns et les autres contribuèrent à déblayer les parvis du temple obsti-ués par tant d'abus (^).
(') Hamelmanni op. ffenealoffico-historica,Lemgov. 1711, p. 321. — Melanchtonis dedam.^i, I, p. 602. — Mkrle d'Aubigné, Histoire de la Réforme, 1. 1, p. 132-133. — . Hagkn, p. 132-133. — GiBSELKB, t. II, 4, p. 511-513.
Il n'en pouvait être de même en Italie. Là, le néo-platonisme et récleclisme allaient jusqu'à nier rimmortalité de l'àme. Marsile Ficin, qui avait pour Platon un culte idolàtrique et faisait brûler une lampe devant son image, assimilait le Crilon à un second Évangile. Pomponace, lui (1475-1525), professait ouvertement l'athéisme (^). On comprend, dès lors, que l'Église, en Italie, ne pouvait laisser à l'étude de l'antiquité classique qu'une part d'action bien faible sur la théologie, science qui, dans ce pays, n'était étudiée que dogmatiquement. L'Église regardait, en général, les anciens comme des païens aveugles et obstinés, qui ne pouvaient avoir aucune autorité dans les questions religieuses. On ignorait, d'ailleurs, presque entièrement l'exégèse biblique, ce puissant moyen par lequel la littérature grecque et romaine devait avoir tôt ou tard une influence puissante sur la théologie, et même opérer une des plus grandes révolutions dans ce domaine de la science. Il est vrai que Laurent Yalla avait fait un essai de critique de l'Ancien Testament; mais cet essai, bien faible, ne fut pas suivi d'autres études plus fortes. Il est vrai encore que l'Italie possédait quelques orientalistes habiles; mais ils n'influèrent pas non plus sur l'exégèse, la plupart d'entre eux appliquant leur science à la théosophie juive, connue sous le nom de Kabbale. Ce fut , à certains égards , un bonheur pour la renaissance des lettres, parce que les théologiens, s'ils avaient pu en redouter quelque chose, s'y seraient opposés de toutes leurs forces et, de cette manière, auraient empêché la propagation de la lumière nouvelle. Dans la situation où ils se trouvaient, lorsqu'ils concevaient quelque doute sur l'orthodoxie de cette propagande, ils s'en consolaient en disant que les Pères de l'Église, tels qu'Eusèbe et Augustin, s'étaient activement occupés de l'étude des anciens, que par la Renaissance, les livres des Pères avaient eu aussi les avantages d'une circulation
(<) Cantu, La Réfoi*mem lUdie, Paris, 1867, p. 337 et suiv.