SES CARACTÈRES PARTICULIERS AUX PAYS-BAS
plus rapide et plus grande, et que de cette manière le poison serait neutralisé par le contre-poison f).
Il en fut tout dilTéremment aux Pays-Bas et en Allemagne : les hommes qui s'y appliquaient h l'étude des classiques, tels que Agricola et Reuchlin, étaient non seulement des littérateurs, mais encore des partisans déclarés de la théologie. Le premier mourut trop jeune pour faire plus qu'il n'avait fait; le second, entraîné par sa prédilection pour la littérature orientale, avait puissamment contribué à en répandre la connaissance par son enseignement et par sa grammaire hébraïque; s'adonnant en même temps aux sciences théologiques, il vécut assez pour assister aux commencements de cette grande révolution à laquelle il avait si ardemment coopéré sans qu'il s'en doutât.
Déjà à la fin du xv* siècle, s'était fait sentir en Allemagne une fermentation d'idées qui n'existait point en Italie et qui ne devait avoir sa complète explosion qu'au xvi* siècle f). La renaissance de la vraie philosophie grecque brisa les fers imposés à l'esprit humain par la scolastique et du même coup réagit d'une manière foudroyante sur la théologie monacale du moyen âge, non pas en Italie, mais en Allemagne, où les tendances intellectuelles de la race germanique l'emportèrent sur les tendances esthétiques de la race latine.
Ces premières tendances s'étaient déjà manifestées dans le système de l'enseignement, destiné, comme celui des Pays- Bas, à pénétrer dans les masses pour en activer l'émancipation, chose entièrement inconnue à l'Italie f).
En Allemagne, comme dans nos provinces, les moines s'aperçurent du danger et se mirent à pousser des clameurs contre les mêmes études qu'ils avaient tolérées en Italie et en France. Il se forma entre eux une conspiration contre les
(*) Heeren, Geschichle u.s. w. des Studiums der classischen Litteratur. Gôtting., 1797, t. Il, p. 338-340.
(«) lD.,i6irf. p. 340-341.
(») Id., ibid, p. 349-354.
192 OIVIGINES DE L\ RENAISSANCE.
langues et les sciences classiques. Ils étaient d'autant plus irrités qu'ils virent le mouvement des idées nouvelles descendre peu à peu dans les masses par l'organe des langues vulgaires. De bonne heure, les poêles flamands avaient dirigé leur verve contre les mêmes abus qu'attaquaient les mystiques. Ainsi Jacques Van Maerlant (^) n'était pas seulement un poète, c'était encore un philosophe, propagateur des idées libérales. Dans ses fonctions, il avait appris à connaître les faiblesses des hautes classes de la société. Il rompit les barrières qui séparaient le monde savant du peuple, en traduisant en flamand les ouvrages les plus célèbres de son siècle. Avant lui, la science, ensevelie dans les couvents, n'avait pour organe que la langue latine et était lettre close pour la généralité. Le premier. Van Maerlant perça les ténèbres qui voilaient la vue des masses, et, à l'aide de ses rimes, fit pénétrer les connaissances utiles dans l'intelligence de tous. Doué d'un esprit transcendant, il mit la main à l'œuvre de la culture intellectuelle du peuple et ne négligea aucun effort pour relever et éclairer ses semblables. Ennemi déclaré de la scolastique, tantôt il familiarisait ses lecteurs avec la philosophie d'Aristote et de Platon ou avec le texte même des saintes écritures, tantôt il étalait devant eux les fleurs de la nature f) et de l'antiquité classique, ou le miroir de l'histoire f); toujours il avait pour but de corriger les mœurs et de perfectionner les idées. Ses tendances rationalistes l'exposèrent à l'intolérance religieuse de ses contemporains. Poursuivi, accusé pour sa Bible rimée(^, il reçut
(») Né vers 1225, mort en 1300.— Déjà en 1725, J. Le Long (Bœksaaî der nederduitsche Bijbels, 1. 1, p, 158) revendiquait pour la Flandre la gloire de ce nom que, de nos joui*s, la Hollande a voulu lui contester. /
(*) Voy. Ler Xatureu Bloane van Jacob Van Maerlant. Met inleiding ^variaiUen, aanteekeninffoi en glossarium^ voor de eei^ste maal uitgpgeven door J.»H, Dormons, Brussel, 1857. D'après M. Bormans, ce poème est une imitation en vers du De natura reriim de Cantimpré. Voy. aussi Dubois, dans Noord en Zuid, et Serrure, /. c, p. 61 et suiv.
P) Voy. Jacob Van Maerlaxts. Spiegel hisioriael, publié : 1® par la Maatschappij der Nederlandsche lettcikunde ; 2® par De Vries.
(*) Jacob van Maerlants Rtjmbtjbel, uitgegcten door /. DariW. Brussel, 1850-60.