ÉRASME ET LA PRÉDICATION
avec une verve aristophanesque de l'extravagance des théologiens de l'un et l'autre parti (^).
Au XVI* siècle, l'éloquence de la chaire, la grande éloquence de Chrysostome semblait être descendue dans la tombe. Ce qu'on appelait prédication n'était, au rapport d'Érasme, qu'une mosaïque d'absurdes allégories, de légendes apocryphes, de froides citations, de moralités triviales, souvent mêlées des plus dégoûtantes obscénités. Orateurs latins, français et flamands, tous parlaient le même langage et, à très peu d'exceptions près, avaient converti la tribune évangélique en un théâtre burlesque, quand elle n'était pas une scène tumultueuse f). « C'est pourquoi, dans VÊlogc de la Folie, la narquoise déesse ne craint pas d'escalader cette tribune. Un de ces prédicateurs était un si rude théologien que Scot semblait revivre en lui. Prêchant sur le nom de Jésus, il démontrait avec une admirable sagacité que tout ce qu'on pouvait dire était renfermé dans les lettres de ce mot. 11 n'a que trois terminaisons, il est donc le symbole de la trinité. La chose est évidente. La première terminaison est un S, la seconde un M, la troisième un V; c'est ici le gitmd mystère. Ces trois lettres vous indiquent que Jésus est le principe, le moyen et la fin. Voici du plus merveilleux encore : la géométrie n'a rien de plus sublime. Ce nom, composé de cinq lettres, se divise en deux parties, en retranchant la lettre du milieu S, que les Hébreux appellent SYN. Or, SYN en langue écossaise signifie péché, d'où il suit très clairement que Jésus est celui qui ôte les péchés du monde f). »
Érasme était si pénétré du besoin de réformer l'art des prédicateurs qu'il ne refusait ses conseils et ses secours h aucun d'eux, pas même aux plus obscurs. Un de ses amis, curé à Besançon, étant un jour fort embarrassé d'un sermon et
(*) SCHMIDT, p. 34-80.
(*) GuiLLON, Répertoire universel d€S scieixces, des lettres, etc., t. IX, p. 390. (*) De Reiffenbkrg, Archives philologiques, Louvain, lÔ^HlA»^»'^»'^^^^'^^''
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iruiic incssc (lu'il avait à composer pour la fêle de X.-D. de Lorelle, pria le ptiilosophe de se charger de ce traYail. flrasnie se iil un plaisir et un devoir de satisfaire à sa demande. Ce sermon et cette messe existent encore (')•
Le traité sur le libre arbitre, où Ërasme défendit, en 1324, avec tant de science et de talent les dogmes de TËglise catholifjue sur cette grave ({uestion, loin d'imposer silence à ses ennemis, les moines et les théologastres, lui valut de leur part un re<loublement de criailleries. C'est qu'ils avaient un instinct juste <lu rôle d'I^rasme. Ils distinguaient très bien l'alliage de rationalisme qui se mêlait à ses professions de foi et ne voulaient [>as d'un catholique qui traitât ses croyances comme une propriété personnelle. Ils continuaient de l'envelopper dans la même proscription que Luther, avec lequel, cependant, ce traité le brouillait à jamais. « Ërasme avait pondu les œufs, disaient-ils dans leur grossier langage, Luther avait éclos les poulets. Luther était un pestiféré. C'était Krasme (|ui avait apporté le germe de la peste. Ëi^asme était un soldat de Pilate, le di'agon dont parlent les psaumes. » — « Il eût été bon, criait un moine, que cet homme ne fût jamais né! » Manière indirecte de demander le bûcher pour abréger la durée de ce malheur (*).
Ces déclamations dalai<»nl de la publication de la bulle de Léon X contre Luther. En ce temps-là, un cordelicr, suffragaut de l'évêque de Tournai, attaqua à Bruges, pendant
(') Ils so ti'ouveiit dans le Tcairo /tiston'co dcHa sauta Casa Nazai*e}%a du P. V. Maiioielli. Rome, 1735, 2 vol. in-fol. — Voy. Essai sur Veloquence de la chaire, par Gros de Hf.splas, Paris, 1707, in-12, p. 321.
(*j J'Jrasiiii 0pp., t. III. f. 275. 1032 et 1008. — Dk Blkigny. t. II, p. 107. — NiSAKi), p. 114. — ScHKLTKMA, Geschicdctiis r,i Idlrrktmdiff Metiffciicerk, Am»t,, 1S17, t. Il, 3, p. 274. — Conf. Ddcrmiiiafio facidiaiis Thcolof/icœ in srhola parisiensi st'pei' quam plarinns asst^Hionihus fiiotainment le ct^lihat dos prôti*e.s et les peines des hCTéfuiiies) Des. Erasmiliuterodami (.\nvors, 1531, in-8"). — Desidrrius Erasmiis Rotcroda/nus uovaiui'iens.sict* Luthcvanorcm, Calviuistarum, Syitesiriumque Jansmistarinn prffdronias, aiœtore Rkinkru Vichet, Brifjrcneusiy canonico Norhei^ino Beatœ Mariœ in Tongerlix) (anno 1000, in- 10). — Conf. Apologie ou justification d* Erasme, par M. l'abbé Marsolier, chanoine et ancien prévôt de Véglise cathé^ drale d'Usés, Paris 1713, in-8^