THOMAS MORL'S DÉFEND LÉLOGE DE LA FOLIE
le grec par le latin que le latin par le grec, — par ce grec que Ton a reçu des mains de l'hérésie. » C'était ainsi que raisonnaient les théologiens de Louvain par leur organe, maître Van Dorp.
Ërasme n'eut pas de peine à réfuter ces frivoles objections, produit de l'ignorance et de l'égoïsme. « Dans le fond, dit-il, ce n'est pas pour la foi qu'ils craignent, c'est pour leur propre autorité. Comme ils citent souvent TÈcriture fort mal h propos, ils appréhendent qu'on les confonde, en leur alléguant les originaux qu'ils n'entendent pas, et qu'on leur prouve que l'application qu'ils font des oracles de l'Écriture à leurs opinions n'existe que dans leur imagination. »
Bientôt Thomas Morus, l'ami d'Erasme et de Van Dorp, prit la défense du premier, fit l'apologie de VÊlogc de la Folie, qui lui avait été dédiée et qui avait été attaquée par Van Dorp, justifia la nécessité d'étudier les langues savantes et l'Ecriture, et blâma les études ingrates et épineuses qui occupaient toutes les écoles de ce temps-là. Érasme, de son côté, répondit à son ancien ami par une lettre apologétique ; Van Dorp se réconcilia avec le philosophe et, pour le justifier devant la dangereuse coterie scolastique, il publia, quelques années après, son Ëlogc de saint Paul, dans lequel il s'efforça de faire ressortir les inconvénients d'une dialectique chicanière, ainsi que l'importance de la littérature grecque et hébraï-
queC).
Il démontrait en même temps la nécessité d'étudier l'Écriture, parce qu'elle est l'unique source de la vraie théologie et qu'elle a seule une autorité infaillible, autorité qui manque aux Pères, aux docteurs et aux glossateurs. 11 condamnait en conséquence la passion de son siècle pour Aristote et le peu de cas que l'on faisait de l'étude de l'Evangile f).
(^) Bbausobre» p. 223-225. — Goethals, Lectures, p. 43 et 44, et pour plus de détails, Nève, dans la Belgique^ recueil périodique, t. III, p. 153-158. ■ («) Beausobre, p. 226-228.
320 f.n VSME ET LES HOMMES DE SON TEMPS.
11 citait, à cette occisioii, ce témoignage de saint Jérôme, qu'on ne souffrait pas de son temps que les sœurs ignorassent les psaumes. Sur quoi il faisait cette observation, a qu'il ne sait pas ce que pourraient répondre ceux qui ne permettent pas aux femuies de lire l'Écriture sainte, lorsqu'au siècle de ce Père il y avait des religieuses plus savantes que beaucoup de théologiens ».
Comme on prétendait qu'il fallait s'en tenir à la Vulgate, il combattait cette opinion par lautorité d'un ouvrage manuscrit de Pierre Bailly qu'il venait de découvrir à Louvain. Il reconnaissait, ingénument du reste, le tort qu'il avait eu d'écrire contre Érasme, en faisait amende honorable et remerciait Morus de lavoir désabusé (').
Martin Van Dorp, né vers li85 à Naaldwyk, en Hollande, d'une famille noble, était venu jeune à Louvain, où il avait fait ses études avec succès. Ses goûts le portaient vei*s l'étude des lettres grecques et latines, dont l'imprimerie mettait au jour, tous les ans, quelques nouveaux trésors. La méthode scolastîque (jui douiinait encore dans l'enseignement était faite pour rebuter un jeune homme initié à la philosophie et à la littérature des anciens et qui donnait les plus belles espérances. Ayant reçu les ordres, il obtint successivement deux cures, l'une à Overschic, l'autre a Schiedam ; mais il ne desservit ni l'une ni l'autre : c'était une espèce de prébende dont on avait voulu le gratifier. Nommé professeur d'éloquence et de dialectique au collège du Lis, qu'il avait habité comme étudiant, il se fit un devoir d'inspirer aux étudiants le goût de la littérature classique, et, pour y mieux réussir, il conçut l'idée de faire représenter les comédies de Plante dans l'intérieur du collège. Il est peu de morceaux de l'érudition latine moderne plus curieux que celui où Dorpîus invitait le public universitaire à assister à la représentation de VAidularia de Plante, qui eut lieu au Lis, le 3 septembre 1508. Non seulement il conviait une nombreuse assistance à
(*) Beausobrk, /. /., p. 233-235.
iEGIDIUS. 321
donner ainsi aux belles-lettres des mai*ques d'intérêt, mais encore il coopérait au succès de cette fête dramatique en écrivant un prologue en vers latins du genre de ceux de Plaute, pour servir d'introduction à la pièce même; de plus, il avait essayé de combler les lacunes qui existaient dans l'action. L'originalité de cette entreprise atteste, de la part de l'auteur, une connaissance surprenante du génie de la poésie latine (').
L'épreuve que Dorpius avait tentée des dispositions de son public avait si bien réussi qu'il le convoqua une autre fois à la représentation du Miles gloriosus de Plaute, pour laquelle il écrivit également un loug prologue en vers, et le jour même du spectacle, il fit une annonce en vers comme il avait fait pour VAulularia.
Morus, qui était intervenu dans le débat d'Érasme avec Van Dorp, avait des relations d'amitié avec le premier secrétaire ou greffier de la ville d'Anvers, Pelrus iEgidius ou Pierre Gilles, un des hommes les plus lettrés de la Belgique parmi ceux qui ne figuraient pas dans l'enseignement, auteur d'un aperçu général du Code d'Alaric II et éditeur des épîtres latines du célèbre Ange Politien. Morus le choisit pour son principal correspondant, qui faisait passer ses lettres à Érasuie et à ses autres amis du continent. Gilles comprenait parfaitement les besoins intellectuels de son temps; il entretenait de fréquents rapports avec les esprits les plus actifs du pays, qui trouvaient en lui un savant distingué comme humaniste et comme jurisconsulte. Helléniste par goût, il avait préparé les matériaux d'un lexique grec, puis il avait donné ses soins à un recueil intitulé : Tiltdi legum ex codice tlieodosiano^ et imprimé à Louvain en 1517, chez Thierry Martens. Son nom ne peut être séparé de celui de cet ingénieux typographe f).
(*) OoETHALS, Lectures, 1. 1, p. 41 et 42. -— Nèvk, p. 117-119. — Voir, pour plus do détails, de Reipfenberg, 4® Mémoire, etc., p. 63-77. (') Nêve, Recueil cité, p. 145 et 146.
:\'H iKvsMi: i:r ij.s iiommks i>e son temps.
Moriis crlrhra on vi'i-s ramifié de Gilles. Voici à quelle orrasion : En ortoluv ITilT, il recul une sculpture sur bois où Queiuin Mctsys avait représenté Érasme et Gilles, qui occupaient le champ d'un médaillon ovale, Tun tenant à la main sa paraphrase de Tépitre aux Romains, Tautre une lettre à Moi-ns. où tous les deux lui exprimaient leur attachement pour sa pei'sonne. Ce don causa la plus grande joie au chancelier d'Angleterre; il la témoigna aussitôt au philosophe et remei'cia Pierre Gilles en lui envoyant les distiques latins <pril avait composés pour servir d'inscription à cette œuvre d'art; il faisait parler ainsi la sculpture : « Autant Castor el Pollux étaient jadis amis, autant le sont Érasme et Gilles (pie je rc^présenle. Morus gémit d'être sépai'é d*eux par la dislance, (piand l'amitié l'unit à eux par des liens les plus étroits. Ainsi l'on a pourvu aux désirs de Tabsent, la lettre allectueuse exprimant leui- tendresse pour lui, et moi retraçant leur forme extéri(»ure (\). »
Ce fait (pie Melsys taillait le bois avec autant d'adresse qu'il assoïiplissait le fer (»t peignait des tableaux, est mis hors de doute par une siu'ondc pièce de vers, adressée à Quentin lui-même; Morus profile de l'occasion pour louer hautement ses amis :
c< Quentin, ô régénérateur d'un \wi\ art, maître non moins habile que le grand Apelles, (jui sais donner la vie à des figures mortes par des couh^urs mei'veilleusemenl combinées, pourquoi, hélas! as-lu pris plaisir à tailler, dans un bois fragile, avec tant de travail, des portraits si bien exécutés d'hommes si éminents que ranliquilé en a vu bien peu de comparables, notre âge moins encoi-e, el dont la postérité ne verra peutêtre jamais de pareils? Il fallait employer une matière plus solide, qui aurait conservé inunuablemenl leur image. Oh! que n'as-lu pourvu ainsi aux intérêts de leur gloire et satisfait par anticipation les vœux de nos descendants! Car si les
(*) ^licmvA.^, Uistoire de la peinture flamandr, Bnix., 1815, t. IV, p. 302 et 303. — Névk, p. 446 et 447.
l'utopie de THOMAS MORIS. 323
siècles à venir conservent le moindre goût pour les beauxarts, si l'horrible Mars n'écrase point Minerve, de quel prix nos héritiers ne payeront-ils pas cette petite planche (V- »
Ces eflSgies sculptées ornèrent plus tard la collection de Charles P% roi d'Angleterre f).
En 1519, Metsys, exécutant des médaillons, fit, de cette manière, le portrait d'Érasme : « Sur le revers était dessiné un dieu terme, au-dessous duquel on lisait cette devise : Concéda nulli; la pièce portait pour légende les mots suivants, grecs et latins : Ora telos macroti bioii (attends la fin d'une vie heureuse); Mors tiliima linea renim. Dans une de ses lettres f), Érasme dit que Metsys a fondu son buste en métal ; il reconnaît à l'ouvrage un certain mérite d'exécution; il en offrit même un exemplaire au cardinal Albert de Brandebourg, archevêque de Mayence (^). »
En 1516, au retour d'une mission diplomatique en Flandre, Moras avait achevé la rédaction de sa fable philosophique, devenue célèbre sous le nom d'Utopie. Mais il ne voulait la publier qu'après avoir consulté ses amis de Belgique, dont les principaux étaient Érasme et Pierre Gilles. Il était surtout désireux de savoir si cette œuvre plairait à Cuttbert Tunstall, évoque de Londres, à Busleiden et au chancelier de l'université de Louvain, Jean Briard, maître de Van Dorp et l'un des oracles de l'école théologique f).
Comme Morus hésitait, Érasme lui écrivit pour solliciter l'envoi du manuscrit complet, en lui assurant qu'un membre de la magistrature communale d'Anvers en savait déjà des passages par cœur. Morus obéit et envoya VUtopie à Pierre Gilles, qui s'entendit avec Érasme et fit sortir des presses de Thierry Martens le premier exemplaire de cette publication, au commencement de l'année 1517. Un jeune philologue et
(») MicHiELS, p. 303 et 304.
(«) Id., p. 304.
(3) Ep., lib. XÏX, ép. 43.
(«) MiCHIELS, p. 302.
(5) Nève, p. 505.
32 i ÉHASME ET LES HOMMES DE SON TEMPS.
poète, qui s'était distingué comme correcteur dans Jes ateliers de Martens, avait surveillé rexécution typographique du volume {').
Quoique Morus fût venu à plusieurs reprises à Louvain, il est probable qu'il n'y avait pas rencontré tous les docteurs et maîtres qu'il honora de son estime et auxquels il communiqua plus tard ses idées. Parmi eux, on doit faire une mention spéciale de Jean Paludan, de Cassel, professeur d'éloquence à la faculté des arts. Morus connaissait l'importance des services rendus par ce professeur aux bonnes études ; il savait que Paludan avait été longtemps le directeur des études de philologie et de littérature, qui allaient prendre rang dans l'enseignement public de l'univei'sité de Louvain, après avoir été jusque-là l'objet seulement de leçons privées dans les pédagogies. 11 considérait aussi en lui l'humaniste qui avait été le maître d'Érasme au commencement du xvi* siècle f).
1^ mérite de Van Dorp et son esprit libéral lui présageaient une glorieuse carrière; mais il fut enlevé à la fleur de son âge, le 51 mai 1525. On déposa ses restes dans le couvent des Chartreux et Érasme honora son tombeau d'une épitaphe en vers latins, aussi élégante que flatteuse f).
Parmi les professeurs du collège des Trois-Langues brillait alors le Westphalien Conrad Gocicn. Jeune encore, il était déjà très versé dans les langues grecque et latine. Érasme a fait le plus brillant éloge de son érudition, de son esprit et de son style en prose et en vers. Ajoutez à cela un travail infatigable, un cœur élevé, un caractère plein de noblesse, de douceur et d'aménité. Lui aussi fut exposé à des tracasseries pour son enseignement; mais, plus heureux que Nesen, il réussit à surmonter l'orage. Érasme lui avait écrit de Bruges, à la date du 10 août 1520 : « Laisse coasser les grenouilles et consacre à tes études et à tes élèves le temps
(») Néve, p. 506.
(4) II)., p. 148.
(') Biographie univcrseile^ art. 3/. Va)i Dorp,
DIVERS AMIS d'ÉRASME : GOCLEN, NAÎSNÏNCK, RESSEN. 325
précieux que tu perdrais h te quereller avec ces misérables sycophantes. Sois un homme de mœurs irréprochables, sois infatigable dans l'enseignement et dans la propagande des belles-lettres. La pureté et la science te fourniront la plus noble des vengeances ('). »
Nous ne devons pas oublier, parmi les amis de Goclen et d'Érasme, le savant Portugais Louis-André Resendius f), poète, philologue, historien et antiquaire. Il avait étudié à Louvain, de 1529 à 1531, et il célébra plus tard en beaux vers latins le « Séjour d'Apollon et des doctes sœurs » f).
Goclen mourut à l'âge de cinquante et un ans; le littérateur Alard d'Amsterdam honora sa mémoire d'un éloge qu'il inscrivit dans son épitaphe, où il l'appelle « un autre Érasme ».
C'était aussi un ami de Morus et d'Érasme, François de Craneveld, de Nimègue, jurisconsulte formé à Louvain, pensionnaire de Bruges, qui devint conseiller au grand conseil de Malines. Il s'était mis à étudier le grec à l'âge de soixante ans, et il parvint à comprendre si bien cette langue qu'il traduisit, entre autres, en latin les Édifices, de Procope. Il avait joint à cette étude celle de l'hébreu et de la numismatique (^).
Mentionnons encore un professeur de langues anciennes à Louvain, Pierre Nanninck, Nanni ou Nannius, d'Alkmaar, où il était né en 1500. Il enseigna avec réputation pendant dix-huit ans, et obtint ensuite un canonicat d'Arras, qu'il garda jusqu'à sa mort (1557). Ses ouvrages sont des harangues, des notes sur quelques auteurs classiques et sur les traités de quelques Pères, des mélanges f), où il montre les
(*) ErcLsmi Epist,, 520, ajnid Hess, 1. 1, p. 294 et 295. — Paquot, Fasti Acadcmici Lovanienses, t. I, f. 481.
{*) Né en 1498, il mourut, en 1573, chanoine d'Evora.
(*) Voy. L. Andreœ Resendii poemcUa^ epistolœ histoi'icœ, orcUiov es, Colomu, 1613.
(*) Melch. Adami vitœ, f. 74 et 75. — Paquot, /. /., f. 261 .
(^) Mîscelianeorum decas. Lovan., 1548, in- 12, et dans le Thésaurus criticus de Grutenis, Francof.. 1602-34.
H:!»» 1 r.\s>iK kt i.ks hommes de siiN temps.
r:iiit<'s i\\{[ Si' tnHivt'iU <lai)s les édilions de pFusieurs anciens o{ on il tàclic <r(M] rxpliqiKT certains passages obscurs, cinq Diaingnrs des llcrohics, ouvrage qui passa pour un chef- «ronivre rt qui rut l'Iionneur cFune traduction fi'ançaise (I.Vid;, <l(s iraductions latines d'une partie de Démosthènes, d'Kschinr, de Syni'»sius, dWpollonius, de Plutarque, de saint Basile, i\r saint Chrysostonie, d'Athénagore el de presqne Ions 1rs ouvrages de saint Atlianase. Dans ]a traduction qnll fit di' quiii/:* psaumes en vers latins, Nanninck sut allier les grâces d<' la po<'sie à la majestueuse simplicité du texte sacré, et sa paraphrase du Cantiiiue des cantiques, où le sens littéral et le sens allégorique sont si heureusement combinés, est de re chanl d'amour un des meilleurs commentaires, qui peu! é!n» mis à roiT» dr relui de Hossuet (').
Moins h(Mii*iMi\ que Nanninek^ Rutger Ressen (Rescîus) (*), de Maeseyek, pi'of(»ss(»ur de littérature grecque au collège des Tiois-Langues. lui, comme Krasnie, maltraité par ^ les hôuiTcaux de la vi<'ille carniiicine » : c'est ainsi que le phîlosoplu* d(» Uollerdam qualifie l'université de Louvain (^. Ressen et (ioch^i <Mirenl pour élevés deux des hommes les plus remanpiahles d(» la Renaissance et de la Réforme, tous les <leux issus <le la [x'iile ville» di» Schleiden, dans Tancien duché de Luxc^mlxMirg, le plus grand hisloricn, puis le plus savant péMlagogiu* de ce lenq>s : Jean Philipson, plus connu sous h» nom de SltMdanus, qui y vit le jour en 1506, et Je<'in Sturm, le l'^' octobre loOT.
Parnii les humanistes les plus éminents sortis de Técole de Goclen el de Nanni, figure Jacques de Crusque (Crucquîus), de Messines, qui fu! l'ami intime du comte d'Egniont. Nommé, en laii, professeur de grec el de latin à Bruges, il
(') RiofjRAiMiiE LMVKRSKixi:, ot Delvknne, Biographie du royaume des Pays-Bas, nii. yauni.
(*) Sur Rosciiis, voy. De Ram, Bididins de T Académie de BruxcU^^s, t. XXf, 1, p. 363-369.
(^) «Innocenter tortus est, Erasmo carnificinam illam abominante.» VoN dsr Hardt, pai-s I, f. 67.
CllUCQUlUS, IIYPÉRIUS, CÉRATIN. 327
se passionna pour Horace, dont il se fit à la fois l'édileur et le commentateur. Il avait eu l'avantage de pouvoir consulter les manuscrits de l'abbaye de Saint-Pierre de Gand, qu'il appelle blandiniens, du nom de la colline où cette abbaye est située. De leur confrontation il tira le commentaire que l'on cite ordinairement sous le nom de scoliaste de Crucquius, bien qu'il soit simplement une compilation où il est aise de reconnaître des mains différentes. Du reste, en ce qui le concerne, Crucquius avait déployé dans ce travail une telle sagacité, qu'aujourd'hui encore il est indispensable à tout interprète d'Horace (^). On lui doit en outre des notes sur la Milonienne de Cicéron, un éloge de la ville de Bruges et diverses poésies latines f).
A cette époque étudiait à Louvain André (iérard, connu sous le nom d'Hypérius, du lieu de sa naissance (Ypres), où il était né le 10 mai 1511. Formé à Warneton dans l'école du poète Jacques de Paep et de Jean Zapare, professeur de grec et d'hébreu, il avait appris la langue française à Lille et les belles lettres à Tournai, chez Nicolas de Bois-le-Duc. A Paris, il s'était appliqué, en 1528, à la physique et à la théologie; puis il avait étudié le latin et le grec dans les écoles de Clénard, de Jean Slurm et de Barthélemi Latonms. Après s'être exercé dans la médecine et dans le droit canonique, il quitta Louvain en 1556, visita les provinces septentrionales des Pays-Bas et de l'Allemagne, d'où il revint, en 1557, à Ypres. Peu après, il partit pour l'Angleterre; il y fut soutenu par Charles de Montjoie, si célèbre comme ami d'Erasme, et il y fréquenta, en 1540, l'université de Cambridge. Puis, ne s'y croyant plus en sûreté, à cause des ordonnances sévères de Henri VIII contre les étrangers, il retourna à Ypres. Le
{^) J'ai étudié le Commentaire de Crucquius dans Fédition de 1597 (Leyde, Plantin), faite après sa mort et dédiée, le 1«' août 1578, au magistrat de Bruges. On y trouve joint VAuctarium de Tauteur et le Commenlariolus de J. Dou8a.
(*) Vanderbouro, Les odes d^Eorace, t. I, p. xxxii et xxxut« — Oyjjtï.^?:^.^.^ Biographie du royaume des Pays-Bas^ t. I, p. 239.
;|-2« KUASMK El I.KS IIOMMKS DE SON TEMPS.
Iiasanl ravant |»Uis tani coiuluit à Marbourg, il y l'eiicontra (iéranl (joIdtMiliauer, professeur de théologie, dont il avait fait la eoiiiiaissanee a Niiiiègue, et sur ses instances il sVta- Idit à Marhourg. 11 y succéda bientôt à son compatriote, à (jui les inUrniités de lïige avaient commandé la retraite, et y mourut le T' février ITitii (').
A ces nouis, nous en rattacherons d'autres (*), qui se sont illustrés daiis les lettres à des titres divers.
Jac(|ues (iéi*atin (ïeyng), de lloorn, dans la Hollande septentrionale. Il enseigna d'abord le grec et le latin à Tournai, ensuite à Louvain, où il eut Uescius pour élève; puis il partit pour Ulrecht, aiin de s'y faire examiner et d'entrer dans les ordres. Comuie il déclarait ne pas respecter certaines règles granunalicales, il fut renvoyé j»ar les examinateurs épiscopaux et averti de s'applîcpier davantage à la grammaire, (léi'atin, ayant fait part de sa déconvenue à un professeur de l'université de Louvain, celui-ci fit comprendre aux examinateurs ({uelle honte ils s'attiraient en traitant ainsi un vrai savant, loué par Krasnie et cpii déjà s'était signalé par la traduction d'un ouvrage de Chrysostome. Les examinateui*s se hâtèrent de le rappeler.
En 1525, Érasme le reconnnanda au duc Georges de Saxe, (pii lui offrit la chaire de Mosellan à l'université de Leipzig, au moment même oii celle de Louvain l'appelait dans son sein. Mais à Leipzig, où alors on était encore catholique, il fut mal vu, parce qu'il ne désa[)prouvait pas assez les doctrines de Luther. Il retourna donc à Louvain, où il mouinit
le 20 avril 1530 0- Joachim Forlius ou i)lutot Sterck, plus connu sous le nom
de Fortius Ringelbergius, né à Anvers vers Tan 1499 {% se
fit aimer d'Érasme, d'Oporin, d'Hypérius et de plusieurs
(•) Van dicr Aa, Bioffraphtsch xcoordcnhock, t. VIII, 2, p. 1544 et 1545. (') En majcnro paitie d après la Biographie universelle de AIichaud, la Biographie deDKLVKNNE, et Van der Aa, Biographisch tc>ocn'denboek, t. III. (») Van der Aa, p. 288.
(^) Moi-tvers 1530.
FORTIUS, VAUENNIUS, VAN KAMPEN, VELSIUS. 329
autres savants de son époque. Placé jeune à la cour de Maxîniilien ?% il revint à Vienne à l'âge de 17 ans et fit des progrès étonnants dans l'étude des belles-lettres et de la philosophie. Il employait ses heures de récréation à dessiner et à graver. Vers l'an 1529, il parcourut les principaux centrés de la France. Arrivé dans une ville, il se mettait aussitôt à enseigner quelque science, dont le cours n'était ordinairement que d'un mois. Il était passionné pour les langues anciennes. On l'entendait souvent dire qu'il préférait un mot de la pure latinité à un écu d'or. Aucune science n'eut pour lui autant d'attrait que l'astronomie; mais, comme presque tous les astronomes de son siècle, il donna dans les chimères de l'astrologie judiciaire.
Jean Varennius, né vers 1462 à Malines, acquit une profonde connaissance des langues grecque et latine et mourut à Lierre le 11 octobre 1556. Il nous a laissé une syntaxe de la langue grecque, une des meilleures qui aient paru au XVI* siècle.
Jean Van Kampen, né dans l'Over-Yssel, aux environs de la ville de Kampen, vers l'an 1460, se distingua dans l'étude des langues grecque, latine et hébraïque, et fut professeur d'hébreu à Louvain, pendant plusieurs années. De là, il voyagea dans une grande partie de l'Europe ; la peste l'enleva à Fribourg, le 7 septembre 1538. Nous avons de lui une grammaire hébraïque en latin, imprimée sous différents titres, à Paris, 1520 et 1525; à Louvain, 1528.
On a encore de Jean Van Kampen une paraphrase et interprétation des psaumes selon la vérité hébraïque, en latin, qui eut un très grand nombre d'éditions au xvi** siècle, à Nuremberg, Lyon, Paris, Anvers, Strasbourg et Baie. Elle a été traduite en français, en allemand, en flamand et en anglais; on a joint à quehiues-unes de ces éditions une paraphrase sur VEcclcsiaste du môme Van Kampen.
Juste Welsens ou Velsius, de La Haye, qui, en 1541, avait pris le grade de docteur à Louvain, disparut quelques années
;VM) ^:iivsMi: kt lks iiommks de son temps.
jipivs {\r rrite villr par crainle «le rinquisition et se relira à Sirashniiiii:, où les [irotostants vivaient tranquilles. Cependant il ('-vita (Knnhrassrr ouvertement leur parti. En 1551, il se rendit à Marbourg el y donna des leçons publiques pendant plusieurs mois. Ayant ensuite quitté brUvSquement cette villr, il passa à C<do<j;ne. où il obtint une chaire de philosoplii(\ que ses opinions religieuses ne tardèrent pas à lui Tain* p<*rdre. Itanni. même après avoir subi une détention, il nr (il plus quVrrer d'un lieu à l'autre et, vers la Bn de s<\s jours, il revint en Hollande, où il se mit à dogmatiser, préltMulanl prouver sa dc»ctrine par des miracles. Le magistral i\v Leyde le chassa ih* la ville.
Ajoutons (iorn(Mlle Muys ou Miisius, de Delft, le martyr de L<»vileen 1572. « Orphelin de bonne heure (^) et sans autre survrillant ([ue lui-même, il se ccmserva irréprochable, sans se refuseï' au connnerce de ncnnbieux amis. Élevé dans Tuniversité i\v Louvaiii, qui h» rendit au monde et à l'Église dans toute son iinio(m((\ dt; disciple acconq)li, il devint l'exemple des maitn»s, en prenant part à son tour i\ l'enseignement. Il séjourna (juehjue tem[Ks a Paris, où les beaux esprits Taccueillirent avec enq»ressement, poussa ses pérégrinations jus- (ju'à Poitiers et y resta deux ans. C/est là qu'il publia ses premiers ouvrages el ses 1res lares poésies. C'étaient un o[)uscule (-) sur l'éducation de la femme chrétienne et un volume d'odes et de psaumes (). »
Kcrivain aussi élégant (pie s(in maître» Érasme, poète délicat et pieux, mais étrang<'r auxsophismes el a la routine de son tenq)s, il évita sévèrement tout ce (jui n'était pas marqué d'un cachet chi'étien et ne se permit pas même un de ces innocents badinages si fort à la mode au xvi" siècle et qui n'auraient eu que le tort d'être frivoles. Ne recherchant que l'art chrétien, il dédaigna les maîtres classiques et s'en tint presque exclu-
/M II naquit en 1503.
Sans millésime.
!n 1536. — DoM Pitra, La Hollande catholique, Paris, 1850, p. 180.
HUSIUS, IJLNGIUS, TURA, SCHOOR. 331
sivement à ce rliytnie profond et mélodieux que l'Église a adopté dans sa poésie liturgique. Ce fut en ce genre qu'il composa, en 1336, étant à Poitiers, des poèmes sur la rapidité du temps et sur l'immortalité de la poésie sacVéc. A son retour, en passant par Louvain, il apprit la mort d'Érasme et lui consacra une épitaphe. Rentré dans sa ville natale, il fut nommé directeur de la pieuse communauté des sœurs de Sainte-Agathe, emploi qu'il remplit avec beaucoup de zèle pendant trente-six ans; dans ses moments de loisir, il continua de cultiver les muses et se fit estimer par sa science, sa probité, son attachement au catholicisme et sa charité. Ses écrits circulaient jusqu'en Italie. On y voyait son portrait, représenté à l'antique avec le laurier triomphal. Campanella lui donna une place distinguée dans son histoire du monde et le proclama l'un des hommes illustres de son temps, non seulement pour sa doctrine, mais encore pour la noblesse de sa vie. En 1566, il se décida à publier son éloge de la solitude, avec une silviila de petits poèmes chrétiens. L'ouvrage parut à Anvers; c'est un des chefs-d'œuvre de Plantin Ç). Nous retrouverons Musius en 1572, victime de la révolution anabaptiste.
Charles de Langhe ou Langius, né a Gand, ou selon d'autres à Bruxelles, devint chanoine de Saint-Lambert à Liège. Il était très versé dans le grec et le latin ; il cultiva la poésie avec succès; Baillet, dans ses Jugements des savants. Fa mis au rang des plus judicieux critiques de son siècle. Il a laissé des commentaires sur Plante et sur les Offices de Cicéron, ainsi que plusieurs pièces de vers. Il a également laissé un grand nombre de manuscrits. Il mourut à Liège, le 29 juillet 1573.
Petreius Tiara, né le 15 juillet 1514, à Worcum, en Frise, où il commença ses humanités, étudia à Harlem la logique et les mathématiques. C'était un de ces esprits privilégiés qui se passent de maîtres et sont capables de tout puiser dans
(*) DOM PiTRA, /. c, p. 187-190.
y32 KIIASMK KT LES IIOMMRS DE SON TEMPS.
leur propre Tonds : liellénisle et latiniste consommé, il fabriquait aussi des instruments de musique, d'astronomie, de géométrie et ne demeura pas même étranger à Tart de la peinture. SVtant voué toutefois spécialement à la médecine, il alla rétudier à Louvain, visita ensuite TAUemagne, la France et Fltalie. Créé docteur en médecine dans cette dernière» contrée, il vint, au bout de ses voyages, s'établir à Louvain {m'vs loo*")) et y enseigna la langue grecque. En 1560, il fut appelé à la même chaire dans la nouvelle université de Douai ; mais bientôt après, il retourna en Frise et devint successivr»ment bourguiestre de Franeker et professeur de grec aux universités de Leyde et de Franeker, où il mourut, le 9 février ViSii.
Antoine Schoor (Schoi'us), natif dlloogstraeten, embrassa la religion protestante et mourut à Lausanne en 15oâ. On a de lui plusieurs ouvrages de grammaire, dont les humanistes venus après ont souvent profité sans les citer. Dans une comcMlie latine, intitulée : Eusebia sive ReUgio^ qu'il fit représenter en LViO, par ses élèves, a lleidelberg, où il était professcnir de belles-lettres, il voulut prouver que les grands méconnaissaient la religion, et quelle n'était accueillie que par le peuple; renq)ereur le fit chasser de la ville. On croit que Henri Schoor, mort vers l'an 1590, connu aussi par divers ouvrages de grammaire imprimés à Strasbourg, était le fils d'Antoine. Et que dire de Jean Dousa ou Van der Does, seigneur de Xordwyck (% (|ui a illustré son nom comme magistrat, connue philosophe, comme historien, comme poète et connue défenseur de la ville de Leyde, en 1574? Ce fut à l'âge de dix ans qu'il conmiença ses humanités dans la ville de Lierre. En 15G0, il fut rappelé eu Hollande et confié . aux soins de Henri Junius, dont l'école jouissait à Delft d'une grande considération. H fil de rapides progrès sous cet excellent maître. De Delft, Dousa vint a Louvain et deux ans après
(<) Né le 6 décembre 1545.
DOUSÂ, DE SMËT. 333
à Douai. La, il se lia avec Luc Fruy tiers, d'Anvers, qui se signala, comme lui, au célèbre siège de Leyde, et en laissa une description pleine d'intérêt. En Lj64, ils se rendirent tous les deux à Paris pour se perfectionner dans le grec, sous Pierre Dorât, professeur au collège royal; ils y contractèrent d'excellentes relations avec les personnages les plus distingués, tels que le chancelier de l'Hospital, Turnèbe, Passerat, Ronsard, Baïf et d'autres.
Bonaventure de Smet, connu sous le nom de Vulcanius, était né en 1558 à Bruges, d'un père pensionnaire de cette ville et qui, par son éloquence et son érudition, avait mérité l'amitié d'Érasme. Libre de choisir entre le barreau et la médecine, Bonaventure restait indécis, lorsque, sur l'invitation du cardinal François Mendoza, évéque de Burgos, il partit pour l'Espagne, en 1559, charmé de voir un pays dont il avait entendu raconter des merveilles. Le cardinal le fit son secrétaire, son bibliothécaire, et le chargea de traduire en latin les passages des Pères grecs qu'il se proposait d'employer dans un ouvrage auquel il travaillait. Après la mort de ce prélat (15GG), Vulcanius remplit les mêmes fonctions auprès de son frère, Ferdinand Mendoza, archidiacre de Tolède. Ce prélat mourut en 1570, et Vulcanius revint à Bruges. Mais les troubles des Pays-Bas le décidèrent à partir pour Cologne, où il espérait trouver la tranquillité si nécessaire aux études. Craignant ensuite que cette ville ne devînt le théâtre de la guerre, il se rendit à Baie, puis à Genève, d'où il revint encore à Baie, s'occupant dans ses loisirs à traduire divers auteurs grecs. La mort de sa mère le rappela à Bruges, et il fixa sa résidence à Anvers, où il fut nommé premier recteur de l'école. En 1578, il obtint le titre de professeur de langue grecque à l'université de Leyde; mais il ne prit possession de cette chaire qu'en 1580, et l'occupa trente-deux ans avec un zèle remarquable. Déclaré professeur émérite en 1612, il mourut à Leyde le 9 octobre 1614. Son savant collègue Pierre Cuna^us prononça son oraisoa fuuè.Uv^. V^
:)3i r.uASMi: kt lks hommes de son temps.
paraît que Vulraiiius avait adopte le système (l'imliffiTence reli;;ieuse. Il possédait une belle bibliothèque et légua tous ses manuscrits à Tuniversité de Leyde.
Parmi \vs traducti<ms de Vuleanius, on doit citer les huit livres dWiTien sur les expéditions d'Alexandre; les cinq livres (rAjçathias sur la vie de Justinien; les Thèmes de Constantin Porpliyrojj;éiiète pour les troupes militaires d'Orient ; l(»s {\ri\\ livres de la Primauté du pape par Nil, évêque de Tiiessaloni([ue, et s(»n traité du purgatoiir; les questions physi(|ues ri l(»s épîlres de ïiiéophylarte Simocalte; les questions de nu'^derine de (lassius; son traité du monde, attribué par quelques-uns à Aristote ; les douze dialogues de saint Cyrille, de Tadoi'atioii en esprit et en vérité, et son traité contre les anthi'opomorphites; l(»s odes el les épigrammes de Callima(|ue; les i<lylles de Moschus el de Bion; les épîtres d'Kmmanu(»l CJirysoloras et son traité de la comparaison de Tancienne vi de la nouvelle» Ilcmie {^).
Le style de» ('(»s traductions est si élégant qu'aujourd'hui encore, dit Haillel, on a de la peine à croire qu'on en puisse faire dcî meilleures [*).
N'oublions pas un homme » dont la vie agitée, dramatique, conqdètemenl dévouée à la recherche et à la profession de ce (|u'il croyait être la vérité, couronnée (1572) par une sorte de martvrc en Thonneur de cette double cause, offi'e en France l'image et le résumé» du xvf siècle, qui ne fut tout entier «{u'un douloureux enfantement »; c(*t honmie était issu d'une famille originaire de Liège, réfugiée en Picardie vers la fin du xv*" siècle, pendant les guerres qui marquèi'cnt le règne de Charles le Téméraire. J'ai nommé Pierre de la Ramée ou Ramus [).
Ce|)endanl l'alarme» se ré|)andait à Louvain:cettelittérature
(') Baillkt, Jugements des savants, Paiis, 1722, t. II, p. 416. («) lD.,ibi(l.
(') Vallkt dk Virivili.k, Histoire de Vinstrvdion pnbiiqtfc en Etn'ope, Paris, 1849, p. 223.