Pelri Venerabilis Epistolæ, lib. IV, ép
FT
Ne sent-on pas percer dans cette lettre, plus que la simple courtoisie envers une femme malheureuse, vertu coutumière aux gentilshommes, au temps de la Chevalerie, mais cette bonté vraie qui, sans absoudre la faute, témoigne une tendre sympathie à la victime des passions? A ce signe, on reconnaît l'homme, qui a puisé la charité à la source du grand cœur de Jésus.
L'abbé de Cluny était bien un disciple authentique du Christ, par ses origines, autant que par son éducation. Issu de la famille noble des Monthoissier (d'Auvergne), il avait hérité de sa mère une piété très vive, qui le fit entrer, adolescent, comme oblat au couvent de Sauxillanges. Il y pritl’habit à seize ans. Sa dévotion, assez mystique, lui faisait voir, dans les songes et les visions, des avertissements célestes; mais les pratiques monacales n’étouffèrent jamais en lui le goût des lettres anciennes. C’est à Sauxillanges qu'il étudia les classiques latins, entre lesquels le « pieux » Virgile et Horace le « sage », comme il l'appelle, devinrent ses auteurs de prédilection.
À vingt ans, il fut élu gardien du couvent de Vézelay en Bourgogne (1012) et chargé de l'instruction des anciens (seniores),ce qui suppose, chez ce même novice d'hier, une science précoce. Au bout de sept ou huit ans, Pierre de Montboissier fut appelé au prieuré de Domène (diocèse de Grenoble), non loin de la Grande-Chartreuse, récemment fondée par saint Bruno dans une gorge pittoresque des Alpes dauphinoises. Curieux d'étudier cet essai de réforme rigoureuse de la vie monastique, et sans doute attiré par la beauté du paysage, le jeune prieur la visita plusieurs fois et y noua des relations amicales avec Guigues du Chastel, le prieur, dont le rapprochait un commun amour des lettres.
Pierre nous apparait comme le type du moine lettré et du gentilhomme, austère gardien de la discipline, mais n'ayant pas rompu tout lien avec le siècle, faisant alterner les temps de retraite avec de fréquents voyages. «Il était,
au dire de ses contemporains, de taille « imposante et remarquable entre tous les hommes par la noblesse de son attitude, image de la parfaite ordonnance de son âme et de $a vie ».
Lorsque Hugues IT, le supérieur général des Bénédictins de Cluny vint à mourir (1122), Pierre de Montboissier était tout désigné pour le remplacer, car, à la différence de l'austère Citeaux, on aimait à Cluny tout ce qui était beau : la belle architecture, les belles peintures et aussi les beaux hommes. Il fut élu supérieur par le chapitre général, le 22 août; il n'avait que trente ans.
Il se mit aussitôt à l’œuvre et, stimulé par l'exemple de saint Bernard, ilse consacra à la réforme des monastères de son Ordre. Il y avait entre les Clunistes et les Cisterciens une ardente rivalité : les seconds accusaient les premiers d'avoir introduit des adoucissements à la règle : cellules plus confortables, jeûnes mitigés, églises ornées avec luxe. Les premiers, par contre, reprochaient aux Cisterciens leur acétisme brutal et leur orgueil spirituel, peu conforme à l'humilité chrétienne. Aussi les conflits entre les branches cousines de la famille de saint Benoit n'étaient-ils pasrares. Saint Bernard, dans son « Apologia», tout en prêchant l'humilité à ses moines, s'était laissé entrainer à faire la satire de l’ordre rival. Pierre le Vénérable ne put s'empêcher, en défendant Cluny, de rétorquer aux moines de Clairvaux quelques reproches : «O Pha- « risiens ! écrit-il à l’un de ses amis!, vous voilà revenus « de ce monde. Vous, moines, qui vous targuez d'être « les stricts observateurs de la Règle, vous n’avez nul souci « de ce petit chapitre, où elle enjoint au religieux d’avoir « de l'humilité, non seulement dans son discours, mais « dans son cœur. » Est-il possible d'être plus fin dans l'ironie?
Ces dissentiments n'’altérèrent pas les relations amicales