I. — PIERRE DE. BRUYS
Le premier que nous rencontrons, est un certain Pierre de Bruys, dont nous ne savons rien, sinon qu'il était originaire du Haut-Dauphiné!, qu'il était prêtre et se réclamait d'Abélard, comme ayant été son maître?. Cela est possible, car il mourut deux années seulement avant Abélard (1140), et n’est pas invraisemblable, étant donné l’affinité de leur méthode exégétique. Si la vie de Pierre de Bruys est dans l'obscurité, ses idées sont mieux connues, grâce à Pierre le Vénérable, qui leur a fait l’honneur de composer tout un traité pour les réfuter, comme il avait fait pour les Musulmans. On peut en conclure que la prédication pétrobrusienne avait eu un grand retentissement en France. Quoique nous n’ayons guère. d’autres documents sur cette doctrine que le traité de l’abbé de Cluny, nous avons lieu de croire qu'il l’a rapportée en témoin fidèle, d'après ce que nous savons de son caractère loyal, et parce qu'il nous dit lui-même qu'il a écarté certaines erreurs quiétaient attribuées sans preuves à P. de Bruys et n'a retenu que ce qui lui paraissait constant. Il range les-erreure pétrobrusiennes sous cinq chefs : le baptême des enfants, le culte dans les églises, la vénération des croix, l'Eucharistie et les œuvres pies faites à l'intention des morts.
L'abbé de Cluny reproche d'abord au prêtre Pierre d’avoir nié l’efficace du baptème des petits enfants. Se fondant sur saint Marc (ch. xvt, 16) : « Qui crediderit et baptiza-
1. On trouve dans l'arrondissement de Gap, canton de Rosans, un se qui, depuis le moyen âge, porte le nom de Bruscum, Brosium,
2. Voir Ch. Schmidt, Histoire des Cathares, t. I, p. 38. 3. Le traité a dû être écrit en 1138-39.
tus fuerit salous erit : qui vero non creditur condemnatur », Pierre soutenait que deux conditions sont nécessaires pour être sauvé, posséder la foi et avoir reçu le baptème, et qu’elles sont inséparables. Or, les enfants en bas âge sont encore incapables de croire. Il est donc vain de répandre sur eux l’eau baptismale ; cette eau peut sans doute laver le corps de ses souillures, mais ne saurait purger l’âme de ses péchés. En conséquence, il refusait d’administrer le baptème aux nouveau-nés et attendait, pour le faire, que l'adulte fût en état de connaitre Dieu, Jésus-Christ et de croire en lui. Quant aux enfants déjà baptisés, comme, à son point de vue, le sacrement qui leur avait été conféré, était nul, il le donnait de nouveau. Voici la formule, dans laquelle il résumait sa pensée : « Nec baplisnum sine propria fide, nec propria fides sine baptismo aliquid potuit. Neutrum sine altero salvat. »
Cette interprétation, qui est aujourd’hui partagée par des millions de Baptistes, de Mennonites et même de Réformés néerlandais, était alors nouvelle, rare, et excitait un vrai scandale.
Pierre le Vénérable abandonnant le terrain exégétique à ses adversaires, les combat par cet argument de sentiment : « Mais, si le baptême administré aux nouveau- « nés est nul, les milliers et les millions d'enfants, qui l’on « reçu depuis l’origine, seraient donc damnés? » L'argument est plutôt faible, il aurait pu en trouver de plus forts dans les épitres des Apôtres et dans les Pères de l'Église.
La seconde erreur, qu'il reproche aux Pétrobrusiens, est de mépriser les temples et de détruire ceux qui existent. Sur ce point, Pierre de Bruys invoquait la grande parole du Christ à la Samaritaine. « Le {emps vient et il est « déjà venu où l’on n'cdorera plus à Jérusalem ni à Gari- « sim; mais où les vrais adorateurs adoreront Dieu en « esprit et en vérilé. »
Il soutenait que l'Église de Dieu consiste dans l'unité de la congrégation des fidèles et non pas dans la masse
des pierres cimentées. C'était évidemment une protestation contre la superstition, dont la foule de son temps entourait certains sanctuaires, et le goût pour les églises somptueusement décorées. N’avait-on pas reproché à Tésus- Christ d'avoir voulu détruire le temple de Jérusalem?
Le troisième grief qu'on avait contre lui, c'est qu'il voulait abolir les croix, parce qu'elles rappelaient le supplice infâme de Jésus-Christ. Mais Jovinien et Vigilance, au v° siècle, et Claude, évêque de Turin, sous Charlemagne, n’avaient-ils pas déjà combattu l’adoration des reliques et le culte des images ? À
Le quatrième reproche étaitle plus grave, c'était de nier la présence réelle et, partant, l'utilité de la messe : « Ne « croyez pas, aurait prèché Pierre de Bruys, aux évêques, « aux prêtres et au clergé qui, en général, nous séduisent « et nous trompent dans le sacrifice de l'autel. Dans « cette cérémonie, en effet, ils prétendent faussement « faire le corps du Christ et vous le présenter pour le « salut de vos âmes. Or, ïls mentent, car le corps de « Jésus a été fait une seule fois par lui-même, lors de « la Cène, avant sa Passion, et une seule fois il fut donné « à ses disciples. Depuis lors, il n’a été ni fait par qui que « Ce soit, ni donné. » En quoi Pierre de Bruys n'avait fait que reprendre l’ancienne conception eucharistique, antérieure au dogme inventé par Paschase Radbert.
Le dernier grief qu'on lui faisait était de nier la valeur des messes, offrandes, prières et aumônes faites pour les morts. Ce prêtre soutenait la responsabilité personnelle des actions bonnes ou mauvaises, et niait, qu'après la mort, la somme des mérites, acquis par un homme de son vivant, pûts’accroitre ou diminuer. En d’autres termes, devançant Luther, il niait cette répartition des mérites des saints entre les membres dignes et indignes de l'Église, qui est à la base de la théorie des indulgences. Naturellement Pierre le Vénérable se fait le défenseur du système.
Ce qu’il y a de remarquable, c’est que, dans la dédicace de son traité, offerte aux archevêques d'Arles et d'Embrun, aux évêques de Die et de Gap!, diocèses envahis par les adeptes de Pierre de Bruys, l'abbé de Cluny les
exhorte à user avec eux de persuasion, plutôt que de violence.
« Il vous appartient, écrit-il, d'expulser l'hérésie des « pays où elle à trouvé une retraite, et par la prédication, « et, s’il est nécessaire, par la force armée des laïques. « Mais comme c’est un meilleur ouvrage de convertir que « d’exterminer, il convient d'employer avec eux la cha- « rité chrétienne, de leur présenter des « autorités » (les « Pères de l'Église) où des arguments, afin que, s'ils « veulent rester chrétiens, ils cèdent aux premières, s’il « leur plait d’être hommes, ils se rendent aux seconds. »
Mais, hélas! les mœurs de ces temps étaient encore barbares et les catholiques du Midi, exaspérés par les bûchers de croix et autres objets de culte, élevés par Pierre de Bruys, l’arrêtèrent apres vingt ans de prédications et le firent monter, à son tour, sur un bûcher, à Saint- Gilles (1126).
Il laissait de nombreux disciples dans tout le Midi de la France et notamment en Périgord : « Cette secte, dit « un document du temps, s’est étrangement accrue. Non « seulement plusieurs personnes de qualité quittent leurs « biens pour s'y associer; mais encore des ecclésiastiques « et des religieuses s’y enrôlent. Les plus illettrés de- « viennent en moins de huit jours très habiles à enseigner « de parole et d'exemple, de sorte qu'il est presqu'im- « possible de les confondre. Leur chef était Pons, dis- « ciple de Pierre de Bruys et de Henri de Lausanne*. »
On ne sait rien sur Pierre; mais qui était ce Henri?
1. Cette dédicace fut écrite après la mort de Pierre de Bruys, car elle raconte sa fin lamentable.
2, Dom Martène, Thesaurus novorum anecdotorum, t. 1, p. 453.