II. — HENRI DE LAUSANNE
Ce Henri, appelé tantôt Henri de Lausanne, tantôt Henri de Cluny, était un ermite de l’ordre de Saint-Benoit, originaire de l'Italie, qui, rebuté par l'oisiveté des couvents et indigné des mauvaises mœurs des séculiers, se sentif appelé, comme les anciens prophètes, à prècher aux clercs le renoncement à la dime et aux prémices, et aux riches laïques, le désintéressement. Entre autres choses, ce moine ne s’avisait-il pas de censurer les amateurs de dots en mariage et de dire qu'on devait épouser une femme pour ses qualités? Posant en principe que l’homme n’a besoin d'aucun médiateur auprès de Dieu que Jésus-Christ, il contestait le mérite des œuvres pour le salut, la validité du baptème des enfants et des prières pour les morts. Si même nous en croyons saint Bernard, il déclarait la masse des hommes perdue etne croyait qu'à un petitnombre d'élus, sauvés par la miséricorde divine. Éloquent et entouré du prestige que luidonnait sa pauvreté et son extérieur d’ascète, ce tribun de la réforme radicale eut de grands succès oratoires en Italie, puis à Lausanne, où il séjourna assez longtemps. Depuis 1116, on pense que le nom de cette dernière ville lui fut accordé, comme marque distinctive, au Mans, à Poitiers, à Bordeaux.
Comme pour son émule Pierre de Bruys et les hérétiques en général, il reste fort peu de documents sur son compte; mais, fort heureusement pour nous, l'annaliste des évêques du Mans nous a conservé un portrait de lui et un récit de ses succès qui sont fort curieux.
« Cet homme encore jeune rappelait, dit-il, par l’anima- « tion de sa physionomie et de son regard, l'aspect d’une « mer orageuse ; 1l avait la chevelure relevée, la barbe longue, la taille haute; il marchait pieds nus par les plus mauvais temps, d’un pas rapide, mais tortueux ;
1. Epislola 241, ad Hildefonsium comilem sancli Egidii et Tolosæ.
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« était prompt à la parole et doué d’une voix terrible. Il « portait des vêtements de couleur sombre; ses repas : « improvisés étaient différents de notre ordinaire; il « recevait l'hospitalité chez les bourgeois, demeurant sous «€ l’auvent, soupant et couchant dans le galetas, très peu « semblable en cela à Daniel le prophète. Que dirai-je « encore? ce moine devait sa célébrité à la rumeur « étendue d’une sainteté et d'une science étonnantes « plutôt qu'à ses mérites, à ses manières hypocrites et non « pas à sa vraie conduite, à l'opinion populaire et non « pas à ses mœurs et à sa piété. — Les matrones et les « adolescents attestaient publiquement qu'ils n'avaient « jamais rencontré un homme d’une telle austérité, bonté, et « d'un tel courage et que sa parole était si touchante qu'un « cœur de pierre en eût été saisi de componction. C’est « pourquoi, les mêmes anachorètes et tous les clercs régu- « liers devraient imiter sa dévotion et sa vie célibataire, « Lui-même, d’ailleurs, prétendait que Dieu lui avait con- « féré, par une bénédiction, l'esprit des anciens prophètes « qui lui permettait, à la seule inspection du visage, de « découvrir les péchés les plus cachés des mortels!. » Henri de Lausanne prêcha d’abord au Mans, avec l’autorisation du chapitre de la cathédrale, pendant l'absence de l’évèque, dans les église Saint-Germain et Saint-Vincent, puis, ces édifices étant devenus trop étroits pour la foule de ses auditeurs, il prêcha du haut d’une estrade élevée sur la place publique. Tel était l'ascendant qu'il avait acquis auprès des Manceaux en prèchant ainsi de parole et d'exemple, que lorsque l’évêque Hildebert, au bout de cinq à six mois, revint de Rome, et que, suivant l'usage, il voulut bénir le peuple qui se trouvait sur son passage, on l’accueillit par ces cris: « Nous ne voulons point « de ta bénédiction, ni de tes ordonnances ? Bénis plutôt « la fange? Sanctifie la boue! Nous avons un avocat, un 4. Gesla Hildeberti, episcopi Cenomanensis, dans les Velera analecla
de Mabiilon, t. II, p. 313.
« pontife, un père, qui te surpasse en autorité, savoir «et austérité. Eh bien! c’est un tel homme que tes « prêtres le traitent de sacrilège, de peur qu'il ne révèle « leurs crimes par son esprit prophétique et ne condamne « leur incontinence par le privilège des Écritures ! »
Voilà une anecdote, qui a de la couleur locale et que le chroniqueur elérical peut difficilement avoir inventée, si même il en à noirci les couleurs. L'évèque du Mans, qui parait d’abord avoir été favorable à Henri, changea d’attitude, inquiet de ces manifestations populaires et voulut lui retirer la permission de parler. Le moine réformateur, soutenu par la majorité du peuple, résista quelque temps, mais finit par céder et se retira dans d’autres provinces, sans doute en Poitou, où 1l continua sa propagande.
De là, il passa en Dauphiné, où il rencontra Pierre de Bruys, avec lequelil avait plusieurs idées communes et dont il se déclara le disciple. Henri de Lausanne voulut ensuite prêcher sa réforme en Provence. Bientôt dénoncé à l’archevêque d'Arles, il fut arrêté par ses ordres et déféré comme hérétique au Concile de Pise (1134); mais il fut acquitté par Innocent IT. Se rendant alors en Languedoc, où il trouva les âmes bien préparées à accueillir ses idées par la prédication Cathare, il y remporta de tels succès qu'Eugène 1 (1145-1183) dut envoyer deux prédicateurs à la défense de la doctrine catholique : Albéric, évêque d'Ostie et saint Bernard. Ce dernier, par l’ascendant de son caractère et de son éloquence, réussit à ramener plusieurs brebis égarées. Henri, longtemps soutenu par le comte de Saint-Gilles, fut enfin livré à l'archevêque de Toulouse, qui le jeta en prison. Il disparut avant la fin de son procès (vers 1148-1150).
Ses disciples, appelés Henriciens et qui se distinguaient de ceux de Pierre, en se faisant précéder dans leurs tournées missionnaires d’un bâton surmonté d’une croix de fer, se maintinrent en Languedoc jusqu'à la fin du xu'siècle.
Voici, en effet, la lettre que Raymond, comte de Tou-
louse, adressa, en 1178, à l'abbé de Citeaux, pour le prier de lui envoyer des prédicateurs : « Cette hérésie, dit-il, « en parlant des Henriciens, a tellement prévalu qu'elle a « mis la division dans les familles. Jusqu'à des hommes « revêtus du sacerdoce, se sont laissé gagner, les églises « sont abandonnées et tombent en ruines, on refuse « d’administrer le baptème aux enfants, la pénitence est « méprisée, l’eucharistie en exécration. Pour moi, qui « suis pourtant ami des deux glaives, je cherche en vain « le moyen de mettre fin à de si grands maux !. »