INTRODUCTION
C’est un des signes de la faiblesse humaine, que le progrès de la civilisation ne puisse s’accomplir dans tous les sens à la fois. L'Église chrétienne, bien que divine par ses origines, après avoir remporté sur la barbarie ses plus éclatants triomphes, n'a pas échappé à cette loi des sociétés. Elle eut du vu au xnu1° siècle, à achever la conquête du paganisme au centre et au nord de l’Europe et à soutenir contre les Musulmans d’Espagne, jusqu’au xv° siècle, une lutte à outrance, un véritable combat pour la vie, ou du moins pour la direction du monde civilisé. Or, tant que dura cette lutte contre ses ennemis du dehors, le niveau moral et intellectuel baissa dans l'Église, par suite de l'invasion d’une masse de néophytes à demi barbares et de l'influence des coutumes féodales ; toute liberté de rite national toute pensée indépendante furent sacrifiées au principe d'autorité et aux nécessités de la défense des intérêts de l'Église; la science et la conscience entrèrent dans une sorte de sommeil, à peine agité par quelques controverses théologiques.
Tout à coup, au xrr° siècle, la conscience se réveilla avec saint Bernard et Abélard, Henri de Lausanne et Joachim de Flore, Pierre Valdo et saint François d'Assise.
Penseurs et croyants, rationalistes et mystiques, s’apercurent avec indignation ou tristesse que-le catholicisme officiel n'était qu'une copie défigurée, j'allais dire une caricature de l'Évangile du Christ.
Jésus a dit: « Mon royaume n'est pas de ce monde », et: « Rendez à César ce qua est à César », et ses soi-disant vicaires n'avaient eu, depuis le moine Hildebrand, qu'un but : agrandir le patrimoine féodal de l’église de Rome et constituer un royaume politique assez fort pour imposer sa suprématie à tous les souverains de l'Europe. La théocratie universelle ne fut-elle pas le rêve de Grégoire VII, d’Innocent HI et de Boniface VII?
En matière de culte et de dogme, les déviations de l'idéal apostolique n'étaient pas moins grandes. Infidèle à la doctrine capitale de saint Paul, de saint Augustin, et de saint Jean Chrysostôme, l’Église, accordant une valeur excessive au mérite des œuvres, aux sacrements et aux pratiques dévotes, s'était heurtée à l’écueil du semipélagianisme. C'est leur propre justice qui sauvait les saints et, pour ceux qui ne l’étaient pas, sacrements et indulgences leur tenaient lieu de vertus. La vertu suprème et presqu' uniquement exigée était la créance, l'obéissance aveugle au prêtre.
On attribuait aux sacrements des effets magiques au lieu d'y voir, comme les Pères de l'Église, les symboles visibles de l'invisible grâce, c'est-à-dire des secours spirituels accordés par Dieu à La prière et à la foi. L'Église avait pour ainsi dire encombré les avenues du Ciel avec tout son cortège d'archanges, de saints et de saintes, patrons de villes où de corporations, qui éclipsaient le véritable, l'unique médiateur, Jésus-Christ.
Et tout cela n’était rien encore auprès du relâchement de la discipline et des mœurs. Jésus-Christ avait dit: « La maison de l'Éternel doit étre une maison de prières », eb à ses apôtres : « Vous avez reçu graluitement : donnez gratuitement »,et: «On ne peut servir Dieuet Mammon ».