‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 28 sur 92 · II. — JOACHIM DE FLORE · texte numérisé non relu

II. — JOACHIM DE FLORE

Joachim de Flore marque la transition entre Arnauld de Brescia, le démocrate apostolique, et saint François d'Assise, le doux rénovateur de l'Évangile. C’est le voyant, le prophète qui annonce la fin de l’ordre de choses mauvaises et l'avènement de temps meilleurs. Né à Celico, près Cosenza (Calabre), en 1132, issu d’une famille de bourgeois anoblis, Giovanni dei Gioachimi éprouva de bonne heure le goût de la solitude et de la méditation. Il étudia aux écoles de Cosenza et, parvenu à l'adolescence, fut nommé page à la cour de Roger IT, roi de Sicile. Mais cette “existence, partagée entre les écritures d’un secrétaire et les fêtes mondaines, ne lui plaisait guère. Pendant qu'il écrivait quelques lettres ou une charte au nom du prince, son imagination l'emportait sur les ailes du rêve au-delà de cette mer bleue qu'il apercevait des sommets qui dominent Palerme, vers Byzance ou vers Jérusalem. Ses aspirations vers la Terre-

Sainte furent encore avivées sans doute par le récit des pèlerins et des croisés.

Ayant obtenu de son père l’argent nécessaire, il partit enfin, avec un nombreux équipage; mais, arrivé à Constantinople, il fut témoin des ravages meurtriers produits par une épidémie. Le spectacle de ces mourants et de ces morts lui découvrit, comme à Valdo, la vanité des richesses et lui révéla le prix de la seule chose nécessaire. Il renvoya sa suite, ses chevaux, ses bagages, et, avec son seul compagnon, il poursuivit à pied le saint pèlerinage.

Il parvint enfin à Jérusalem, visita le Saint-Sépulcre, puis se rendit au Thabor, la montagne de la transfiguration, qui le retint quarante jours. Ces sommets, d'où le regard embrasse d'un côté la plaine de Jizréel, de l’autre, la mer azurée, a de tout temps captivé le voyageur. C'est non loin de là au Carmel que, une vingtaine d'années après, un autre pelerin Calabrais, Berthold, devait fonder l'ordre des Carmes. Joachim, au mont Thabor, eut, lui aussi, sa vision; il rêva qu'il renonçait aux honneurs d'un officier du roi de Sicile, pour se faire le héraut d'un Évangile de lumière et de sainteté. De retour à Cosenza, il revit son père qui l’avait cru mort et, lui ayant fait part de sa résolution, 1] entra comme frèrelai chez les Cisterciens de Sambucino. Remplissant les humbles fonctions de portier et méditant les Écritures, ilse prépara pendant une année à réaliser sa vision du Thabor.

Lorsqu'il se sentit prêt, il partit et, sans avoir reçu d'autre mission que celle qu'il tenait de sa conscience et de son cœur, se mit à évangéliser le peuple, préchant en langue vulgaire. Comme Jean-Baptiste, pour lequel il avait une vénération particulière, Joachim appelait ses auditeurs à la repentance, leur annonçant que la fin du monde était proche et qu'il fallait se purger de ses souillures pour entrer dans l’ère nouvelle qui s’annonçait. Il consacra plusieurs années à cette prédication itinérante dans la région de Rende.

Comme on l’a dit plus haut à propos de Valdo, il n’était point permis à des laïques de prêcher, sans une licence spéciale. Joachim, sans doute averti, se décida à entrer au couvent cistercien de Corazo (1168), où il reçut l’ordination et reprit ie cours de ses méditations. Dix ans après, il fut élu, malgré lui, abbé du monastère, mais ne garda pas longtemps cet office. La gestion des affaires temporelles, les règlements des querelles de moines ou des conflits avec les seigneurs voisins devinrent bientôt un fardeau insupportable pour ce mystique, dont le souci capital était de contempler Dieu face à face.

Il obtint du Pape Lucius II d’être déchargé de ses fonctions et se retira dans le désert de Pietra-Lata, où il vécut comme les solitaires de la Thébaïde, partageant son temps entre la prière, l'extase et la composition de ses ouvrages. Il s’arrachait de temps en temps à sa retraite, pour aller visiter les couvents grecs ou latins et les villages perdus de la Calabre. Aux premiers, il rappelait l'observation des règles de saint Benoit et, dans les seconds, il distribuait ses secours aux malades, ses exhortations aux pécheurs, annonçant à tous la fin de cet âge corrompu et l'avènement d'une ère nouvelle, où règnerait l'Esprit-Saint.

Le pieux ermite devint bientôt célèbre dans toute l'Italie, par sa bonté, sa sainteté, autant que par ses révélations. Des pécheurs, des malades, des affligés, des abbés, des princes même accouraient de loin, pour lui demander conseil. Ses admirateurs affluant et peuplant le désert de Pietra-Lata, il fut repris de son besoin de solitude et chercha une autre retraite, plus haut dans les montagnes de la Calabre, sur le plateau de Sila : ce fut l'ermitage de Fiore (Flore) qu'il consacra à saint Jean le précurseur, son saint favori. Là, se forma autour de lui une nouvelle congrégation d’ermites, dont les statuts furent approuvés par Célestin II (1196).

Joachim y acheva en paix les ouvrages apocalyptiques,

qui ont immortalisé son nom et exercé une si grande influence sur les Franciscains du xmr° siècle. Puis, lorsqu'il sentit sa fin approcher, l'ermite de Flore, comme s’il avait un dernier et divin message à délivrer, redescendit à Pietra-Lata, au couvent de San-Martino. Comme on venait de toutes parts recueillir les suprêmes révélations du prophète, 1l leur annonça que :

« Le jugement de Dieu était proche, qu'à cause de la « malice des clercs et des prélats, qui avaient corrompu « l'Église, Dieu permettrait au César teutonique de mon- « ter à l'assaut de Rome, qui serait dévastée et souffri- «rait plus de maux que n'en avait souffert l'Église « grecque, parce qu’elle avait commis plus d’iniquités!. »

« Leur ordre lui-même ne serait pas épargné. I n'y « avait qu'un moyen d’être sauvé. Je vous laisse ceci pour « suprème précepte et souvenir perpétuel: «Aimez-vousles « uns les autres, comme le Seigneur Jésus nous a aimés, »

Après quoi, comme le vieil apôtre Jean, Joachim bénit ses moines et ses auditeurs. Il mourut ainsi, le 30 mars 1202, entouré de la vénération universelle, qui d'avance le canonisait.

Après sa mort, on ouvrit ses livres ?, et sauf une opinion hasardée sur la Trinité, qui fut censurée par le [V° Concile de Latran, on y trouva deux idées originales : celle de l'Évangile éternel et la théorie des trois âges du monde. L'Évangile écrit est devenu lettre-morte, dit-il dans le Psalterion, il ne peut servir à l'achèvement de l'Église. Il faut, pour cela, un Évangile tout pénétré du Saint Esprit, afin de régénérer la religion des fidèles comme firent autrefois le Père et le Fils. Quel est cet Évangile 7 C’est celui dont il est dit dans l’Apocalypse (chap. x, v. 2): Je vis un ange d'une force extraordinaire qui descen-

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