‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 32 sur 92 · Paradiso, canto XI · texte numérisé non relu

Paradiso, canto XI

2. François aimait à chanter des chansons francaises et, quand il se rendit à Rome, pour y faire son apprentissage de mendiant, c’est dans notre langue qu'il demanda l'aumône.

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tés de la jeunesse et prodigue dans ses dépenses. Pour-

tant, même au sein de cette vie dissipée, François Berna-

done avait un goût plus salutaire, l'amour de la nature, que son pays natal était bien propre à lui inspirer. « Le « sort l'avait fait naître, a dit Arvède Barine, dans un « pays à la fois grandiose et riant. fl passa sa jeunesse « à boire par les yeux l'Ombrie et sa divine lumière, les

.« lignes exquises de'ses montagnes, la sauvagerie mélée

« de douceur, qui lui donne une physionomie inoubliable. « Promeneur acharné, 1l courait les pics et les vallées, « les champs cultivés et les bois déserts, s’absorbant « dans l'admiration devant un humble ruisseau, comme « devant un site imposant. Rentré dans Assise, il plon- « geait de toutes parts sur de vastes horizons. La ville « est suspendue, en plein midi éblouissant, au flanc du « mont Subasio. À ses pieds une large vallée, où le Chiog- « gio coule parmi les oliviers. En face, une montagne « robuste et sombre, aux verts vigoureux. A droite et à « gauche, la vallée fuit entre des chaines bleuâtres qui « vont en pàlissant et deviennent peu à peu d’un azur si « doux que le regard ne peut s’en rassasier. Assise plane « sur ces paysages merveilleux, et l’on y est sans cesse « surpris, malgré la hauteur des maisons, par les éclairs « de campagne. »

Ainsi, les troubadours français et la nature furent les premiers maîtres de François d'Assise : il devait bientôt en éprouver l'insuffisance et se mettre à l'école d’un Maïtre plus divin.

À force de mener joyeuse vie, l'adolescent tomba malade et se vit même, pendant quelques jours, aux portes du tombeau. Le danger lui fit faire des réflexions salutaires. Une fois convalescent, il reprit ses promenades accoutumées dans les pittoresques environs d'Assise. On était au printemps, tout dans ce renouveau de la

1. Voir Arvède Barine, Saint François d'Assise, p. 11-18; et Paul Sabatier, Pre de sgint François d'Assise. Paris, 189%.

nature aurait dû, semble-t-il, lui rendre la gaité et rallumer le feu de la jeunesse. Or, à sa propre surprise, ce spectacle du printemps ne fit qu'accroitre en lui la mélancolie ; mais laissons parler Thomas de Celano, qui a bien marqué cette première étape de sa conversion : « Il « s'étonnait de cette transformation subite de son être et « réfléchissait à la très grande sottise des amateurs de « volupté. De ce jour, il commença à s'humilier à ses « propres yeux et à mépriser ce que naguère il admi- «€ Trait. »

Peut-être, pendant cette maladie, fut-il poursuivi par le remords d’avoir rudoyé un mendiant. « Un jour qu'il « était dans la boutique de son père très entouré de « clients, survint un pauvre qui lui demanda l'aumône, « pour l'amour de Dieu. Il lui refusa, retenu par l'amour « du lucre et les soins de la vente ; mais, plus tard, tou- « ché par la grâce divine, il s'accusa de s'être conduit « comme un rustre : « Si ce pauvre, se dit-il, était venu « au nom d'un grand seigneur, tu ne lui aurais, certes, « rien refusé. À combien plus forte raison, aurais-tu dû « donner à celui qui se présentait au nom du Seigneur, le « Roi des Rois? Et dès lors il résolut de ne jamais refu- « ser ce qu'on lui demanderait au nom du Seigneur !. »

Ces deux incidents ne furent, pour ainsi dire, que les premiers avertissements de sa conscience, au sujet de la vanité de la vie mondaine et égoïste qu'il menait. Une fois guéri, le jeune Bernadone rêva de nouveau croisades et prouesses de chevaliers. Il n'était bruit en Italie, en 1204, que des exploits de Gautier de Brienne, un chevalier français qui avait pris les armes dans le royaume de Naples, pour le jeune Frédéric IT, pupille d'Innocent IT, contre OthonIV, empereur. François, ayant appris qu'un comte Gentile,

2. Voir, dans la collection de documents pour l'Histoire littéraire du moyen âge, les trois savantes études de Paul Sabatier sur saint François d'Assise; Legendaantiquissüna (1898), Traclalus de indulgentia Porliunculæ (4900), et Actus P. Francisci el sociorum ejus (1902).

des environs d'Assise allait faire campagne avec Gautier, dans la Pouille, demanda à son père la permission de l’accompagner, en qualité de page, brülant de l'ambition d’être un jour armé chevalier par ce capitaine. Il se fit faire un équipement magnifique et partit en guerre. Mais, parvenu à Spolète, il fut pris d’un violent accès de fièvre, qui le cloua sur son lit. Pendant son délire, François entendit une voix qui lui demandait : « Où vas-tu? » Il expliqua ses projets. La voix mystérieuse reprit : « Qui « peut te faire plus de bien, le maitre où le serviteur ? — « Le maître », répondit-il. « Pourquoi donc, dit la voix, « abandonnes-tu le Seigneur pour le valet, et le maitre « pour le serviteur? — Alors François : « Que veux-tu « que je fasse, Seigneur? » — « Retourne dans ton pays » repartit la voix, « et ilte sera ditce que tu as à faire. »

Très ému par ces paroles, qu'il attribua à une divine révélation, notre jeune page renonça à son expédition militaire, dit adieu à ses rêves de gloire et de lauriers et, dès quil fut guéri, repartit pour Assise. Une fois de retour dans sa ville natale, François reprit sa place au comptoir paternel; mais son entourage remarqua bientôt un changement dans son caractère. Dans ses loisirs, au lieu de rechercher la compagnie des joyeux viveurs, il s’enfuyait à la campagne, et là on le rencontrait, soit errant, pensif sur les chemins écartés, soit visitant les sanctuaires délabrés et délaissés, et faisant largesses pour les réparer. Il portait une sollicitude particulière à une chapelle de Saint-Damien et à celle de Sainte-Marie des Anges, dite de la « Portioncule » qui tombait en ruines.

Quelque temps après, ses amis l'ayant invité à un festin, il refusa d’abord ; mais, ayant cédé à leurs instances, il parut s’abandonner au plaisir. Cependant, vers la fin, la vue de ses compagnons enivrés et chantant des chansons lascives, le dégoûta et le plongea dans une sorte d’extase. « Et subitement, raconte Celano, il fut visité par Le Sei- « gneur, et son Cœur se remplit d'une telle douceur, qu'il

« était muet et immobile et incapable de sentir autre « chose que cette douceur infinie... Un des convives lui « demanda alors : À quoi songes-tu? tu penses peut-être « à prendre femme? — Tu dis vrai, répondit François, je « songeais à prendre une femme plus noble, plus riche et « plus belle que vous n’en avez jamais vue. »

« Or, cette épousée n'était autre que la vie monastique, « qui, grâce à la pauvreté, devint plus noble et plus belle « que jamais. »

On peut dire qu'alors la conversion de François d'Assise fut achevée et sa résolution définitive; mais il la garda assez longtemps secrète, soit qu'il fût retenu par des considérations de famille, soit qu'il voulüt en éprouver la solidité. Ses proches remarquaient seulement qu'il était beaucoup plus généreux dans ses aumônes et que ses absences étaient plus fréquentes. Tantôt il se retirait dans la solitude, tantôt il allait visiter des malades ; il touchait même les lépreux, qui naguère lui avaient inspiré une grande répugnance. Un jour, sous prétexte d'aller en pèlerinage au tombeau de saint Pierre, il se rendit à Rome et, ayant échangé ses habits contre les haïllons d’un pauvre, il tendit la main à la porte d’une église.

Tout cela n’était que le prélude de sa vocation. Il avait encore le choix entre la vie d’un ermite, comme Joachim de Flore, ou l'entrée dans un monastère. Un incident, analogue à la cantilène de saint Alexis entendue par Pierre Valdo, vint fixer son choix. Comme il assistait, le 24 février 1209, à la messe à Notre-Dame-des-Anges, le prêtre lut cé passage de l'Évangile : « Al/ez précher que « de royaume des cieux est proche. Rendez la santé aux « malades, ressuscitez les morts, quérissez-les. Vous avez «reçu gratuitement, donnez gratuitement. Ne prenez ni « or, nt argent. » (Saint Matth., X, 5 et 6.) Et le saint de Dieu, raconte Th, de Celano, n'ayant pas sans doute com- - pris les paroles évangéliques (il savait peu de latin) alla, après la messe, trouver le prêtre et le pria de lui expli-

quer l'Évangile. Ce dernier exposa au fils de Bernadone que les vrais disciples de Jésus ne devaient posséder ni or, ni argent, ni prendre un bâton de route, ni deux tuniques, mais qu’ils devaient prêcher le royaume de Dieu et la pénitence.

Aussitôt le cœur exultant de l'Esprit-Saint, saint François s’écria : « Mais c’est là ce que je cherche ! C’est là ce « que je désire faire de toutes les moëlles de mon cœur! » En ce jour, il prit claire conscience de sa vocation.

Il ira donc annoncer la bonne nouvelle de la repentance et du pardon à ces milliers de pauvres gens du peuple, qui errent çà et là, soupirant après la nourriture de l'âme, et n'ont personne pour leur donner le pain de vie et, afin de se faire mieux écouter, il se fera pauvre comme eux.

On s’est demandé pourquoi François d'Assise ne s'était pas rattaché à l’un des ordres monastiques déjà existants ? La raison en est facile à trouver : c’est la même qui avait amené saint Bernard à fonder Clairvaux, par opposition à Cluny, Joachim à quitter les Cisterciens pour établir la congrégation de Flore et pour laquelle Dominique allait organiser ses Frères Prècheurs. C'est que les anciens ordres, comme le clergé séculier, s'étaient corrompus par l'excès de leurs richesses et de leur puissance, et que cette fortune même élevait une barrière entre eux et le peuple. Comment les paysans où manants, vivant à peine d'un rude travail, souvent faméliques, pouvaientils ajouter foi à des évêques ou abhés mitrés, vêtus et armés comme des seigneurs, ou à de gras chanoines, qui leur prêchaient le renoncement? Il fallait faire cesser cette criante contradiction, rétablir l’accord entre la conduite des prédicateurs et les préceptes de l'Évangile, prècher d'exemple. La propriété parut donc à saint François, non seulement une source de soucis et de querelles, mais encore le grand obstacle à la sainteté, à la foi, à l'amour de Dieu et du prochain. Pour retrouver l'accès

du Ciel, il faut s’en dépouiller et se jeter pauvre EL pu dans les bras du Sauveur!

Une fois qu'il eut clairement conçu son idée, François la réalisa avec logique et non sans avoir eu à soutenir contre ses parents une lutte douloureuse. On connaît la scène qui se passa chez l'évêque d'Assise, où son père l'avait trainé et où il lui réclamait tout ce qu’il lui avait donné. François se dépouilla de tous ses vêtements, posa sa bourse sur le tas de hardes et s’écria :

Écoutez tous et comprenez. Jusqu'ici j'ai appelé

Pierre Bernadone mon père! Je lui rends son argent «et tous les vêtements que j'ai reçus de lui et. désormais « je dirai : « Notre père qui est aux cieux! »

Tous les assistants étaient émus jusqu'aux larmes, seul le père Bernadone, exaspéré par l’entêtement de son fils et le croyant fou, restait insensible; 1l prit les hardes de son fils et parüt. L'évèque, se disant qu'il avait affaire à un homme extraordinaire, bénit le jeune homme, lui procura quelques habits, et François, plein d’allégresse, commença son apostolat.

Remarquez qu'il n'était alors qu'un laïque et n'avait, pas plus que Valdo, une licence pour prècher. Et pourtant on le laissa faire. Au bout de quelques semaines, il avait recruté une demi-douzaine de compagnons, quelques-uns riches, et même un chanoine, un rentier. Ils n'avaient pas de domicile fixe, mais allaient çà et là aux environs d'Assise, de préférence auprès de la Portioncule, et prenant pour gite une cabane abandonnée ou une grotte creusée dans la montagne.

Lorsqu'ils furent au nombre de huit, l'rançois les envoya deux par deux prêcher au loin. Voici les instructions qu'il leur donna : « Annoncez aux hommes la paix et la « pénitence, pour qu'ils obtiennent la rémission des péchés. « Nous sommes appelés à panser les malades pauvres, à « relever les affligés, à ramener les égarés. Soyez patients « dans la tristesse et sans souci dans l'indigence; car le

LE CENTRE dE

« Seigneur réalisera sa prédiction. Répondez humblement « à ceux qui vous interrogent. Bénissez ceux qui vous « maudissent, remerciez ceux qui vous dédaignent et le « Royaume de Dieu sera prêt à vous recevoir! »

Les instructions laissées par saint François à ses compagnons sont l'écho le plus sonore et le plus fidèle de la prédication apostolique; elles forment un contraste frappant avec le texte des sermons du xr° siècle, qui d’ailleurs étaient faits en latin ét se rapprochent beaucoup du programme tracé par Pierre Valdo, à l'usage des pauvres de Lyon. Francois, conséquent avec ses principes, leur interdit les honneurs et les richesses, leur donna le titre de Frères Mineurs et les soumit à des règles très simples et empruntées presque textuellement à l’Évangile. Il leur commanda le renoncement à tout bien temporel, la chasteté, le travail manuel ou la prédication, et, pour compléter le salaire du travail, s'il était insuffisant à procurer leur maigre pitance, il leur pernut de

mendier!.

Mais voici la question qui se pose alors : quelle attitude va prendre l'autorité épiscopale vis-à-vis de ces laïques qui, vêtus comme des vagabonds, s’en vont mendier de village en village, de porte en porte, et se mêlent de prêcher, de consoler les petites gens, sans en avoir reçu mission? Comment le Pape va-t-il accueillir ces prêècheurs d’un genre bizarre, au lendemain du jour où il a refusé à Pierre Valdo et à ses colporteurs de Sainte Écriture en langue vulgaire le droit de prêcher sans permission de l’ordinaire ? Comment Innocent III pouvait-il autoriser la Congrégation franciscaine, à la veille du Concile de Latran (1215) qui, sur sa proposition, défendit de créer des ordres nouveaux, « afin que la trop grande diversité de religions « n'introduise pas dans l'Égliseune confusion dangereuse » ?

1. Cette première règle de 1209 a été si bien évincée par la règle de 1221 que le texte original est perdu. M. Karl Muller à essayé de la reconstituer. Voyez son livre Anfäünge des Minoriten-Ordens, chap. t.

Ces questions durent venir à l'esprit de François

d'Assise, quand ses compagnons se multiplièrent vers 1209 ou 1210; c’est alors qu’il sentit le besoin de les soumettre à une discipline et qu'il composa sa première règle. Mais, se méfiant de l’évêque d'Assise, Guido Colonna, qui lui avait fait entendre que la mendicité était une pratique excessive, il résolut de s'adresser directement au souverain pontife. Innocent IIT occupait alors le siège de Rome, on sait avec quelle fermeté, avec quel génie politique. Ce pape, qui revendiquait la suprématie du Saint-Siège sur les rois et les empereurs, même autemporel, dut s'étonner de voir ces douze pénitents, vêtus de la tunique griscendré des pâtres de l’Apennin, ceints d’une corde en guise de ceinture et chaussés de sandales, qui venaient lui réclamer le droit de vivre à l'instar des Apôtres, et d’évangéliser les pauvres gens. Sans prendre à la lettre le récit de Matthieu Pâris, d’après lequel le Pape aurait dit à François d’Assise : « Va-t-en garder les cochons, -car tu parais avoir plus de rapports avec eux qu'avec les honimes. » Il est permis d'y voir la première impression faite sur les cardinaux par ces hommes déguenillés, à la barbe hirsute et aux yeux hagards. Cette impression fut d’abord défavorable : la pauvreté n’était-elle pas un reproche vivant à la richesse et au luxe de tant de prélats? Ne devait-on pas craindre que leur parole inexpérimentée produisit, sur des artisans aigris par la misère ou des paysans exploités par leurs seigneurs laïques ou ecclésiastiques, les révoltes qui avaient suivila prédication d’Arnauld de Brescia ou les schismes qu'on avait redoutés chez les pauvres de Lyon?

Toutes ces considérations firent qu'à la première audience donnée à saint François et à ses compagnons, : Innocent IT leur fit mille objections. « Votre règle, leur « aurait-il dit, me paraît trop rigoureuse. Votre ferveur, « sans doute, me répond de votre fidélité, mais je dois « penser à ceux qui viendront après vous, de peur que

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« votre genre de vie ne soit: au-dessus de vos forces! » Dans les consistoires où l'affaire fut discutée, 6n fit valoïr les mêmes objections, et l’on insista pour que les pénitents d'Assise se ralliassent à un Ordre existant. Mais le cardinal Jean de Saint-Paul, qui s'était fait leur avocat, réfuta la première en disant. « Si l’on prétend qu'ob- « server la perfection de la vie apostolique et faire vœu « de pauvreté absolue, c'est chose nouvelle et impossible, « n’est-on pas convaincu de blasphémer contre le Christ, « auteur de l'Évangile? » Cette réponse et la parabole célèbre sur la pauvreté, épouse du Christ, que François exposa au Pape, triomphèrent de tous les obstacles. Innocent IT, rassuré par les protestations d'humilité et d'obéissance de François, lui accorda, ainsi qu'à ses compagnons, une autorisation provisoire de continuer leur mission, avec l'agrément des évèques des diocèses où ils prêcheraient, leur fit conférer la tonsure et exigea qu'il nommassent un supérieur qui fût responsable vis-à-vis de l'autorité (1209). Ensuite il les bénit en disant : « Allez, « frères, que Dieu soit avec vous! Prèchez à tous la pé- « nitence, suivant que Dieu daignera vous l'inspirer. Puis, « quand le Tout-Puissant vous aura fait progresser, vous en « référerez à nous et nous vous concéderons davantage. » En 1215, l’année même de la mort d’Innocent II, la famille de saint Francois s'était tellement accrue, que leur fondateur commença à s'inquiéter quil ne se glissàt dans son troupeau quelque brebis galeuse. Peu après (juin 1216), il se rendit avec frère Masseo à Pérouse, où se trouvait le nouveau Pape, Honorius IX. I Jui raconta une vision qu'il avait eue, peu avant, étant en prières dans la chapelle de la Portioncule : Jésus, à l’intercession de la Vierge Marie, lui était apparu et avait promis d’accorder le pardon des péchés à quiconque visiterait cette église et y confesserait ses péchés. François venait, de la part de Jésus-Christ, demander au Pape la confirmation de cette grâce. Honorius IT, après quelque hésitation, lui

octroya une indulgence plénière pour tous les pèlerins qui, le 2 août, visiteraient cette chapelle. C'est la fameuse indulg ence dite de la Portioncule.

En vain les cardinaux firent-ils observer au Pape, que celle-ci nuirait à l’indulgence pour la Croisade et le supplièrent-ils de la restreindre. En vain, les sept évêques de. l’'Ombrie se récrièrent-ils contre un privilège aussi éclatant accordé à une chapelle obscure. Honorius HT le maintint et leur enjoignit de le faire connaitre dans leurs diocèses. Comme François d'Assise partait tout joyeux, le Pape le rappela : « O homme simple! où vas-tu? dit-il, « quel certificat emportes-tu de cette indulgence ?» Mais l’amant de la pauvreté, qui n'avait point d'argent, répondit au Pape : « Votre parole me suffit, Saint-Père, la « Vierge Marie me tiendra lieu de charte, le Christ sera « mon notaire, et les anges, mes témoins. » Parole admirable de confiance naïve, mais aussi de finesse, où perce la répugnance du saint homme pour les bulles, privilèges et toute cette paperasserie de la Cour de Rome, où la moindre grâce se payait au poids de l'or.

Quelques années après, François d'Assise était amené par son amitié pour sainte Claire à fonder pour les femmes l’ordre des Clarisses, qui se vouait exclusivement à la prière et était soumis à une clôture rigoureuse (1219), et la Confrérie des Frères de la pénitence, appelée plus tard le tiers-ordre de Saint-François. Cette association, accessible aux gens mariés de toute condition, aux clercs séculiers où aux artisans, aux riches comme aux pauvres, était, dans le principe, destinée à aider les convertis de la prédication franciscaine à mener, en restant dans le monde, une vie morale et pieuse conforme à la simplicité et à la charité des chrétiens apostoliques. C’est peut-être la création la plus originale et la plus moderne de saint François.

Les premières confréries du Tiers-Ordre se formèrent à Faenza et à Florence, mais se propagèrent au cours du

xin° siècle dans toute l'Italie, elles y jouërent non seulement le rôle d’un ferment moral, mais encore contribuërent, en rapprochant les classes dans une même œuvre de piété, de paix et de charité, au progrès des libertés dans les républiques italiennes. C’est ainsi que le véritable esprit chrétien est le meilleur auxiliaire d’une saine démocratie.

Le caractère de François d'Assise, à la fois plein de déférence pour les autorités établies et d'indépendance visà-vis de certaines traditions romaines, se révèle dans son Testament, mieux que dans les Règles de 1221 et 1223, qui furent plus où moins modifiées par le cardinal Ugolin. D'une part, il écrit : « Le Seigneur me donna et me « donne une si grande foi &ux prêtres, qui vivent suivant « la forme de l'Église romaine, à cause de leur dignité sa- « cerdotale que, même s'ils me persécutaient, je veux avoir « recours à eux. Et quand mème j'aurais toute la sagesse « de Salomon, je ne veux prècher dans leurs paroisses « qu'avec leur assentiment. Je veux les respecter, les « aimer et honorer, comme mon Seigneur, considérant « en eux non pas leurs péchés, mais l’image du Fils de « Dieu, dont ils reproduisent (dans le sacrifice de la « Messe) le très saint corps et le sang précieux. »

Et, de l’autre, voici la règle qu'il impose à ses dis- Giplese

« J'interdis absolument, par obéissance, à tous les « Frères en quelque endroit qu'ils soient, de demander « aucune bulle en Cour de Rome, soit directement, soit « indirectement, sous prétexte d'église, couvent, prédi- « cation. Que les Frères aient grand soin de ne recevoir « les églises, habitations et tout ce que l’on construira « pour eux, que si cela est conforme à la sainte pau- « vreté, dont nous avons fait vœu et qu'ils n y reçoivent « l'hospitalité que comme étrangers et voyageurs.

« Nous aimions à demeurer dans les églises pauvres « et abandonnées, et nous étions ignorants et soumis à

« tous. Je travaillais de mes mains et veux continuer. « Je veux aussi que tous les autres Frères travaillent à « quelque métier honorable. Que ceux qui n’en ont point « en apprennent, non pas en vue du salaire de leur tra- « vail, mais pour fuir l’oisiveté. Et si l’on ne nous donne « pas le prix de notre travail, ayons recours à la table « du Seigneur, en demandant l’anmône de porte en « porte. »

Ainsi, dans la pensée du fondateur de l’ordre des Mineurs, le travail était ordonné comme moyen régulier de pourvoir à l'existence et la mendicité n’était admise que comme expédient, en cas de disette. Saint François n’a donc pas plus tenté de bouleverser les conditions économiques de la société, qu’il n’a voulu réformer l'Église, en renversant les autorités hiérarchiques. Il procède à la manière de Jésus de Nazareth, par voie d'exemple, plutôt que par des censures. Intransigeant sur son principe de la pauvreté, il se borne à mettre sous les yeux du Pape, des évèques et des abbés de son temps, l'idéal chrétien des Apôtres, et aux prédications de la Croisade il oppose le Sermon sur la montagne.

M. E. Gebhart a bien rendu ce trait distinctif de la réforme de saint François: « L'Église franciscaine, dit-il, « tient étroitement à l'Église de Rome par l'intégrité du « symbole de sa foi, la nécessité des sacrements, l’au- « torité du Pape et des évêques, que saint François recon- « nait solennellement, non sans quelques réserves... Le « plus grand nombre des Franciscains n’a point pris les « degrés supérieurs de la cléricature, le fondateur ne « futque simple diacre; tous, cependant, ils remplirent l’of- « fice apostolique par excellence de la prédication... Par « l'amour et la pitié, François ramenait l'Italie au pacte « évangélique. Sans théologie, ni scolastique, il restaurait « le christianisme primitif, il rajeunissait l'Église sans « luttes, ni hérésies. A la place de l'Église, c'est Jésus « qu'il offre directement aux consciences. Le vrai média-

« teur, selon lui, c'est Jésus qui a voulu souffrir et mou- « rir pour la famille d'Adam, afin d’en payer la dette, il « est le vrai prêtre, «episcopus animarum nostrarum », « et François ajoute, d’après Jésus-Christ : « Vous êtes « tous frères, n'appelez donc personne sur la terre Père, « car vous n'avez qu'un seul maitre, celui qui est aux & CiEUT. » |

Et l'écrivain catholique fait remarquer avec raison que « Le rôle du prêtre diminue, du moment que le fidèle com- « munie spontanément avec Dieu; celui des saints perd « sa raison d’être, puisque le Fils présente librement ses « souffrances et ses vœux à son Père. L'intercession des « saints disparait en quelque sorte du christianisme fran- « cisCain ! ».

Mais s'il en est ainsi, nous voilà bien près du protestantisme, ou du moins des précurseurs de la Réformation, et nous sommes amenés à nous demander ce qui rapprochait et ce qui séparait saint François de Pierre Valdo, les pauvres pénitents d'Assise, des pauvres de Lyon? Marquons d’abord les traits de ressemblance entre les deux réformateurs. Tous deux procèdent directement de l'Évangile : ce sont les paroles de Jésus sur la perfection et sur la pauvreté apostoliques qui ont déterminé leur vocation. L'un et l’autre restent attachés à la doctrine et la discipline morale de l'Église catholique. Valdo, on ne le sait pas assez, n'a mis en doute aucun dogme, contesté la valeur d'aucun sacrement, ses disciples ont continué à aller à la messe, à vénérer la Vierge Marie et les saints; ils ont cru au mérite des œuvres, leurs « barbes » étaient voués au célibat et ils ont maintenu l'idéal de la perfection ascétique : « S? nos volen amar e servir Yeshu-Crist, dit la Nobla Leyczon, Poverta spiritual de cor deven tenir, e amar castità, e Dio humilament servir. » Enfin, Valdo, comme saint Francois, comprit

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