‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 37 sur 92 · I. — LES BIBLICISTES · texte numérisé non relu

I. — LES BIBLICISTES

Au premier rang des Réformateurs modérés, il faut placer ces hommes obscurs ou célèbres, moines ou séculiers, qui s’appliquèrent à l'étude de la Bible et s’efforcèrent de la répandre, que nous comprendrons sous la rubrique de Biblicistes!.

Pierre Comestor (1178), d’abord doyen du chapitre de Troyes, puis professeur à l’université de Paris, avait fait, en combinant l'histoire profane avec l’histoire sainte, une Historia scolastica, qui avait eu grand succès dans les écoles à la fin du xrr° siècle; mais il était réservé au règne de saint Louis de voir se faire de sérieux efforts pour la révision du texte de la Vulgate et la première version française de la Bible, digne de ce nom. Ce n'est pourtant pas, comme on pourrait le supposer, le pieux fils de Blanche de Castille qui en prit l'initiative — du moins on n'en a nulle preuve, — mais c’est à l’ordre de Saint-Dominique et aux libraires de l'université que furent dus ces travaux bibliques. Les Bénédictins de Citeaux avaient, dès les premières années du xx siècle, révisé la Bible d’Alcuin ; mais les variantes et erreurs se multipliant par la copie, une révision nouvelle du texte de la Vulgate s’imposa au siècle suivant, afin d'obtenir un texte uniforme. Elle se fit par les soins de théologiens de

1. Ed. Reuss, Fragments littéraires et historiques sur la Bible française (Revue de théologie de Strasbourg, 1851 et 1852).

l'université de Paris entre 1226-1239; c'est dans cette édition que fut introduite la division en chapitres, qui, ayant passé au xv° siècle dans les manuscrits publics, fut adoptée par le cardinal Ximénès et par Érasme (Nouveau Testament, 1517) et s’est conservée jusqu’à nos jours. Cette édition acquit bientôt une grande autorité, de sorte que Roger Bacon, quarante ans après, l’appelait Exemplar vulqatum?.

De son côté, le chapitre général des Dominicains, tenu à Paris en 1236, et qui était aussi intéressé à avoir un texte des Saintes Écritures correct et uniforme, à cause de la controverse avec les hérétiques, ordonna que toutes les bibles de l'Ordre fussent corrigées sur le texte revisé par les Pères de l'Ile-de-France (sans doute la Bible de Sens). Cette première correction ayant été jugée insuffisante, on chargea Hugues de Saint-Cher de la refaire. Ce théologien était un ancien élève de l’université de Paris, qui savait l'hébreu, le chaldéen et le grec, et avait déjà composé une Concordance. H venait d'être nommé cardinal par le pape Innocent IV, au Concile de Lyon (1245) et s'était distingué par le talent avec lequel il avait défendu les droits des ordres mendiants contre Guillaume de Saint-Amour. Ce n’est pas lui, comme on l’a cru longtemps, qui a introduit la division en chapitres; mais il a fait, depuis 1248, une sérieuse revision du texte latin de la Bible, qui était achevée lors du Chapitre général de 1286. Ces travaux de correction de la Vulgate de saint Jérôme devaient se faire périodiquement, comme le Dictionnaire de la lanque française par l'Académie. Ils furent continués par Guillaume le Breton, un autre dominicain; mais, Comme on n'avait pas de manuscrits très anciens et qu'on manquait de méthode cri-

2. Voir deux spécimens, dans les manuscrits n°° 15185 et 15467 du fonds latin de la Bibliothèque de la Sorbonne. Nous empruntons ces détails au savant ouvrage de notre regretté collègue S. Berger, La Bible française au moyen âge.

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tique, ils ne firent qu'augmenter la diversité des textes !.

Parallèlement à ces travaux, quine concernaient guère que les clercs, il se préparait, dans les ateliers des libraires de l’université de Paris, une version française des Saintes Écritures. |

Cette version fut exécutée sans doute par plusieurs traducteurs travaillant sous une direction, d’après la révision de la Vulgate, faite par les théologiens (et non par les Dominicains), dont nous avons parlé ci-dessus. Elle était longue, inégale, encombrée de gloses (surtout au commencement), mais écrite dans la belle langue du xin° siècle, elle acquit une telle renommée que bientôt elle supplanta les traductions plus ou moins informes qui l'ont précédée.

Mais à cette époque où, en dehors des clercs, il n'y avait qu'une élite de la noblesse et de la bourgeoisie qui sût lire, la Bible entière paraissait trop longue. Aussi quand Guyart Desmoulins, chanoine d’Aire, publia, vers 1291- 1295, sa Bible historiale, qui était une sorte d'Histoire Sainte, extraite, pour les deux tiers, de la version française de Paris, elle eut grande vogue, parce qu’elle répondait à un vrai besoin des laïques, assez instruits. Cependant, il y avait aussi des esprits curieux, qui voulaient comparer les récits au texte biblique; de là, une vingtaine d’années après, la composition de Bibles historiales, publiées par les libraires de 1312 à 1317 et qui, aux histoires de G. Desmoulins, ajoutèrent une bonne moitié de la version française de 1236-1250.

Il faut mentionner enfin, dans la première moitié du x1v° siècle les travaux du franciscain, Nicolas de Lyra (en 1340), qui, grâce à sa connaissance approfondie de l'hébreu, acquise auprès des rabbins, renouvela l’exégèse de l’Ancien Testament. Bien qu'en admettant encore,

1. S. Berger, Des essais faits à Paris au XII siècle, pour corriger le texle de la Vulgate (Revue de théologie et de philosophie, Lausanne, 1883).

avec tout le moyen âge, que les Écritures ont un sens quadruple, il insista sur l'interprétation historico-philologique et par là, fut le précurseur de L. Valla, d'Érasme et des Réformateurs. On connaît le distique du xvi° siècle, qui exprime les obligations que Luther reconnaissait lui avoir !

Si Lyra non lyrasset,

Lutherus non saltasset!.

Il. — LES ROIS DE FRANCE ET LES LÉGISTES, RÉFORMATEURS DE L'ÉGLISE

Il y eut, au xmr° siècle et au commencement du x1v°, plusieurs souverains catholiques, qui furent amenés, par les relations politiques avec la cour de Rome, à vouloir réformer certains abus de l'Église et, par suite, entrèrent en conflit avec les Papes. Tels, Frédéric II de Souabe et les rois d'Aragon et de Sicile, Louis de Bavière et Philippe le Bel. Mais presque tous, par leur attitude, laissent supposer: qu'ils obéissaient soit à un mobile d'intérêt, soit même à une pensée d’incrédulité.

Seul Louis IX, roi de France, nous apparaît comme le type parfait du souverain vraiment catholique, pour qui la justice est partie intégrante de la piété et qui, partant, ne peut tolérer les empiètements, ni les iniquités du clergé*. Dès le commencement de son règne, il soutint la juste cause des bourgeois de Beauvais, en conflit avec leur évêque et fut appuyé auprès de Grégoire IX par quarante et un seigneurs et évêques. Et plus tard, lorsque l’'évèque d'Auxerre, au nom de plusieurs prélats du royaume, « requit le roi qu'il commandât à ses prévôts et « baïllis, que tous ceux qui resteraient excommuniés un

4. Voir Postillæ perpeluæ seu Commentaria brevia in universa Biblia, Rome, 1471,5 fol. — Comp. Ed. Reuss, Geschichte der Heiligen Schriften, ? 541, p. 282.

2. Voir la belle étude de M. Guizot sur saint Louis dans sa Vie de quatre grands chréliens français, Paris, 1875.

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« an et un Jour, on les contraignit, par la saisie de leurs « biens, de se faire absoudre », saint Louis répondit qu'il le Leur commanderait volontiers pour les excommuniés, dont on lui ferait la preuve certaine qu'ils eussent tort. L'évêque dit que ces prélats ne le feraient à aucun prix, car ils contestaient au roi la juridiction de leur cause. Alors le roi: « Je ne puis faire autrement, car ce se- « rait contre Dieu et contre la raison, si je contraignais « les gens à se faire absoudre, quand le clergé leur fait « tort. Sur ce, je vous donnerai pour exemple le comte de « Bretagne, qui plaida bien avec les évêques, tout excom- « munié, et il a tant fait que le Pape les a condamnés « tous. Donc, si j'eusse contraint le £omte de Bretagne, « au bout de la première année, de se faire absoudre, « j'eusse péché contre Dieu et contre lui. » Alors les prélats se résignèrent!.

Il ne fut pas moins ferme vis-à-vis du pape Innocent IV, quand celui-ci, réfugié à Lyon, voulut lever un décime sur les biens du clergé de France, pour reprendre la guerre contre l’empereur Frédéric Il. Il interdit aux évêques de son royaume de faire cette avance en déclarant qu'il « ne souffrirait en aucune facon que l'Église de « son royaume fût appauvrie pour faire la guerre à des « chrétiens ». Il ressort de ces actes officiels du roi saint Louis, qu’il n’admettait pas que les chefs de l'Église abusassent de leur pouvoir spirituel, dans l'intérêt de causes temporelles et contrairement àla Justice et au bien public. S'iln’est donc pas l’auteur de la pragmatique-sanction, qui lui a été attribuée, du moins les maximes qu'elle renferme sont bien conformes aux principes de sa politique vis-àvis de l’Église; elles contiennent en germe le droit d’appel comme d'abus.

Axec un roi aussi pieux et juste que saint Louis, les relations du pouvoir civil avec le Saint-Siège restèrent

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