‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 38 sur 92 · Joinville, Mémoires, chap. xin1, p · texte numérisé non relu

Joinville, Mémoires, chap. xin1, p

pacifiques ; mais, avec des princes ambitieux et batailkeurs comme Philippe le Bel, Frédéric IT et Louis de Bavière, il était à présumer que le conflit tournerait en lutte violente. [l n'entre pas dans notre sujet de raconter la querelle septennale du premier avec Boniface VIII. Voici en quelques mots le sujet :

Le Pape prétendait avoir le droit de nommer les évèques et de gouverner l'Église gallicane et soutenait que les rois n'exercent leur pouvoir qu’en vertu d’une délégation du Saint-Siège. Le roi de France, de son côté, revendiquait le droit de nommer aux évêchés et de percevoir les dimes des biens d'Église. Ce qui nous intéresse, c’est de suivre au cours de la querelle les légistes de Philippe le Bel : le chancelier P. Flotte. G. de Plasian, P. Dubois et même le dominicain Jean de Paris, conseillant au roi d'opérer lui-même des réformes au sein de l'Église.

Ce Pierre Dubois par exemple, avocat au bailliage de Coutances, recommande au roi de réduire le Pape au seul pouvoir spirituel : « Le Père des fidèles, dit-1l dans son mé- « moire!, à raison de la sainteté dont il est revêtu, doit « aspirer uniquement à la gloire de pardonner, de vaquer à « la lecture et à l’oraison, rendre au nom de l'Église des « jugements équitables et veiller au salut des âmes qui lui « ont été confiées par Dieu. Quand, au contraire, il pro- « voque la guerre et l'homicide, « il donne un exemple per- « nicieux et fait ce qu'il prétend réprimer chez les autres. «Si donc il dépend de lui conserver ses ressources ordi- « naires sans être détourné du soin des âmes, qui doit seul « lui convenir, et que, néanmoins, il refuse un si grand « avantage, n'encourra-t-il pas les reproches de tous, pour « sa cupidité, son orgueil et sa téméraire présomption? »

1. Voir Mémoires de l'Académie des Inscriptions el Belles-Lettres, t. XVIII, 2°, p. 443, 444-467. — Comp. Histoire lilléraire de France, (art de M. Renan), t. XXV, p. 489. Summaria brevis et doctrina feliciter abhbrevialissima querrarum et lilium regni Francorum.

Le conseiller du roi de France n’est pas moins hardi, en recommandant de rendre le mariage des prêtres facultatif : « Si les saints pères avaient eu autant d’ex- « périence du monde que de piété et de savoir, ils « n’eussent pas sans doute imposé le célibat aux ecclésias- « tiques. En fait, ils ont éloigné du ministère sacré les « hommes mariés; mais ils n’ont pas repoussé et, à leur « exemple, on ne repousse pas davantage aujourd’hui les « fornicateurs, les adultères, les incestueux qui, forcés de « cacher les désordres, sont soumis par là même à l'hypo- « crisie. Tous font vœu de continence, mais peu l’ob- « servent. L’Apôtre permettait à chacun d’avoir une épouse « et de l’avoir publiquement. De nos jours on a des con- « cubines, en feignant de n'en pas avoir. C'est ce que « savent les Frères Prècheurs et les Mineurs, qui con- « naissent mieux que personne l'état de la société. »

Et, si l’on doute de l’impartialité des conseils de réforme donnés au roi par ce laïque anticlérical, il faut entendre les doléances de deux évèques, déposant dans une enquête ordonnée par Clément V, en vue du concile convoqué à Vienne pour 1310. L'un d'eux, dont le nom ne s’est pas conservé, signale, en fait d'abus, la fréquence des excommunications prononcées pour des causes insignifiantes ou intéressées, la pluralité des bénéfices cumulés par un seul titulaire, la simonie, l'incapacité et la nonrésidence des évèques nommés par le Pape.

Il dénonce enfin la vie déréglée des clercs, leur immodestie, ie luxe, et le relâchement des moines, dont beaucoup désertent leurs cloitres, courent les lieux publics et es foires et s’adonnent à tous vices, au grand scandale du peuple. Il conclut, en disant que le remède à tous ces maux est dans le retour aux anciens canons des quatre premiers conciles généraux, et que l’Église doit être réformée dans son chef et dans ses membres.

1. Voir le résumé de ce mémoire, dans le savant ouvrage de AG]

M. F. Roquain : l'Espril de réforme avant Luther, 1L, p. 343-344.

Guillaume Durand, évêque de Mende, dont le mémoire est également parvenu jusqu'à nous, est encore plus catégorique. Après avoir énuméré les mêmes abus que son collègue et réclamé l'application des anciens canons de la discipline, il demande le mariage des prêtres et même des prélats; il réclame que l’on rétablisse partout l’élection des évêques, comme elle avait lieu naguère, et qu’elle ait lieu, sans l'intervention et les réserves du Saint- Siège; car c'est à cette intervention que sont dues les vacances si nombreuses d'évèchés, qui se prolongent au détriment des âmes. ;

Enfin, remontant à la cause première, il ne craint pas de viser la Cour de Rome, comme étant responsable de ces abus. 11 lui reproche d’avoir accaparé tous les pouvoirs, d’avoir désorganisé la juridiction épiscopale par les appels au Pape et la discipline des clercs par les exemptions. I1 voudrait ramener le Pape à n'être que le « prime sedis episcopus », comme jadis, au lieu de se considérer comme le souverain de l'Église universelle. Il demandait qu'on rassemblàt deux fois par an des conciles provinciaux, et tous les dix ans un Concile général. En terminant, l'évêque de Mende disait qu'il fallait réformer la Cour de Rome, avant de songer à réformer l'Église, et se hâter, sans quoi le mal deviendrait incurable et la foi périrait!.

Et, comme conclusion à ce débat aussi long que violent, deux assemblées de barons, prélats et légistes, réunies au Louvre (12 mars et 13 juin 1303), approuvèrent un acte d'accusation dirigé contre le Pape et engagèrent le roi de France, comme « Défenseur de la foi », à provoquer la réunion d’un Concile général, pour déposer l'indigne pontife. C’est alors que fut lancé pour le 1° février cet appel à un Concile pour la réforme de l’Église, qui ne devait aboutir qu'un siècle plus tard.

1. Voir Tractalus de modo generalis Concilii. Paris, 1545, in-12e.

L'Allemagne ne souffrait pas moins que la France des abus du clergé et des excès de pouvoir de la Papauté; mais son gouvernement n'ayant de monarchique que le nom, elle offrit une moindre résistance aux empiètements du Siège romain. L'empire germanique était encore sous le coup de la ruine des Hohenstaufen, anéantis par Innocent IT et Innocent IV. Le schisme de l’Empire, provoqué par l'intervention du Pape en faveur de Frédéric le Bel, duc d'Autriche, précéda celui de l'Église.

Ce serait sortir de notre cadre que de narrer la lutte entre Jean XXII et Louis de Bavière, qui dura près d’un quart de siècle (1324-1347). A la différence du conflit entre Bonifice VII et Philippe le Bel, elle se’ termina par la défaite de l'Empire germanique représenté par Charles IV (de Luxembourg), qui vint capituler aux pieds du Pape à Avignon (22 avril 1346).

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