Voir Wadding, Annales Fratrum Minorum, NI, p
propriété sur les biens des Franciscains, que le Saint- Siège avait administrés jusque-là et, par la seconde, il déclarait hérétique la thèse de la pauvreté absolue de Jésus-Christ.
On juge de l’émoi des Franciscains, en apprenant cette décision qui condamnait leur principe le plus cher, et qui taxait, indirectement, saint François d'hérésie. [ls protestèrent et rappelèrent au Pape qu'il se mettait en contradiction avec les bulles de tous ses prédécesseurs, depuis Grégoire IX, Nicolas IT, jusqu'à Clément V. Jean XXII se tira de la difficulté, en réclamant pour le Pape le droit de révoquer les décisions antérieures, prises per clavem scientiæ, en matière de foi ou de mœurs. Michel de Césène, général des Franciscains, mandé à Avignon (juin), n y parut qu'en décembre 1327. Le Pape le semonça rudement; mais il resta inébranlable, appuyé qu'il était et sur les déclarations de saint Francois et sur la décision du Chapitre de Pérouse. Sa cause fut soutenue au Chapitre de Bologne (mai 1328) par le roi Robert de Sicile. C'est alors que, menacé dans sa liberté (28 mai), il s'enfuit d'Avignon, avec Guillaume d’Occam et Fr. Bonagratia et, ayant rejoint l'empereur à Pise, il lança une lettre apologétique adressée à l’ordre de Saint- François et un appel au Concile général. Désormais, la partie est liée entre Louis de Bavière et les Franciscains de la Stricte Observance.
Nos trois fransciscains se firent les champions du pouvoir civil contre le Saint-Siège, jusqu'à leur mort, et furent enterrés à Munich, Michel de Césène en 1243, après avoir fait une sorte de rétractation. Le frère Bonagratia disparut peu après impénitent.
Guillaume d'Occam les dépasse de toute la hauteur de son talent. Ce dernier ne nous appartient pas, parce qu'il est Anglais; il nous suffira de dire qu'il professa longtemps la philosophie nominaliste à Paris et qu'il compta parmi ses disciples Buridan, Marsiglio (de Padoue), Jean
de Jandun, reçut de Michel de Césène mourant le sceau de l'Ordre de Saint-François et mourut à Munich, le 10 avril 1847, sans doute fidèle à ses principes. Hauréau a dit avec raison de lui : « Occam mérite nos sympathies « parce qu'il fut maudit par l'école (Thomistes et Scotistes), « flétri par l'Église, conspué par Voltaire. C'était un « caractère fier et indépendant, un esprit plein de bon « sens, de finesse critique et de hardiesse contre la « tyrannie des traditions. » À ce titre, lui aussi est un précurseur de Luther. |
Mais, nous pouvons nous dédommager, en présentant à nos lecteurs Marsiglio de Padoue et Jean de Jandun, les auteurs du célèbre traité, le Defensor pacis.
Marsiglio, dont le nom de famille était Menandrino, était né à Padoue vers 1275 et étudia la philosophie et la médecine à l'Université de sa ville natale. Il vint à Paris en 1305, compléter ses connaissances médicales et y étudia le droit canon.
C'était peu après l’époque de la grande querelle entre Philippe le Bel et Boniface VIII, dont les échos de la capitale et de l’école retentissaient encore. Il connut, sans aucun doute, les écrits des légistes conseillers du roi Guillaume de Plasian, Pierre Dubois, le Dominicain Jean de Paris ; mais il subit surtout l'influence du Fransciscain Guillaume d’'Occam, qui professait avec éclat la philosophie nominaliste à l'Université. Déjà imbu, comme Arnauld de Brescia, de l'esprit démocratique qui régnait dans les cités lombardes, c'est à Paris qu'il s'imprégna des principes d'indépendance du pouvoir civil vis-à-vis de la Papauté, qui dominaient chez nous.
Jean de Jandun était français. Né à Jandun (Gandunum, petit village de la Champagne, diocèse de Reims), il était venu étudier à l'Université de Paris, où il s'était assis au pied de la chaire de Duns Scot, et fut promu maitre es-arts en 1315. Il avait étudié spécialement la métaphysique d’Aristote, sur laquelle il a laissé un Commentaire,
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LES MODÉRÉS MRETT
et fut ordonné prêtre, tandis que Marsile ne reçut jamais que les ordres mineurs.
Entre le clerc italien et le prêtre français s'établit bientôt une étroite amitié, amenée sans doute par la conformité de leurs opinions politiques et religieuses. Une dizaine d'années après, éclata le conflit entre le Pape Jean XXII et l’empereur Louis de Bavière. Les deux amis prenant fait et cause pour ce dernier (en 1324) et, indignés de l’excommunication lancée par le Pape contre le prince (23 mars), composèrent en deux mois, dit-on, le célèbre ouvrage Defensor pacis (avril-mai), qui fut dédié à Louis IV empereur et fut condamné comme tel par Jean XXII en 1327 et par Grégoire XI.
Ce livre mérite la réputation qu'il a eue, non seulement parce qu'il fut au xiv° siècle, avec le Demonarcha du Dante, le traité classique des droits du pouvoir civil vis-à-vis des prétentions du Saint-Siège, mais encore parce qu'il contient le premier germe des principes de réforme ecclésiastique qui triomphèrent au xvi° siècle. Il se divise en trois parties.
La première est consacrée à démontrer, par des raisons humaines, l'indépendance du pouvoir civil vis-à-vis du Pape ; la deuxième se compose des preuves tirées des Saintes Écritures ou des Pères et de la réfutation des thèses adverses, et la troisième donne les conclusions des auteurs.
La première partie peut se résumer dans ce syllogisme. La paix ou le bonheur des divers États, qui la composent, est la fin de la société civile. Or Jésus a prescrit à ses Apôtres et, par eux, à tous les évêques, de maintenir cette paix entre les hommes. Donc, si la paix est troublée actuellement dans le monde chrétien, la faute en est aux successeurs des Apôtres et en particulier au vicaire de Jésus-Christ, quin’observe pas les lois données par le Christ. Pour que le monde retrouve la paix, il faut de bonnes
1. Voir la lettre de ce dernier à Richard II, roi d'Angleterre en 1371. ÿl
lois. Et ceux qui sont le mieux qualifiés pour les faire, sont les délégués du peuple, réunis en assemblée générale. Il faudrait rétablir l'unité du pouvoir exécutif, en le faisant reconstituer par le suffrage universel; la principale cause des discordes, c’est l'usurpation par l'évêque de Rome d’un pouvoir politique qui ne lui sied point.
Mais c'est dans la deuxième partie surtout que se trouve la critique la plus pénétrante de l'organisation de l'Église romaine.
Les trois grands ennemis de la vérité et de la paix sont : 1° le pouvoir temporel des évêques de Rome, qui s’en servent pour persécuter leurs adversaires; 2° la coutume, si invétérée chez beaucoup de laïques, d'entendre et croire les faussetés débitées par des prêtres et des évèques; 3° la jalousie personnelle. À l'Église romaine il oppose l’universalité des fidèles, qui croient au Christ et invoquent son nom. Au Pape qui réclame les droits de juge suprême et un pouvoir, il oppose les paroles de Jésus : «Les princes des payens les dominent, qu'ul n’en soit pas de même parmi vous.» Le Christ, roi des rois et seigneur des seigneurs, non seulement n'a accordé aux évêques ni le pouvoir judiciaire, ni un pouvoir coercitif quelconque, mais encore le leur a formellement interdit. Et il cite à l'appui saint Bernard (De Consideratione, Gb. IT, cap. 1v).
Il soutient ensuite que tous les évêques sont comme les Apôtres, qui étaient égaux en pouvoir, et que l'évêque de Rome n’a qu'une primauté d'honneur. Rappelant le précepte de la première épitre de saint Paul à Timothée (ch. III, v. 2 et 12), il déclare que le célibat n'a été imposé aux évêques et aux prêtres que par des lois humaines et non par la Sainte Écriture, et que, partant, le Pape aurait le droit — et cela pour le plus grand bien de l'Église — d'autoriser tous les prêtres, diacres et sous-diacres à se marier,
Ces considérations sont résumées dans la dernière partie et peuvent se ramener aux cinq propositions Suivantes :
LES MODÈRES 99
I. Seule, l'Écriture Sainte ou canonique, interprètée par un Concile général des fidèles est vraie; il est nécessaire d'y croire pour obtenir le salut éternel, si elle est exposée convenablement.
IT. Il appartient au Concile général de définir les passage douteux de la Loi divine. Personne, en vertu de la Sainte Écriture, ne peut étre contraint par un chätiment ou supplice temporel d'observer les préceptes de la loi divine.
IT. Il n'est nécessaire, pour le salut éternel, que d'observer les articles de la loi divine contenus dans le Nouveau Testament, mais non pas tous ceux de l'Ancien Testament,
IV. Tous les évêques ont reçu immédiatement du Christ une égale autorité ; il est impossible de démontrer par la Sainte Écriture que l’un doit dominer sur les autres, ni les autres être soumis à l’un d’entre eux.
V. L'évêque de Rome et un autre ecclésiastique quelconque, d’après la Loi divine, ne devraient être pourvus d'un office que par un législateur fidèle ou par le Concile général. Ces derniers ont le droit de le suspendre, en cas de délit prouvé.
Le Defensor Pacis, publié en 1325, fut accueilli avec enthousiasme par les partisans du pouvoir civil; les deux auteurs, s'étant rendus à Munich (été 1326) obtinrent, après quelque hésitation, la faveur de Louis de Bavière, qui choisit Marsile pour médecin et pour son vicaire impérial en Italie, et nomma Jandun, évêque de Ferrare. Le pape Jean XXIT, par contre, ressentit la force de l'attaque et, non content de condamner les cinq propositions renfermées dans le livre, comme hérétiques, par sa bulle du 23 octobre 13271, il chargea le Frère Agostino Trionfo de réfuter l'ouvrage. Ce dernier s’acquitta tant bien que mal de sa tâche. Après avoir établi que l'autorité du Pape est la seule qui soit 27mé-
4. Marsile de Padoue et Jean de Jandun sont visés par la même sentence.
diatement de droit divin, il s'efforce de prouver qu'elle est à la fois sacerdotale et royale, et, partant, qu'il peut nommer ou déposer les rois à volonté. L'empereur n'échappe pas à sa suprématie, car c'est le Pape qui, en vertu de son autorité apostolique, a transféré la couronne impériale des Romains aux Grecs, des Grecs aux Francs
et de ceux-ci aux Allemands, il a donc le droit de nommer ou de déposer l'empereur. L'auteur grandit tellement cette omnipotence du-Pape qu’il dit quelque part : « Je ne crois pas que le Pape lui-même sache jusqu'où s'étend son pouvoir. » Agostino Trionfo, on le voit, est un précurseur du dogme de l'infaillibilité.
Mais cette théorie était trop exagérée et contraire aux droits et libertés, qui restaient encore aux Églises catholiques des divers États, pour être acceptée. Le Defensor Pacis fut inséré dans tous les traités de droit ecclésiastique; il fut traduit en français en 1376!, et servit, avec les dialogues d'Occam, de matériaux au Songe du Vergier, publié sous les auspices de Charles V.
Ainsi, par leurs principes sur la réforme de l'Église et sur la liberté de conscience, Guillaume d’Occam, Marsile de Padoue et leurs imitateurs furent les prophètes du monde moderne. Mais, il y eut alors un homme qui devait les éclipser tous par son génie; Dante avait publié, une douzaine d’années avant le Defensor Pacis, son livre De Monarchia, où il ne se montrait pas moims hardi contre les prétentions politiques de la Papauté. Dans ses autres écrits, le Convilo, mais surtout dans sa Divine Comédie, il avait aussi exposé ses idées sur la Réforme religieuse.