IV. — DANTE THÉOLOGIEN ET RÉFORMATEUR DE L'ÉGLISE
La vie de Dante, tant de fois étudiée, est si généralement connue, qu'il nous paraît superflu de nous y
L. Voir Ad. Franck, Réformateurs el publicisles au moyen âge, p. 207.
arrêter. Nous rappellerons seulement qu'elle se divise en trois phases. La première, de 1265 à 1291, est consacrée aux études et à la poésie ; il étudie le droit, les sciences à Bologne et à Padoue; il appartient, comme, sa famille, au parti Guelfe et fait, sous leur bannière, ses premières armes aux batailles de Certamondo et de Caprona. Épris à neuf ans d'un amour platonique pour la jeune Béatrix dei Portinari, il s’essaya dans les canzones à chanter ses charmes et ses vertus, et fut profondément affligé par sa mort prématurée (1290).
Ensuite, pendant dix ans (1292-1301), notre poète semble délaisser la Muse pour la politique. C'était le moment où le parti Guelfe se divisait en deux groupes : les Noirs sous la conduite de Corso Donati, parent de sa femme, s’appuyaient sur le pape Boniface VIIT et voulaient faire prévaloir une sorte d'oligarchie aristocratique; les Blancs, guidés par Vieri de’ Cerchi, le vainqueur de Certamondo, inclinaient vers un gouvernement plus démocratique. Dante se rallia à ces derniers, qui étaient alors au pouvoir, et fut chargé de plusieurs missions politiques. C’est à cette époque qu'il fit son premier voyage à Paris et qu'il assista, à Rome, au grand Jubilé de 1300. Retenu comme Ôtage dans la ville éternelle par l’astucieux pontife, c’est de loin qu'il apprit la chute de son parti à Florence, le pillage de sa maison! et sa condamnation, par confumace, au bannissement.
Il avait trente-sept ans et alors commença pour lui cette existence de proscrit, condamné à monter et à descendre l'escalier de l'étranger, dont il a parlé en termes amers et qui se prolongea jusqu'à sa mort à Ravenne (1321). C’est pendant cette dernière phase de sa vie qu'il entreprit son deuxième voyage à Paris, où il entendit les cours de philosophie de Suger de Brabant, composa 17 Convito,
4. Sa femme eut la prévoyance d'envoyer plusieurs coffres remplis de
papiers à la campagne et sauva ainsi de la destruction les sept premiers chants de l'Enfer, déjà composés.
le De Eloquentia vulqari, le De Monarchia et acheva sa Divina comedia (1302-1321).
Dante, nous dit Boccace, était de taille moyenne et légerement voûté. Il avait la démarche noble, le nez aquilin, les yeux grands, la figure longue, la lèvre inférieure un peu saillante, le teint très brun, la barbe et les che- . veux noirs, épais, crépus. Sa physionomie, bien que grave et mélancolique, avait un air de douceur et de bienveillance. En général rêveur et taciturne, il ne parlait que si on l'interrogeait, mais il s’exprimait d'une façon concise et mordante. Il avait une voix sonore, harmonieuse et chantait volontiers, surtout lorsqu'il éprouvait de douces émotions. Il était très exact dans l’accomplissement de ses devoirs religieux, priait souvent et était fort charitable. Fier devant les grands. de ce monde, doux et dévoué envers les faibles et les misérables, tel était, en deux mots, son caractère.
Dante a été, ainsi, tour à tour soldat et magistrat, poète, homme politique et théologien, et ses œuvres témoignent, que presqu'aucune science de son temps ne lui fut étrangère. Toutes les pensées et les aspirations de son siècle se concentrent et se reflètent dans ses livres comme dans un miroir. Il ne saurait donc être question ici de l’étudier sous toutes ses faces : nous ne l’examinerons ici, qu'en tant que théologien et réformateur de l'Église. A cette fin, il faut avant tout chercher quelles étaient à ses yeux les sources de la vérité, et puis la façon dont il à conçu les principaux dogmes catholiques.
On sait qu'après la condamnation de la philosophie religieuse dans la personne d’Origène, l'Église catholique romaine n’admettait plus que deux sources divimes de vérité, en matière de foi : la tradition des Pères de l'Église et des Conciles généraux, ce qu'on appelait Auctorilas, etla Sainte Écriture. Mais, sauf les cercles spéciaux cités plus haut et où l'on s'occupait de la Bible, comme arme de la prédication, l’étude de cette dernière était
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fort négligée et, par contre, Aristote avait passé au premier plan et avait presque été élevé à la dignité de docteur de l'Église. De là la prépondérance de l’mtellectualisme chez les docteurs scolastiques; quant à la part du sentiment dans la foi, elle n’était guère maintenue que par les théologiens mystiques, par exemple, l’école de Saint-Victor, et plus tard, par les granls mystiques, Ruysbroek ou Eckhart.
Dante, et c'est par là qu'il mérite une place de premier ordre parmi les théologiens, rétablit l'équilibre rompu entre les trois facultés fondamentales de la connaissance religieuse. Il ne sépare point la foi de la raison, ui la doctrine du sentiment, et il élargit la conception des dogmes orthodoxes.
La philosophie n’est pas, à ses yeux, une simple servante de la théologie, ancilla theologiæ, mais un guide prudent qui révèle à l’homme son état de péché et Le conduit, à travers les épreuves du Purgatoire, jusqu'au Paradis. N'est-ce pas le rôle qu'il donne à Virgile, dans sa Divine Comédie?
Béatrix est avertie par Lucie (la grâce de Dieu) du danger, que court Dante dans la forêt obscure, et elle envoie à son secours le chantre de Mantoue, représentant de la raison ou sagesse humaine. Mais celle-ci ne suffit pas à le guider jusqu’au bout et, arrivé au milieu du Purgatoire, sa sainte amie lui dépêche Matelda, gracieuse incarnation du divin amour. C'est Matelda qui l’amènera tout près de Béatrix, comme si le poète voulait bien montrer, que sans l'amour, la foi n1 la raison ne sauraient élever l’homme jusqu'au vrai etau bien suprêmes. Bante explique, d’ailleurs, sa pensée sur le caractère intime de la religion, indépendante de toute pratique extérieure, dans la dernière page du Convito!, «C'est, dit-il, « une vaine excuse d’imputer aux liens du mariage, dans
APR OEN 27,28;
« la vieillesse, l’empêchement de retourner à la religion, « comme font ceux qui embrassent la discipline et « prennent l’habit de Saint-Benoît, de Saint-Augustin, de « Saint-François ou Saint-Dominique. Car on peut revenir, « même dans l’état de mariage, à la bonne et vraie reli- « gion. Dieu, en effet, ne veut en nous de religieux que « le cœur seul. Zddio non vuole religioso di nor se non « 41 cuore! » Parole admirable au xm° siècle et qui fait écho aux grandes paroles de Jésus-Christ : « Dieu est « esprit et il faut que ceux qui l'adorent, l’adorent en « esprit et vérité. Dieu est amour, et celui qui n'aime « pas demeure dans la mort. »
Dante n'est pas moins jaloux de rendre à l’Ecriture sainte la place qui lui appartient dans les sources de la vérité; mais il prend ce terme dans son sens le plus large : «Il faut observer » écrit-1l, dans son De Monarchia, « qu'il y a une certaine Écriture qui était « avant l'Église, une autre, qui était contemporaine de « l'Église, et une troisième, enfin, qui est venue après « l'Église; il y a le Vieux et le Nouveau Testament, « qui ont été ordonnés pour l'éternité, comme dit le « Prophète. » Il confirme cette déclaration dans sa Divine Comédie : « Je n’ai pas seulement pour cette « croyance (en Dieu) des preuves physiques et méta- « physiques; mais j'en trouve encore dans la vérité qui « descend d'ici par Moïse, par les Prophètes, par les « psaumes, par l'Évangile et par vous (les Apôtres) qui « avez écrit, enflammés d’ardeur par le Saint-Esprit !. » Ainsi, aux yeux du poète-théologien, la Bible est la source de la vérité divine, qui subsistait avant l'Église et a été ordonnée pour l'éternité. Elle est le fondement même, sur lequel repose l'Église catholique, et il s’indigne de voir que le Pape et les cardinaux la négligent pour l'étude des décrétales, ou que des prédicateurs substituent
1. Paradis, chant XXIV, v. 133-138; — comp. chant V, v. 76-78 et chant XXV, v. 88-90.
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leurs fictions à la parole de Dieu. Voici comment il leur . rappelle leur devoir : «Le ciel tolère cela (la vaine philo- « sophie) avec moins d'indignation qu'il ne tolère ceux qui « relèguent où tordent la Sainte Écriture. Ne songez- « vous donc pas, combien il coûta de sang pour la pro- « pager dans le monde, et combien plait à Dieu celui qui « la suit humblement? C’est à briller que s'ingénient les « prédicateurs; ils débitent leurs fictions, mais l'Évangile « se tait!. »
Jésus n’a pas dit à ses disciples : « Allez et prèchez au « monde des fables; mais il leur a donné un fondement « véridique. Et cette vérité sonna si haut dans leurs dis- « cours que, dans le combat pour la propagation de leur « foi, c'est l'Évangile qui leur servit de bouclier et de « lance?. »
Luther et Calvin ne se sont pas exprimés plus catégoriquement sur la nécessité de placer l'Écriture Sainte à la base de la prédication. Il est vrai, Dante adhéra au Credo catholique de son temps, il professa sa foi en la Trinité, l’incarnation, la satisfaction vicaire, les peines éternelles, mais il entendait ces doctrines et surtout il les appliquait d’une façon libérale. Aïnsi, Rome enseignait que tous les péchés peuvent se laver par les sacrements ou les indulgences, que deux seuls sont irrémissibles : l’incrédulité opiniâtre ou hérésie et le schisme, qui résiste à l'autorité du Pape. Or, Dante, sans approuver l'erreur, admet qu'elle peut être expiée par de longues souffrances et qu'à la dernière minute, si l'âme se repent, Dieu peut l’absoudre. C'est ainsi qu'il place Suger de Brabant, son maitre, qui avait été condamné, comme hérétique, par l'évêque de Paris (1277), dans le Paradis, au milieu des docteurs de l'Église orthodoxe. Il est aussi indulgent pour fra Dolcino, le chef de la secte des Apôtres. A ses yeux, le seul péché impardonnable, c'est la