‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 45 sur 92 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

FRÉDÉRIC IN (DE HOHENSTAUFEN), EMPEREUR, ET SON ENTOURAGE. FRÉDÉRIC (D'ARAGON), ROI DE SICILE. — ARNAULD DE VILLENEUVE. — LES TROUBADOURS, LES FRATICELLES, LA SECTE DES APOTRES.

Dante est le prophète d’un monde qui s’en va; il ne conçoit pas la société sans ces deux clefs de voûte : le Pape et l'Empereur. Orthodoxe, il n’a que de la tolérance pour les hérétiques. Marsile de Padoue, plus hardi que lui, réclame le suffrage universel, demande la suppression du pouvoir temporel des Papes et proclame le principe de la liberté de conscience. Mais tous les membres de ce groupe, de saint Louis jusqu'à Louis de Bavière, tout en voulant réformer l'Église romaine, écartent toute idée de schisme.

Avec l’empereur Frédéric I, les Fraticelles et la secte des Apôtres, au contraire, avec Frédéric (d'Aragon), roi de Sicile, et Arnauld de Villeneuve, nous passons à l’autre extrème : le groupe de ceux qui, pour réformer l'Église, ne reculaient pas devant la perspective d’un schisme, C'est l’aile gaucne.

C'est une figure bien originale que celle du petit-fils de Barber ousse ; né en Italie et élevé sous la tutelle d’Innocent IT; il IE de préférence la langue italienne, Proclamé empereur à Rome (1220), il fit couronner son fils Conrad roi des Romains et, lui confiant le gouvernement de l'Allemagne, il resta en Italie, où il réorganisa le parti gibelin. Ses résidences de prédilection étaient les

palais de Naples, de Messine et surtout Palerme, la cité aux trois langues, le grec, l’italien et l’arabe. Il avait pour chancelier Pierre des Vignes, savant jurisconsulte de l’école de Bologne, et s’entourait de littérateurs, philosophes et savants, venus des quatre points cardinaux, mais où l'élément arabe dominait. À sa cour se coudoyaient maitre Théodoros, un chimiste grec qui savait l'arabe, et Michel Scot, un Écossais, traducteur d'Avicenne et d'Averroès, Fibonacci (de Pise), le mathématicien et le philosophe Juda ben Salomon Cahen auteur de l’Inquisitio Sapientiæ, et des troubadours provençaux. Ceux-ci, suspects de catharisme et qui avaient fui le Midi de la France à la suite de la croisade des Albigeoïis, y chantaient à l'envie leurs sirvente avec Ranieri (de Palerme) et Tommaso di Sasso (de Messine), les premiers auteurs de canzones en favella volqare. L'empereur fit venir d’Asie et d'Afrique les animaux les plus rares, pour en observer les mœurs, et rehaussa la réputation de l'École de Salerne, en fixant à cinq années la durée des études médicales et interdisant l'exercice de la médecine à quiconque n'avait pas le grade de licencié. Lui-mème se plaisait à discuter avec ces savants étrangers les plus hautes questions de métaphysique et se montrait si tolérant pour les Juifs et les Musulmans, que les Papes, ses adversaires, l’accusèrent d’avoir renié le Christ.

Il n’en était rien; mais, ce qui est vrai, c’est que Frédéric IT de Souabe fut l’initiateur du mouvement rationaliste, qui devait prendre un si grand développement en Italie. Il avait une haute idée de sa responsabilité comme prince sécuber et eût voulu établir dans les Deux Siciles une Église catholique, indépendante de Rome et dont il eût été le suwmmaus episcopus.

Voyez le tableau qu'il trace des empiètements du Saint- Siège et écoutez les appels qu'il adresse aux souverains de l'Europe sur la réforme de l'Église : « Les biens ecclé- « siastiques, dit-il, ne suffisent pas à l’avidité de la Cour de

Rome, elle veut encore dépouiller les princes souverains et se les rendre tributaires. N’a-t-on pas vu le roi d'Angleterre persécuté sans relâche et frappé d’anathème, jusqu’à ce qu'il fût soumis envers elle à l’hommage de son tribut? Le comte de Toulouse et d’autres princes n'ont-ils pas été aussi victimes de cette politique qui attaque aujourd'hui l'empereur?

« Les rois ont le devoir de s'opposer à de pareilles entreprises. Considérez les exactions incessantes que les Romains exercent sur le clergé, les usures manifestes et détournées dont ils infectent le monde. A les entendre, l'Église de Rome est notre mère et nourrice, tandis qu'en réalité elle agit comme une marûtre. Elle envoie de tous côtés des légats, non pour répandre la parole. divine, mais pour amasser de l'argent et récolter ce que leurs mains n'ont pas semé. Ces hommes abâtardis osent aspirer à la possession des royaumes et des empires.

« L'Église primitive était fondée sur la pauvreté et la simplicité, en ces temps éloignés, où elle produisait, comme une mère féconde, tous ces pieux personnages inscrits au catalogue des saints. Or nul ne peut asseoir d’autres fondations que celle de Jésus-Christ, et quand on voit les prètres romains bâtir sur larichesse, n'est-il pas à craindre que les murs du temple, reposant sur une base mauvaise, ne viennent un jour à fléchir !? » Dans sa lettre d'avril 1244, où il annonça à son fils

Conrad sa réconciliation avec le Pape, il ne cache pas ses projets de réforme :

« Comme fils ainé et patron de l'Église, notre devoir est d'en favoriser la grandeur. Nous tâcherons donc de toutes nos forces de réaliser cette réformation de l'Église, qui nous donnera la paix, ainsi qu'à nos fidèles sujets pour toujours*. »

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